Utiliser l’indigénéité dans le combat pour la libération palestinienne

par Ahmad Amara et Yara Hawari – 8 août 2019

Résumé

Des agriculteurs palestiniens plantent des oliviers lors d’une manifestation contre le déracinement d’arbres appartenant à des Palestiniens par des colons juifs près de la colonie de Shelo dans le village de Qosra en Cisjordanie près de Naplouse, le 23 janvier 2011. Photo de Wagdi Eshtayah

Lors
de la Journée des peuples autochtones en 2018, plusieurs
organisations palestiniennes des droits humains ont publié une
déclaration
qui appelait la communauté internationale « à recadrer l’histoire
autochtone comme début nécessaire de la réconciliation historique
et processus de décolonisation collectivement émancipatoire ». La
déclaration démontrait comment l’indigénéité a récemment
ré-émergé dans le discours sur la Palestine et est devenue une
composante centrale de la mobilisation politique. Elle soulignait
aussi les liens croissants entre les Palestiniens et les communautés
autochtones dans le monde entier ainsi la nature collective de la
décolonisation, les deux aspects constituant des outils importants
dans le combat en cours contre le colonialisme d’occupation dans le
monde.

Mais
qu’est-ce que cela signifie en pratique pour les Palestiniens
engagés dans la lutte de libération et comment peut-on l’exploiter
pour promouvoir la souveraineté et les droits palestiniens ?

Ce
commentaire discute ces questions en précisant les notions de
colonialisme d’occupation et d’indigénéité, et la relation
entre les deux en explorant le développement du colonialisme
israélien qui a créé l’idigénéité palestinienne. Il discute
ensuite les limitations de l’application du droit international aux
combats autochtones et conclut par des réflexions sur la manière
de mieux incorporer la notion d’indigénéité palestinienne dans
la quête palestinienne pour la liberté, la justice et l’égalité.

Colonialisme
d’occupation et indigénéité

Les
différents cas du colonialisme d’occupation ont leurs
spécificités, même s’ils ont beaucoup en commun. De fait, alors
qu’il y a des caractéristiques uniques à l’expérience
coloniale en Palestine, le projet sioniste n’est pas exceptionnel
dans la mesure où il suit le schéma de l’invasion et de la
domination européennes. Semblables à d’autres mouvements de
colonisation, les premiers sionistes affirmèrent la supériorité
européenne. En même temps, pourtant, ils affirmaient être
eux-mêmes des autochtones retournant en Palestine, sur la base de
récits bibliques. De cette manière, ils étaient capables de mettre
en avant un récit où ils étaient les propriétaires légitimes du
pays. Par exemple, la notion que seuls les colons sionistes peuvent
faire « fleurir le désert » en Palestine est à la fois une
référence au récit biblique et donc à leur prétendue «
indigénéité » autochtone, et une référence à leur supériorité
ostensible dans la culture et dans la connaissance, ainsi que dans
la productivité caractéristique du capitalisme européen.

Le
mouvement sioniste a donc utilisé la fois l’indigénéité
autochtone biblique et reconnu le sionisme comme une entreprise
coloniale. Le leader sioniste Chaim Weizmann a illustré la position
coloniale dans cette déclaration
de 1947 :

«
D’autres peuples ont colonisé de grands pays, de riches pays. Ils
ont trouvé quand ils y sont entrés des populations arriérées. Et
ils ont fait ce qu’ils ont fait vis-à-vis de ces populations
arriérées…J’aimerais dire que, comparé au résultat des
activités colonisantes des autres peuples, notre impact sur les
Arabes n’a pas produit de résultats bien pires que ce qui a été
produit par d’autres dans d’autres pays ».

Weizmann
et ses pairs ont non seulement reconnu la nature coloniale du
sionisme, ils ont aussi considéré les « Arabes de Palestine »
avec le même dédain que d’autres colonialistes ont eu envers
d’autres peuples autochtones.

Le
mouvement sioniste a établi de multiples agences qui ont cherché à
aider les juifs européens à s’approprier des terres et à
s’installer en Palestine, comme l’Association de colonisation
juive en Palestine. Il s’est efforcé de dominer les peuples
autochtones pour faire de la place aux colons. Les colons tout comme
les peuples autochtones ont compris la nature de cette entreprise
coloniale. Pendant cette période, de nombreux Palestiniens
s’inquiétaient effectivement de la dynamique « s’installer
pour remplacer » derrière le mouvement sioniste et ont
continuellement contesté
le colonialisme tant britannique que sioniste en Palestine par des
manifestations publiques, des pétitions officielles et des écrits
dans la presse palestinienne. Deux journaux importants, Al-Karmil
et
Falastin,
ont fréquemment publié des articles sur le sionisme et son impact
sur la Palestine et les Palestiniens.
Ensuite,
dans les décennies qui ont suivi la Nakba de 1948, les intellectuels
et les révolutionnaires palestiniens ont rencontré la notion
d’indigénéité en travaillant sur le colonialisme d’occupation.
En 1965, Fayez Sayegh a
publié

l’article « Colonialisme sioniste en Palestine », qui décrit
Israël comme « un état colon » et explique que sa caractéristique
raciste n’est pas acquise mais « inhérente à l’idéologie même
du sionisme ». Ce travail, à cette date précoce, est
particulièrement important parce qu’il discute de la réalité
d’occupation coloniale en Palestine avant l’occupation
israélienne en 1967 de la Cisjordanie, de la Bande de Gaza et des
Hauteurs du Golan et qu’il insiste sur la nature coloniale de
l’entreprise sioniste depuis sa création, à l’encontre de
l’hypothèse courante selon laquelle le « problème » vient de
l’occupation israélienne de 1967.

Des
études allant dans le même sens suivirent l’article de Sayegh ;
parmi elles, le livre de George Jabbour, Settler
Colonialism in Southern Africa and the Middle East

(1970), celui de Maxime Rodinson, Israel:
A Settler-Colonial State?

(1973), et celui d’Elia Zureik, The
Palestinians in Israel: A Study of Internal Colonialism

(1979). Ces ouvrages plus tardifs liaient la politique d’Israël
avec celle de l’Afrique du Sud de l’apartheid, contribuant à un
courant universitaire occidental émergeant qui se focalisait sur le
colonialisme dans son analyse d’Israël.

 Dans
un interview de 1982 avec Giles Deleuze, Elias
Sanbar,
le fondateur du Journal
for Palestine Studies
 déclarait

«
Nous sommes aussi les Indiens d’Amérique des colons juifs de
Palestine. A leurs yeux, notre seul et unique rôle consistait à
disparaître. Il est certain que l’histoire de l’établissement
d’Israël reproduit en cela le processus qui a donné naissance aux
Etats-Unis d’Amérique. »

Cette
comparaison de la lutte palestinienne à celle des peuples
autochtones sur Turtle
Island

(l’île de la tortue, selon le nom donné par beaucoup de peuples
autochtones au continent nord-américain) permet de comprendre les
structures de pouvoir et de domination que partagent les états
coloniaux. Pourtant, le président de l’Organisation de libération
de la Palestine (OLP), Yasser Arafat, partageant l’opinion courante
que les peuples autochtones sont vulnérables et primitifs, repoussa
cette comparaison aussi tard que dans les années 1980 dans une
tentative pour rejeter un notion de défaite et affirmer la
détermination du peuple palestiniene. Il l’a fait encore dans une
occasion peut-être encore plus tristement célèbre en 2004, pendant
sa réclusion dans son enceinte de Ramallah, quand il proclama
que les Palestiniens « n’étaient pas des Indiens rouges ».

Pourtant
dans les années 1960 et 1970, l’OLP avait principalement modelé
son programme, ses buts et ses tactiques sur un autre combat contre
le colonialisme d’occupation : le Front de libération nationale
algérien (FLN), qui avait triomphé des colons français. L’OLP,
identifiant des structures d’invasion similaires, recherchait la
camaraderie et l’expertise des leaders algériens. L’OLP
chercherait aussi plus tard des liens avec l’ANC dans leur lutte
contre l’apartheid—la structure de gouvernement adopté par le
régime colonial d’occupation sud-africain.

Cette
comparaison de la lutte palestinienne à celle des peuples
autochtones sur Turtle Island (selon le nom donné par beaucoup de
peuples autochtones d’Amérique du Nord) permet de comprendre les
structures de pouvoir et de domination que partagent les états
coloniaux. Cliquez ici pour twitter

Cependant,
les universitaires et les leaders palestiniens ont mis en pause
pendant plusieurs décennies l’application du paradigme colonial à
la Palestine et l’affiliation aux luttes de décolonisation. Alors
que, pendant la première phase du colonialisme, ils avaient lié
l’idéologie historique et politique du sionisme et la création
d’Israël au projet politique de la libération palestinienne, ils
se sont focalisés dans la deuxième phase
sur l’idéologie et les structures
politiques sionistes en termes de politique territoriale, de
dépossession, de judaisation et d’infrastructures de contrôle.
Cela s’est produit particulièrement avec l’avénement des
Accords d’Oslo au début des années 1990: ils mettaient en scène
le colonialisme israélien comme un conflit entre deux mouvements
nationaux qui trouveraient la paix dans un paradigme à deux états.
En même temps, la société civile palestinienne a grandi et les
ONGs ont commencé à se focaliser sur la manière d’atteindre la
liberté dans le cadre du droit international, par des revendications
basées sur les droits. Les limitations de ce cadre deviendraient
rapidement claires : non seulement il omettait des concepts comme
ceux de libération et de souveraineté, mais il limitait aussi la
discussion de la Palestine et des Palestiniens aux territoires de
1967.

La
décennie passée a vu une ré-émergence du colonialisme
d’occupation comme un outil académique et analytique pour examiner
Israël. L’établissement du journal Settler
Colonial Studies,
plusieurs
ouvrages collectifs, et une augmentation des événements académiques
et de la production de recherche centrés sur ce thème ont
institutionnalisé le colonialisme comme champ académique.
Cependant, il y a une notable différence entre la focalisation
renouvelée sur le colonialisme et son utilisation passée comme
partie d’une pratique révolutionnaire. Les premiers ouvrages
étaient liés au projet politique de l’OLP dont l’objectif à
l’époque était de libérer toute la Palestine historique du
colonialisme soniste d’occupation. Par contraste, les travaux de
recherche récents ont émergé du monde universitaire occidental :
celui-ci n’est pas seulement de plus en plus néolibéral, il tend
aussi à favoriser une « dé-politisation » de la recherche. Les
travaux qui contestent cet environnement en cherchant à politiser et
à démanteler les hiérarchies de connaissance ont une rude bataille
à mener.

Le
projet israélien sioniste est un projet d’expansion et
d’effacement de la population palestinienne autochtone. Le travail
universitaire utilisant ce cadre analytique a augmenté, mais
l’indigénéité n’a pas connu le même niveau d’engagement que
le colonialisme, bien que le paradigme colonial en ait besoin. Alors
que le [cadre conceptuel du] colonialisme d’occupation s’adresse
à la structure actuelle de la violence de l’état d’Israël et
décrit une situation de continuel remplacement, l’indigénéité
s’adresse à la vie avant cette structure, à la résistance
pendant [qu’elle est en place] et aux visions du futur. En d’autres
termes, l’indigénéité aide les Palestiniens à exprimer ce
qu’ils défendent et ce qu’ils veulent.

De
fait, les peuples autochtones sont ceux qui ont souffert de
l’invasion coloniale et qui continuent à souffrir des structures
d’élimination qui l’ont suivie. Dans son poème de 1992 «
L’avant-dernier discours de l’Homme rouge à l’Homme blanc »,
le poète
palestinien Mahmoud Darwish décrit la
logique coloniale de pouvoir et d’effacement, et, contrairement à
Arafat, compare le cas palestinien au cas américain, adoptant la
voix d’un autochtone américain et pointant une structure
complètement dominante et perpétuelle1
:

«
Colomb, le libre, cherche un langage

qu’il
n’a pu trouver ici,

et
il cherche l’or dans les crânes de nos ancêtres au grand coeur.

Il
s’est rassasié de nous vivants

et
de nous morts.

Alors
pourquoi est-il déterminé à mener sa guerre d’élimination

depuis
la tombe, jusqu’à la fin ? »

Les
peuples autochtones doivent être compris à l’intérieur de cette
structure qui persiste après l’événement initial de l’invasion,
décrit par Darwish comme « une guerre d’élimination » même
après la mort.

Indigénéité
et droit international

Après
les Accords d’Oslo, les dirigeants palestiniens laissèrent tomber
une bonne partie de leur discours révolutionnaire et adoptèrent un
récit adapté au cadre du droit international. L’ONG-isation de
la Palestine et la focalisation sur les agendas des donateurs
étrangers qui ont émergé d’Oslo ont aussi conduit une grande
partie de la société civile palestinienne à se servir de termes
fondés sur le droit international pour exprimer les demandes sur
leurs droits. En 2007, les Nations Unis ont adopté la Déclaration
sur les droits des peuples autochtones (UNDRIP) s’efforçant de
promouvoir les droits des peuples autochtones globalement, dans le
cadre d’une législation internationale. Alors que beaucoup ont
célébré l’UNDRIP malgré son statut de document non
contraignant, elle a aussi provoqué de sérieuses critiques et des
débats, particulièrement de la part de communautés indigènes qui
pensaient qu’elle était non seulement limitée dans sa description
des peuples autochtones, mais qu’elle ne permettait pas non plus la
souveraineté des autochtones, étant donné le caractère central
accordé au maintien de l’intégrité territoriale des états
nations existants.

Suivant
les paramètres principaux du droit international, l’UNDRIP prend
l’état comme un cadre donné juridique et politique, comme il est
noté dans l’Article
46(1):
 

«
Rien dans cette déclaration ne peut être interprété comme
impliquant pour un état, un peuple, un groupe ou une personne
quelconques le droit de s’impliquer dans une activité ou
d’accomplir un acte contraire à la Charte des Nations unies, ou
entendu comme autorisant ou encourageant quelque action que ce soit
qui démembrerait ou réduirait, totalement ou en partie, l’intégrité
territoriale ou l’unité politique d’états souverains et
indépendants ».

Alors
que l’UNDRIP se réfère fréquemment au droit à l’autonomie, il
exlut le droit à l’autodétermination nationale indépendante et à
la souveraineté externe, qui reste une aspiration pour beaucoup de
peuples autochtones, dont les Palestiniens. La déclaration se réfère
plutôt à l’autonomie ou à l’auto-gouvernement autochtone dans
les affaires intérieures dans le but de préserver l’identité
culturelle. Elle sape donc beaucoup des aspirations politiques des
peuples autochtones, en tant qu’elles sont entendues par les
communautés elles-mêmes. Bien sûr, « souveraineté » signifie
différentes choses pour différents peuples autochtones, allant de
l’auto-gouvernement intérieur, de la préservation et de
l’intégrité culturelles, à l’auto-gouvernement extérieur via
un processus de décolonisation.

Le
premier sens signifie l’autonomie à l’intérieur de structures
étatiques alors que le deuxième indique une dé(cons)struction des
structures de pouvoir existantes.

Cette
approche analytique juridique de l’indigénéité voit
aussi le colonialisme comme un événement et non comme une
structure. En échouant à formuler le colonialisme comme un
processus continuel — et donc en échouant à utiliser le cadre du
colonialisme d’occupation — la déclaration ignore beaucoup
d’injustices historiques et contemporaines et saute à une
situation « post-conflit » en légitimant l’existence des états
coloniaux contemporains. De plus, la déclaration manque d’une
discussion sérieuse du processus de décolonisation et des éléments
qui pourraient constituer un tel processus, comme des procédures
juridiques historiques ou le rapatriement. Essentiellement, la
légalisation des combats indigènes limite les manières et les
voies autochtones pour imaginer un avenir décolonisé.

C’est
pourquoi l’UNDRIP non seulement sape les aspirations politiques de
nombreux peuples autochtones, mais les limite aussi à une certaine
définition. A cause de cela, beaucoup de ceux travaillant sur la
suppression par Israël des droits palestiniens à l’intérieur du
champ du droit international ont préféré d’autres cadres, comme
ceux de l’apartheid, particulièrement parce que l’apartheid est
considéré comme un crime sérieux selon le droit international et a
attiré une solidarité internationale dans le combat contre lui.
Cependant, hors du droit international, il est clair que l’apartheid
et l’indigénéité ne sont pas des termes mutuellement exclusifs
et que l’apartheid a été un mécanisme par lequel contrôler et
gérer des peuples autochtones.

la
légalisation des combats indigènes limite les manières et les
voies autochtones pour imaginer un avenir décolonisé. Cliquez pour
twitter

Pourtant
l’utilisation de l’indigénéité est plus complexe dans le cas
palestinien. Par exemple, certains de ceux qui promeuvent les droits
des bédouins palestiniens dans la région du Naqab ont utilisé
l’indigénéité pour garantir des droits pour ce groupe. Mais
plutôt que d’affirmer les droits des Bédouins en tant qu’ils
forment une partie du peuple palestinien et donc de travailler à
établir leurs droits collectifs et individuels, l’indigénéité a
servi comme un mécanisme de fragmentation. En privilégiant
l’indigénéité bédouine sans prendre en compte d’autre
autochtones palestiniens, cette stratégie de revendication met les
Bédouins dans une catégorie de minorité, arrache leur situation
de ses contextes arabes et palestiniens et renforce le sétéréotype
des peuples indigènes comme tribaux et figés dans le temps2.

Reconnaître
les Bédouins palestiniens comme ayant une culture et une identité
distinctes tout en étant part de la communauté plus large du peuple
palestinien est crucial pour une compréhension nuancée de leur
combat. L’exemple des Bédouins palestiniens souligne les
intersections importantes entre indigénéité et nationalisme,
démontrant que les deux ne sont pas mutuellement exclusifs. Au
contraire, l’indigénéité peut rendre collective l’expérience
d’un combat national.

Il
est important de noter que les critiques du présent commentaire et
ses réserves en ce qui concerne l’évolution des discours
juridiques et des catégories d’indigénéité ne conduisent pas à
suggérer de rejeter ces discours entièrement. Cette analyse vise
au contraire à souligner les limites de « l’indigénéité
juridique » en particulier ,et celles du droit international en
général, et à indiquer le besoin d’incorporer une interprétation
plus holistique de l’indigénéité et des aspirations autochtones
de décolonisation dans le récit national palestinien.

Un
avenir autochtone

Aujourdhui,
les Palestiniens continuent à être géographiquement fragmentés en
Israël, en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza et sont dispersés
en exil dans le monde entier. L’indigénéité connecte ces
fragments en une seule expérience — le processus du colonialisme
d’occupation, aussi connu comme la « Nakba perpétuée », ou
al-Nakba
al-mustimirrah
.
Elle connecte aussi ces fragments à la Palestine, leur centre de
gravité. L’indigénéité comme paradigme et comme identité
offre un focus et un recentrage aux peuples autochtones, qui
traversent les cultures, les langages et les épistémologies. Elle
place au centre la connaissance et l’interprétation autochtones,
particulièrement la résistance à l’invasion et aux tentatives
d’effacement. Elle offre une nouvelle manière radicale de penser
la connaissance et la production de connaissance, en particulier en
s’interrogeant pour déterminer quelle connaissance et quelles
sources historiques sont considérées valables et fiables.

Ce
paradigme n’augmente pas seulement la compréhension par les
Palestiniens de leur passé et de leur présent, elle stimule aussi
leurs pensées sur l’avenir. L’indigénéité réclame que les
Palestiniens recentrent leur lutte sur la décolonisation et la
libération pour tous les Palestiniens. En ce sens, elle rend les
cadres actuels de « territoire » et de « négociations » peu
satisfaisants en ce qui concerne l’acquisition de la liberté et de
la justice. Les avenirs palestiniens doivent être discutés dans
tous leurs fragments, et ceci ne peut être fait qu’à l’intérieur
d’une compréhension du sionisme comme projet colonial qui fait du
peuple palestinien un peuple autochtone. C’est la rencontre
coloniale qui a créé l’autochtone et sa nouvelle réalité
politique. L’indigénéité devrait donc être traitée comme une
réalité politique dont la transformation vient avec la
décolonisation.

Exploiter
l’indigénéité comme outil pour obtenir la souveraineté et les
droits palestiniens est confronté à des sérieux défis. La
résurgence de l’indigénéité et l’analyse coloniale restent en
majeure partie confinées au monde académique et à certains espaces
militants, leur traduction dans l’arène politique reste limitée.
La représentation politique palestinienne à l’intérieur
d’Israël a surtout cherché à obtenir des droits « égaux » à
l’intérieur du cadre de l’état et l’Autorité palestinienne
cherche à établir un état en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza
(bien que ceci soit maintenant mis en question) dans les paramètres
juridiques internationaux. Toutes deux ont échoué non seulement à
atteindre leurs objectifs politiques, mais aussi à incorporer
adéquatement la question des réfugiés palestiniens et leur droit
au retour et à la restitution. 

L’indigénéité
offre une manière de repenser le projet politique palestinien, en
comprenant tous les Palestiniens comme peuple autochtone faisant face
à une tentative d’effacement. Cliquez pour twitter

Les
concepts d’indigénéité et de nationalisme se contredisent et se
recoupent l’un l’autre,
tout ensemble. Les peuples autochtones peuvent avoir et ont de fait
des aspirations nationalistes. Exactement comme d’autres
communautés, ils sont pluralistes et leurs structures et leurs
aspirations politiques et économiques peuvent changer. Pourtant une
structure persistante d’élimination, essayant d’effacer leur
indigénéité tout comme leurs espoirs de constituer une nation,
définit leur expérience et leurs aspirations. L’indigénéité en
conséquence offre une manière de repenser le projet politique
palestinien comme un projet plus englobant qui comprend tous les
Palestiniens, où qu’ils puissent être, en tant que peuple
autochtone faisant face à une tentative d’effacement.

De
plus, l’indigénéité démystifie le projet sioniste comme quelque
chose d’unique à la Palestine et le place dans un contexte global
des projets coloniaux d’occupation. Cela permet aux Palestiniens de
tisser des liens de solidarité avec d’autres peuples autochtones
et de reconnaître l’entrelacement des fils de l’oppression.
Considérer un futur décolonisé est une partie importante du
recadrage du paradigme politique. En effet la lutte de la Palestine
pour la liberté et la justice doit être recalibrée afin de
re-centrer les visions palestiniennes pour l’avenir, au lieu d’une
vision unique imposée par des forces extérieures déterminées à
maintenir le statu quo.

Ahmad
Amara

Ahmad
Amara, expert politique d’
Al-Shabaka,
est avocat des droits humains et diplômé d’un programme de
doctorat conjoint en histoire et en études hébraïques et juives à
l’université de New York. Avant de s’engager dans sa thèse,
Amara a été employé pendant trois ans comme instructeur clinique
et Global Advocacy Fellow dans le programme sur les droits humains de
l’école de droit de Harvard. Amara a obtenu un LLB et un LLM
[équivalent d’une licence et d’un master] de l’université de
Tel-Aviv et un deuxième master de droit international sur les
droits humains de l’université d’Essex au Royaume-Uni. Amara est
l’auteur de plusieurs publications, dont le volume collectif
“Indigenous (In)Justice: Human Rights Law and Bedouin Arabs in the
Naqab/Negev” chez Harvard University Press.

Yara
Hawari

Yara
Hawari est experte politique sur la Palestine à Al-Shabaka: The
Palestinian Policy Network. Elle a obtenu un doctorat en politique du
Moyen-Orient à l’université d’Exeter. Ses recherches se
focalisent sur des projets d’histoire orale et de politique de la
mémoire, dans le cadre plus large des études autochtones. Yara a
enseigné différents cours de premier cycle à l’université
d’Exeter et continue à travailler comme journaliste freelance,
publiant pour différents organes de presse, dont Al Jazeera English,
Middle East Eye et The Independent.

Trad. : CG pour l’Agence Média Palestine
Source : Al Shabaka

1
NDT: Notre
traduction, d’après l’anglais. Elias Sanbar a donné une
traduction remarquable de l’intégralité de ce poème et de
plusieurs autres dans Mahmoud Darwish, Au
dernier soir
,
trad. E. Sanbar, Actes Sud, Arles, 1994.

2
Et ceci malgré le fait que les Bédouins
palestiniens ont une longue
histoire
d’actions à
leur initiative en défense de la manière de vivre et de leur
identité.