Comment les sionistes se servent des mythes raciaux pour dénier aux Palestiniens le droit de retourner chez eux

Joseph Massad – 5 août 2019

Les
adeptes du colonialisme de peuplement allèguent que les Palestiniens
natifs de Palestine sont des étrangers sur leur propre terre.

Comme
toutes les idéologies coloniales de peuplement, le Sionisme a
toujours été obsédé par la race. Né au plus fort du colonialisme
européen et de la science raciale, il a cherché à apprendre des
deux.

Les
Sionistes ont compris qu’avoir des prétentions raciales était
fondamental et essentiel pour leur projet colonial, réalisation qui
façonne encore aujourd’hui la politique coloniale et raciale
d’Israël.

Racialisme
européen

A la fin du 18ème siècle,
les philologues européens ont inventé la rubrique « Sémite »
pour décrire les langues de la Méditerranée orientale et de la
Corne de l’Afrique – Arabe, Hébreu, Araméen et Amharique, entre
autres – pour les distinguer des langues indo-européennes
« Ariennes ».

Etant donné la force du
racialisme européen et sa culture profondément raciste, alors et
aujourd’hui, la croyance en l’extranéité des Juifs a persisté.

Depuis lors, les Chrétiens
européens ont commencé à considérer les Juifs européens, qui ne
parlaient pas Hébreu, comme des « Sémites », en se
fondant sur les affirmations religieuses des Juifs et des Chrétiens
comme quoi les Juifs européens étaient les descendants des anciens
Hébreux de Palestine.

Ce qui est remarquable,
cependant, c’est que personne n’a alors suggéré – ni
aujourd’hui – que les Chrétiens européens étaient aussi les
descendants des anciens Chrétiens de Palestine !

Lorsque
l’antisémitisme est né en tant qu’idéologie politique, il
s’est accroché à la rubrique linguistique Sémite, qui comprenait
les Juifs, et les antisémites l’ont convertie en rubrique raciale.
En 1879, German Wilhelm Marr, qui a popularisé le mot
« antisémitisme », a insisté pour dire que l’hostilité
des antisémites envers les Juifs n’était pas fondée sur leur
religion, mais sur leur « race ».

La
recherche historique a établi depuis des décennies que les
Chrétiens et les Juifs européens étaient des autochtones européens
convertis aux deux religions palestiniennes, Christianisme et
Judaïsme, et non pas les descendants de leurs anciens adeptes, pas
plus que les Musulmans indonésiens ou chinois ou bosniaques
d’aujourd’hui ne sont les descendants des anciens Musulmans
arabes de la péninsule arabique.

Mais, étant donné la fore du
racialisme européen et sa culture profondément raciste, alors et
aujourd’hui, la croyance en l’extranéité des Juifs a persisté.
C’est une croyance que le mouvement sioniste a épousée.

Pureté
raciale

Le
Sionisme a accepté l’affirmation d’une « race »
juive distincte de la race des Gentils, et a poursuivi pour justifier
son projet colonial fondé sur cette affirmation. Exactement comme
les Européens ont interprété la « supériorité » de
leur race comme justification de leur colonialisme, le Sionisme, en
tant que nouveau membre du club colonial, s’est servi des mêmes
arguments pour coloniser la terre des Palestiniens.

Pour
prolonger les affirmations raciales du Sionisme, les érudits juifs
sionistes ont créé en 1902 à Berlin l’Association des
Statistiques Juives pour étudier, entre autres sujets, les causes de
la « dégénérescence » raciale des Juifs européens. La
notion même de « dégénérescence » raciale avait été
inventée dix ans plus tôt par le deuxième plus important chef
sioniste de l’époque après Theodor Herzl : Max Nordau, dont
le livre de 1892 Dégénérescence
a popularisé le terme.

Maintenant qu’ils avaient
affirmé que les Juifs étaient une race, les Sionistes avaient
besoin de prouver qu’ils étaient les descendants directs des
anciens Hébreux, alors qu’il semblait y avoir d’autres
prétendants à cette affirmation – à savoir, les Palestiniens.

Les érudits sionistes se sont
focalisés sur le concept de race juive, la centralité de la
démographie pour la survie de la race, la santé physique des Juifs
européens, le taux de mariages avec des non-Juifs, le taux de
naissances juives, et le taux de conversion de Juifs au
Christianisme.

Ils ont diagnostiqué la
situation des Juifs européens comme celle d’une
« dégénérescence », prétendument causée par leur
résidence dans la « diaspora ». La tâche du Sionisme
était de les « régénérer » en créant un Etat
colonial de peuplement en Palestine pour les Juifs européens.

Pour les Sionistes, le déclin
des naissances juives signifiait une « dégénérescence ».

Certains de leurs érudits
étaient très concernés par la pureté raciale des Juifs,
prétendant que l’Ouverture la menaçait à cause des mariages
mixtes qui introduisaient du sang impur dans la race – même s’ils
reconnaissaient que les enfants issus de ces mariages demeuraient
souvent à l’extérieur des communautés juives, aidant ainsi à
préserver la pureté raciale des communautés juives.

Nouveaux
venus en Palestine

A
l’inverse, les conditions sociales dans la diaspora et
l’antisémitisme étaient perçus comme les causes sociales de la
« dégénérescence » physique et mentale des Juifs –
qui, à la différence de la dégénérescence raciale, pouvait être
renversée par la colonisation juive de la Palestine, que le Sionisme
assumait en son nom.

Maintenant
qu’ils avaient affirmé que les Juifs étaient une race, les
Sionistes devaient prouver qu’ils étaient les descendants directs
des anciens Hébreux, puisqu’il semblait y avoir d’autres
prétendants à cette affirmation – à savoir, les Palestiniens qui
habitaient cette terre depuis des temps immémoriaux. Comme pour
leurs voisins Egyptiens, Syriens et Irakiens, on dit des Palestiniens
qu’ils se sont mélangés aux Arabes de la péninsule après que
les Arabes de la péninsule aient conquis la région au septième
siècle.

Les Sionistes ne prétendent
pas que les Egyptiens, Syriens et Irakiens d’aujourd’hui sont de
purs descendants de l’invasion arabe, plutôt que les peuples
indigènes qui se sont mêlés à eux. Pourtant des Sionistes, comme
Netanyahu, insistent bizarrement pour dire que tous les Palestiniens
sont des nouveaux venus en Palestine arrivés de la péninsule
arabique.

Tandis
que les Egyptiens modernes revendiquent sans aucune controverse les
anciens Egyptiens pour leurs ancêtres, et les Irakiens modernes
revendiquent les Babyloniens et les Sumériens, la menace venait des
Palestiniens qui allaient revendiquer les anciens Hébreux à côté
des Cananéens, des Philistins et tous les autres anciens habitants
de Palestine pour leurs ancêtres.

Le paradoxe, cependant,
c’était que, même les fondateurs de l’Israël moderne, David
Ben-Gurion et Yitzhak Ben-Zvi, avaient insisté dans un livre de 1918
sur le fait que les paysans palestiniens – alors la majorité de la
population palestinienne – étaient des descendants des anciens
Hébreux.

Les auteurs défendaient
l’idée que les paysans palestiniens étaient restés attachés aux
traditions de leurs ancêtres hébreux, de façon très évidente en
conservant les mêmes noms pour leurs villages, et que « dans
leurs veines coule, sans aucun doute, beaucoup de sang juif – venu
des paysans juifs qui, à l’époque des persécutions et de la
terrible oppression, avaient renoncé à leurs traditions et à leur
peuple pour conserver leur attachement et leur loyauté envers la
terre des Juifs ».

Dangereux
précédent

Que les dirigeants du
mouvement sioniste reconnaissent les Palestiniens comme les anciens
habitants de cette terre, dont la majorité s’est convertie du
Judaïsme et autres croyances locales au Christianisme et, plus tard,
à l’Islam, était un dangereux précédent qu’il fallait effacer
de la mémoire du Sionisme officiel et d’Israël. Et ainsi fut
fait.

Cet arrière-plan terrifie les
idéologues sionistes et met en danger leurs revendications raciales.
Et là, les avancées dans la science génétique de ces quelques
dernières décennies et les revendications sans fondement de
beaucoup de ses professionnels de la publicité on été un cadeau
pour le racialisme sioniste.

Israël
et l’Occident : ‘Valeurs partagées’ du racisme et du
colonialisme de peuplement

Tandis
que la recherche charlatanesque permanente du « gène juif »
est devenue le Saint Graal de la race et des chercheurs racistes,
surtout sionistes, certains en Israël ont trouvé des moyens
pratiques immédiats pour accroître le nombre de Juifs dans le
monde, et donc accroître le nombre de ceux dont le Sionisme prétend
qu’ils ont un droit colonial sur la terre palestinienne.

Il
y a deux ans, une association de Juifs israéliens experts en
génétique et en droit judaïque a prétendu que le dit « gène
juif » pouvait aider à prouver la « Judaïté » en
accord avec le droit judaïque, éliminant la nécessité du pénible
processus de conversion au Judaïsme pour ceux dont la Judaïté ne
pouvait être certifiée par les rabbins.

Conformément
à cette fausse science des races, le Premier ministre d’Israël
Benjamin Netanyahu a récemment sauté sur les trouvailles de
généticiens et archéologues qui ont découvert les squelettes
d’anciens Philistins, dont ils ont attribué les marqueurs
génétiques à l’Europe du Sud. Les racialistes sionistes ont pris
ceci comme une preuve que les Palestiniens modernes ne sont pas liés
aux anciens habitants de la Palestine et n’ont donc droit à aucune
revendication sur leur propre pays d’origine.

Droit
au retour

Les arguments du Sionisme sont
à double entrée : les Européens convertis au Judaïsme et
leurs descendants qui étaient au loin depuis 2.000 ans ont le
« droit » de retourner dans leur ancienne patrie et d’en
chasser les habitants ; et les Palestiniens natifs de Palestine
sont des étrangers sur leurs propres terres.

Nous
sommes toujours imbibés de science raciale et de justifications
coloniales, comme nous l’étions à la fin du 19ème siècle.

Contrairement aux Juifs qui
peuvent, après deux millénaires de résidence en Europe, conserver
un « droit au retour » sur une terre asiatique dont ils
ne sont pas originaires, les Palestiniens, qu’Israël a expulsés
en 1948 et après, n’ont pas le droit de retourner sur leurs
véritables terres après seulement sept décennies d’expulsion.

Ce qui rend cet argument
raciste israélien acceptable pour la plupart des Américains et
Européens blancs, c’est le racisme même qui l’a ancré depuis
le 19ème siècle. Nous sommes toujours imbibés de science raciale
et de justifications coloniales, comme nous l’étions à la fin du
19ème siècle.

Le paradoxe, c’est que les
défenseurs libéraux et conservateurs du Sionisme et d’Israël
parmi les Européens et les Américains, Juifs et Gentils à
l’identique – qui prétendent s’opposer au racisme et au
colonialisme – ne trouvent rien de difficile à digérer dans
l’engagement insistant et incessant du Sionisme dans les deux.

Les
idées exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne
reflètent pas nécessairement la politique éditoriale du Middle
East Eye.

Traduction : J. Ch. pour
l’Agence Média Palestine

Source : Middle East Eye