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Miriam Deprez – Mondoweiss – 29 juillet 2019

Des varappeurs avec le Wadi Climping (Club palestinien d’escalade) escaladent une falaise calcaire à Ein Qiniya, ville de Cisjordanie ; Les couloirs vont de débutant à perfectionné. (Photo : Miriam Deprez)

Au coeur d’une vallée d’oliviers à plusieurs niveaux dans le village cisjordanien d’Ein Qiniya, au nord de Ramallah, un groupe de 20 varappeurs attachés avec des cordes, harnachés et avec beaucoup d’eau, se fraye son chemin à travers des broussailles sèches épineuses.

« Nous y sommes presque » crie, en sueur, Tyler Myers, le dirigeant du Wadi Climbing, première et unique entreprise de varappe de Palestine. « Le plus dur n’a même pas commencé » plaisante-t-il.

Au fur et à mesure que le groupe progresse, on aperçoit une bande de falaises calcaires qui bordent la vallée. Des Bédouins d’Ein Qiniya sont au pied de la falaise, y accrochant des cordes.

Il y a cinq ans, la varappe organisée en Palestine était inexistante. Puis, deux jeunes alpinistes américains passionnés, Tim Bruns et Will Harris, ont commencé à monter des sites de varappes autour de Ramallah, galvanisant finalement la communauté des alpinistes en ouvrant la première salle de varappe de Palestine.

« Il n’y avait rien de monté ici, au départ, rien du tout », a dit Myers à Mondoweiss, expliquant comment les deux cofondateurs avaient été frappés par le manque d’activités de loisirs en Palestine. « Ils ont vu que l’escalade avait déjà décollé en Jordanie, mais en Palestine, il n’y avait rien dans ce domaine, et ils ont pu en voir le potentiel ».

Avec l’aide d’ONGs et de dons venant de gymnases de varappe du Colorado, ils ont commencé à ancrer la Palestine sur la carte de la varappe. Fin 2014, ils ont organisé des excursions préliminaires sur le terrain, et à ce jour, ils ont initié plus de 2500 personnes à ce sport.

Le dirigeant du Wadi Climbing, Tyler Myers, conduit le groupe au site de varappe, en haut de la vallée d’Ein Qiniya. (Photo : Miriam Deprez)

S’apprêtant pour l’escalade, Tyler Myers aide Aseel, une varappeuse palestinienne, à endosser son harnais. (Photo : Miriam Deprez)

Inas Radaydeh, une Jérusalémite de 33 ans, qui a participé aux premières excursions d’escalade avec Wadi, a pu voir par elle-même comment la communauté d’alpinistes palestiniens avait grandi.

« Au fur et à mesure que la communauté grandit, beaucoup d’entre nous commencent à nous rejoindre pour baliser de nouveaux couloirs », a dit Radaydeh à Mondoweiss, expliquant qu’un balisage est une ancre percée dans la roche à escalader. « De nombreux étrangers, et d’habitants locaux, ont vraiment fait en sorte que cela se réalise. Et maintenant, nous voyons que beaucoup de gens s’en réjouissent ». 

Wadi a alors ouvert la première salle de varappe en Cisjordanie, en 2016, à Ramallah, grâce à des fonds remis par des donateurs privés, le Case Foundation et le Compete Project du DAI, soutenus par l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAid).

Depuis sa création, le Wadi Climbing a balisé 170 nouveaux couloirs sportifs de varappe dans toute la Cisjordanie. Radaydeh explique que la création de tous ces couloirs a été rendue possible grâce aux habitants locaux et à des soutiens internationaux.

Inas Radaydeh se défie elle-même dans une ascension difficile. Elle a commencé l’escalade il y a cinq ans, quand Wadi a commencé ses excursions sur le terrain. (Photo : Miriam Deprez)

Momen, 27 ans, de Ramallah, a pratiqué l’escalade pendant trois ans, après que son frère l’eut initié à ce sport. (Photo : Miriam Deprez)

Rencontrer d’autres personnes est l’une des meilleures choses que Radaydeh voit dans l’escalade. Non seulement rencontrer d’autres Palestiniens, mais aussi en attirant des visiteurs internationaux.

« C’est vraiment bien parce que quand des internationaux viennent vivre ici avec nous, ils découvrent nos histoires, ils commencent à apprendre l’occupation et ils ressentent notre douleur » explique Radaydeh.

« Et ils commencent vraiment à voir le conflit israélo-palestinien sous un angle différent. Il est vraiment utile de sentir le soutien des internationaux, il est bon de savoir que nous avons cela ».

L’escalade fournit aussi une libération à de nombreux Palestiniens chez qui la réalité de vie sous l’occupation militaire israélienne crée souvent frustration et colère.

Radaydeh explique comment elle s’est tournée vers la varappe comme une distraction, quand la guerre à Gaza a éclaté. « Je voulais me distraire parce c’était vraiment si frustrant et si accablant de tout le temps entendre ces informations et de sentir que vous ne pouvez rien faire pour les aider ».

« Je voulais me débarrasser de cette négativité, alors je me suis tournée vers la varappe. Et maintenant, si je suis bouleversée, je sens que (la varappe) est le refuge, c’est l’espace, c’est ma zone de confort » dit Radaydeh.

Un consensus parmi de nombreux varappeurs est que pour une grande part, le paysage époustouflant de la Palestine rurale reste inexploré. Entre deux escalades, un habitant de Ramallah, Momen Naeem, 27 ans, a discuté avec Mondoweiss, et il a expliqué combien de zones autour de Ramallah ne pourraient être explorées sans être escaladées.

« Vous savez, il y a de superbes zones autour de Ramallah, mais nous ne pourrions pas y aller si nous ne les escaladons pas » dit Momen. « Cela fait que les gens aiment la terre, et surtout, quand vous organisez des excursions avec des gens sympas autour de vous, ça fait aimer l’endroit encore davantage ».

Un paysage politique fragmenté a contribué au manque d’activités de loisirs. Avec 60% de la Cisjordanie en Zone C, où Israël possède un contrôle civil et sécuritaire total, les permis de construire de toutes sortes pour les Palestiniens sont rarement accordés. Du fait de ces limitations, de nombreux sites d’escalades de Wadi ont été aménagés en Zones A et B, qui sont sous la compétence totale ou partielle de l’Autorité palestinienne.

Un bénévole Wadi de Naplouse, Ahmad, aide des enfants à endosser leur harnais d’escalade au camp d’été de Shu’fat. 

Image : Ammar, sept ans, entame l’escalade du mur mobile de varappe, de 30 pieds (9 mètres), que Wadi a installé pour le camp d’été des enfants à Shu’fat. (Photo : Miriam Deprez)


Les filles et garçons de Shu’fat ont été incroyablement exaltés de tenter l’escalade pour la première fois. (Photo : Miriam Deprez)

Une jeune fille s’attaque au mur mobile de varappe de 30 pieds au camp de réfugiés de Shu’fat, situé à la périphérie de Jérusalem. (Photo : Miriam Deprez)

Wadi a aussi fait pratiquer la varappe dans des camps de réfugiés en Cisjordanie lors des vacances scolaires d’été. Un mercredi chaud et ensoleillé de juillet, Myers et deux bénévoles ont monté un mur mobile de varappe au Centre pour enfants Palestine, dans le camp de réfugiés de Shu’fat, pour leurs activités d’été.

Des enfants de sept à quinze ans se pressaient autour, essayant, tout excités, d’être les premiers à mettre un harnais et à tenter l’escalade du mur de 30 pieds.

« C’est fantastique » dit Myers en riant. « Nous avons dû les repousser loin du mur et les obliger à se mettre en ligne parce ce que tout le monde veut, c’est juste escalader ».

Situé à la périphérie de Jérusalem, Shu’fat a été établi en 1965 avec environ 12 500 réfugiés palestiniens enregistrés comme vivant dans le camp. Cependant, l’UNRWA estime que le nombre réel des résidents dans le camp est d’environ 24 000, entassés dans un rayon d’un mille² (1609 m²). C’est le seul camp de réfugiés palestinien du côté de Jérusalem de la barrière de séparation. Le camp lui-même est complètement enfermé entre un ensemble de mur, clôture et check-point.

Hmouda Hmoud, 23 ans, coordinateur des activités au Centre pour enfants Palestine, qui est né dans le camp, a dit qu’en raison de la surpopulation et du manque d’activités pour les gosses, grandir dans le camp rendait la vie difficile.

« (Shu’fat) est un endroit difficile pour y vivre. Il est plein à craquer et il y a beaucoup de violence » dit-il. « Il y a beaucoup de monde, beaucoup de gangs, beaucoup d’armes. C’est la violence jusqu’au bout ».

Hmoud a commencé à travailler au centre pour apporter aux gosses des activités comme l’escalade, qui, dit-il, les détournent de la violence du camp. « Pour un enfant palestinien, ces centres sont le seul endroit sûr où les gosses peuvent jouer ».

Myers explique que le financement des activités de loisirs n’est pas une priorité pour les camps de réfugiés comme Shu’fat, donc ces activités d’été donnent aux gosses quelque chose à faire quand il n’y a pas d’école.

« Le camp arrive à peine à trouver comment se débarrasser des ordures et maintenir la plomberie en état de marche, aussi les activités de loisirs ne se sont pas trop en haut de la liste. Il me semble que quand ils obtiennent de nouvelles opportunités pour pratiquer des activités comme (l’escalade), tout le monde veut tenter le coup ».

La prochaine étape pour Wadi sera la publication du premier guide de varappe de Palestine, une initiative financée par des collectes qui devrait être publiée d’ici la fin de cette année. Le guide détaillera tous les couloirs de varappe de Cisjordanie. Myers espère pouvoir dissiper toute idée préconçue selon laquelle la Palestine serait dangereuse à visiter.

Un guide, dit-il, « changera l’attitude de beaucoup de personnes à l’égard de la Palestine, et ne fera qu’augmenter le tourisme ici en général, ce qui est un facteur important », expliquant que le guide conduira, espérons-le, à une communauté d’escalade plus durable.

Finalement, le but de Wadi est de devenir une entreprise autosuffisante qui sera transmise à une direction locale. « Je préfère aider les gens d’ici à devenir vraiment bons en escalade et les voir s’y tenir » dit Myers. « Non seulement qu’ils le soient à long terme, mais à un moment donné, je veux les voir l’enseigner et prendre les rênes quand finalement il me faudra partir. Nous avons besoin de gens qui resteront ici pour toujours ».

Mise à jour : 30 juillet 2019, 11 h 50, cet article indiquait à tort que le Wadi Climbing avait reçu un financement de la parte du Palestinian Investment Fund, ou PIF. Le PIF a promis des fonds en 2016 mais il n’a jamais fait de déboursement.

Miriam Deprez est une journaliste et photographe indépendante née en Australie. Ses photos et articles sont publiés dans plusieurs médias internationaux et nationaux depuis notamment la Palestine, l’Europe, la Russie, l’Inde, le Cambodge, les Iles du Pacifique et l’Australie.

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine

Source: Mondoweiss