Le leader de la marche de Gaza aux objecteurs de conscience : ‘Transformez vos mots en armes’

Edo Konrad – 2 janvier 2019

Le leader de la Grande Marche du Retour de Gaza tient une rare conversation avec des Israéliens qui refusent de servir dans l’armée à cause de l’occupation. ‘Ceux qui refusent de prendre part aux attaques contre les manifestants à Gaza – ils se tiennent du bon côté de l’histoire.’

Des militants israéliens, parmi lesquels d’anciens objecteurs de conscience et d’autres prêts à l’être, tiennent une conversation téléphonique avec le leader de la Marche du Retour de Gaza, Ahmed Abu Artema, le 19 décembre 2018 à la Hagada Ahasmalit, Tel Aviv. (Oren Ziv)

C’est difficile à imaginer aujourd’hui, mais des réunions entre militants palestiniens et israéliens étaient autrefois une routine. La jeune génération de Palestiniens et d’Israéliens, toutefois, est née dans un monde de murs, de barrières et de ségrégation, où même une simple conversation peut être compliquée et parfois même impossible.

On a pu vérifier cette triste réalité il y une quinzaine de jours lorsque des dizaines de militants israéliens, dont d’anciens objecteurs de conscience et d’autres prêts à l’être ont tenu une rare conversation avec Ahmed Abu Artema, l’un des principaux organisateurs de la Grande Marche du Retour de Gaza. Pour beaucoup de ces jeunes objecteurs de conscience, la Grande Marche du Retour a servi d’inspiration à leurs raisons personnelles de refuser l’enrôlement dans l’armée israélienne.

« C’est très agréable de rencontrer des personnes qui ont décidé de prendre position, d’écouter leur conscience et de refuser de prendre part à l’oppression sur les autres », a commencé Abu Artema, son arabe souvent fleuri traduit par la militante Neta Golan, l’une des meneuses des récentes manifestations de solidarité sur la barrière frontalière Israël-Gaza. Ceux qui refusent de prendre part aux attaques contre les manifestants de Gaza, qui expriment leur droit naturel à protester contre le siège, ceux qui refusent de prendre part aux attaques contre les citoyens de Gaza – ils se tiennent du bon côté de l’histoire », a dit Abu Artema à son public.

C’était la toute première fois qu’Artema parlait devant un public d’Israéliens. Pour beaucoup des plus jeunes militants, c’était la première fois qu’ils parlaient à quelqu’un de Gaza.

En septembre dernier, Abu Arteama a échangé des lettres avec l’objecteur de Conscience Hillel Garmi, qui a passé 107 jours dans une prison de l’armée pour avoir refusé de servir dans l’occupation.

« Ta décision, c’est ce qui aidera à mettre fin à cette sombre période infligée aux Palestiniens et, en même temps, à atténuer les peurs des jeunes générations d’Israéliens qui sont nés dans une situation compliquée et une zone géographique agitée dépourvue de sécurité et de paix », a écrit Abu Artema à Garmi dans une lettre publiée dans le +972 Magazine.

Parmi ceux qui étaient présents à l’événement de Hagada HaSmalit, espace politique au centre de Tel Aviv qui héberge diverses associations de gauche, il y avait Adam Rafaelov, libéré d’une prison militaire juste quelques jours plus tôt, condamné pour avoir refusé de rejoindre les FDI à cause de sa position envers l’occupation. Etait également présente Yasmine Eran-Vardi, 18 ans, qui a refusé en janvier sa conscription.

« Vous êtes peut-être faibles en nombre, mais vous êtes forts dans votre position de principe », a poursuivi Abu Artema. « La force d’un individu ou d’un groupe ne se mesure pas en chiffres, mais à l’aune de son sens moral. »

Abu Artema a également manifesté une appréhension franche et empathique de la réalité dans laquelle sont nés les objecteurs de conscience. » Nous sommes tous nés dans une société particulière. Avec le temps, nous faisons partie de cette société et nous assimilons ses valeurs. Le plus grand défi est alors d’être capable de résister aux aspects immoraux qui prennent place et d’être capable de refuser de prendre part aux exigences immorales de la société », a-t-il dit au public.

Les objecteurs de conscience Yasmin Vered-Levy (à gauche) et Adam Rafaelov. (Oren Ziv)

Abu Artema a ensuite déclaré que mettre fin à l’occupation est dans l’intérêt à la fois des Israéliens et des Palestiniens. « Nous avons besoin d’une solution qui marche pour tout le monde, libérer non seulement la partie faible, mais aussi la partie qui discrimine. La situation telle qu’elle est aujourd’hui ne permet ni stabilité ni sécurité pour quiconque. Il nous faut construire une vie fondée sur l’égalité – pour le bien de tous. »

A la suite de ses remarques, Abu Artema, qui parlait au public depuis la Jordanie, a répondu aux questions de ce public. Chaque fois qu’un objecteur de conscience se levait pour poser une question, Abu Artema entamait sa réponse en le remerciant pour son courage. Interrogé sur ce que les Israéliens pouvaient faire de leur côté pour changer la situation, Abu Artema a choisi des propositions plus générales : « Nous devons abattre les murs de la discrimination. Sans une réalité différente, nous n’aurons ni sécurité, ni vraie solution. »

Il faut que les gens soient capables de transformer leurs mots en armes. Leurs armes doivent être leurs mots ou leurs actions non-violentes. Prendre une position et l’utiliser comme un outil », a-t-il dit au public.

Eran-Vardi qui, elle aussi, a été inspirée par Abu Artema quand elle a décidé de dire non l’année dernière, a dit qu’elle avait été très émue en l’écoutant parler. « J’ai lu les lettres de Hillel et d’Ahmed alors que j’avais déjà réfléchi à un refus. Cela m’a aidée à parvenir à ma décision finale et à comprendre toutes ses complexités. »

« Il disent que nous n’avons pas de partenaire [palestinien], mais nous voyons là des gens qui veulent vivre en paix et en égalité avec nous », a dit Rafaelov après la réunion. « Cela me donne l’espoir que les choses peuvent changer et que l’occupation prendra fin un jour. »

Au début du mois, un organisme disciplinaire des FDI a condamné Rafaelov à une septième peine de prison pour son refus de la conscription. Rafaelov, 18 ans, de Kiryat Motzkin dans le nord d’Israël, a passé en tout 87 jours derrière les barreaux.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine
Source : +972




Ennemi invisible : les médecins de Gaza luttent contre une épidémie de superbactéries

Par Madlen Davies, Ben Stockton en partenariat avec le Guardian, 31 décembre 2018

 

Fahed Zuhud a été frappé par balle à la cuisse en février 2018 par des soldats israéliens mais, à la suite d’infections par super-bactérie, la blessure ne s’est pas cicatrisée et il risque encore de perdre sa jambe.

Les médecins de Gaza et de Cisjordanie avertissent qu’ils se battent contre une épidémie de superbactéries résistantes aux antibiotiques, problème croissant dans les zones de conflit du monde et l’un de ceux qui risquent de se répandre au-delà des frontières et de réduire l’arsenal médical mondial contre les maladies graves.

L’augmentation et l’expansion de ces maladies virulentes s’ajoute à la dévastation de la guerre, accroissant les coûts médicaux, mobilisant les lits d’hôpital parce que les patients ont besoin de soins plus longs et laissant des gens dont les blessures auraient pu autrefois être guéries avec des handicaps qui modifient leur vie.

Gaza est un terrain particulièrement fertile pour la production de superbactéries parce que son système de santé a été dégradé par des années de blocus et que la fourniture d’antibiotiques est pauvre. Même si les médecins connaissent les protocoles pour prévenir la hausse des bactéries résistantes aux médicaments, ils ne disposent pas des fournitures nécessaires à leur suivi.

Les coupures d’eau, d’électricité et de fuel pour les générateurs font que souvent les médecins ne peuvent même pas appliquer les standards basiques d’hygiène. Parfois, le personnel ne peut même pas se laver les mains, les stérilisateurs ne sont pas fiables, et il y a des pénuries de gants, de blouses et de tablettes de chlore pour assainir les hôpitaux, disent les professionnels de santé.

« C’est une question de sécurité sanitaire mondiale parce que les organismes multi-résistants ne connaissent aucune frontière »

« C’est une question de sécurité sanitaire mondiale parce que les organismes multi-résistants ne connaissent aucune frontière », a dit Dina Nasser, infirmière chef de contrôle des infections à l’hôpital Augusta Victoria de Jérusalem Est, qui a aussi travaillé à Gaza. « C’est pourquoi la communauté mondiale, même si elle ne s’intéresse pas à la politique de Gaza, devrait s’intéresser à cette question. »

Les restrictions sur la circulation et le commerce imposées par Israël depuis une dizaine d’années signifient que Gaza est relativement isolée comparée aux zones de conflit qui se sont révélées être des terrains fertiles pour les super-bactéries comme la Syrie et l’Irak.

L’armée américaine a remarqué, voilà plus de dix ans, une bactérie résistante venue d’Irak ; elle a noté une augmentation tellement énorme de personnes blessées qui revenaient avec un Acinetobacter résistant qu’ils l’ont finalement dénommé ‘Iraqibacter’.

Gaza n’est pas totalement isolée. Un petit nombre de patients traversent ses frontières pour aller dans d’autres hôpitaux de Palestine, d’Israël et de pays voisins comme la Jordanie, l’Egypte et le Liban.

Des gens en bonne santé peuvent également transporter la bactérie sans en avoir aucun symptôme, tels des ouvriers, des médecins et des assistants qui voyagent depuis et vers Gaza et pourraient transporter des super-bactéries vers d’autres pays, où elles pourraient causer des infections difficiles à traiter. Les super-bactéries peuvent aussi voyager sans être portées par des humains.

« Elle sortira toujours », a dit Dr. Ghassan Abu Sittah, qui étudie la médecine de conflit au Centre Médical de l’Université Américaine de Beyrouth. « Les eaux usées non traitées de Gaza qui contiennent des bactéries multi-résistantes vont dans l’aquifère » qui dessert aussi l’Egypte et Israël.

« Des articles venus d’Ecosse montrent effectivement qu’on peut trouver des bactéries multi-résistantes dans les boulettes des oiseaux migrateurs. L’idée que quiconque puisse être à l’abri de ce phénomène est absurde.

Fahed Zuhud, 29 ans, a une infection des os résistante aux antibiotiques. Les deux photos de Fahed sont de Médecins Sans Frontières.

L’ampleur de ce problème a été mise en relief par l’ampleur de la violence cette année à Gaza, lorsque plus de 200 personnes ont été tuées et des milliers blessées, principalement atteintes par balles aux jambes, dans les manifestations le long de la frontière qui ont culminé en mai dans un rassemblement de la « Grande Marche du Retour ».

Fahed Zuhur, 29 ans, est l’un des blessés. Il a été atteint en février alors qu’il lançait des pierres sur les troupes israéliennes près de la frontière et la balle a fracassé sa jambe.

Transporté précipitamment à l’hôpital pour être opéré, sa blessure s’est infectée et il a développé une ostéomyélite, infection à l’intérieur de l’os et complication grave qui débouche souvent sur une amputation.

Les médecins n’ont pas été capables d’identifier la souche, mais pensent qu’elle est multi-résistante parce qu’il a reçu tous les antibiotiques disponibles, sans résultat.

Il a subi 31 opérations pour traiter ses blessures, reconstruire sa jambe et essayer de débarrasser la blessure de l’infection. Par trois fois, les médecins l’ont informé que l’amputation serait la meilleure option, mais il a refusé.

Le chirurgien orthopédique gazaoui, Dr. Mahmoud Mattar, dit qu’environ 2.000 Gazaouis souffrent actuellement de blessures par balles aux jambes qui devraient typiquement avoir recours à de multiples opérations de reconstruction et à deux ans de rééducation.

Mais presque tous ces patients souffrent également d’infections par des super-bactéries, ce qui veut dire que les chirurgiens sont obligés de retarder la fermeture des plaies, réduisant ainsi les chances de réussite de la reconstruction, allongeant de plusieurs mois les séjours à l’hôpital et accroissant les risques d’amputation.

La production massive de pénicilline vers la fin de la Deuxième Guerre Mondiale a sauvé des millions de vies et prévenu des quantités d’infirmités parmi les blessés de guerre en permettant aux médecins d’éviter les amputations.

« Nous nous attendons à une catastrophe absolue en termes d’infirmité résiduelle chez les blessés »

Mais alors que la crise mondiale des super-bactéries s’aggrave encore plus, quelques zones modernes de conflit commencent à ressembler à celles de l’époque d’avant la pénicilline.

« Nous nous attendons à une catastrophe absolue en termes d’infirmité résiduelle chez les blessés », a dit Dr. Ghassan Abu-Sittah, chef de chirurgie plastique au Centre Médical de l’Université Américaine de Beyrouth, qui est allé en mai à Gaza pour s’occuper des patients à l’hôpital Al Awda.

Toutes les super-bactéries qui se trouvent sur la liste des bactéries prioritaires de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et qui représentent la menace la plus importante pour la santé humaine, ont été signalées en Palestine.

Ces sortes d’infections sont un défi majeur pour tout système de santé. Les super-bactéries tuent des centaines de milliers de personnes partout dans le monde, et aucune nouvelle classe d’antibiotique n’a été développée depuis les années 1980.

Mais les hôpitaux de Gaza – comme beaucoup d’autres en zones de conflit – sont déjà en crise, avec un manque désastreux d’équipements et de médicaments et une grave surpopulation. S’ajoute à la crise le fait que la plupart des installations médicales manquent également de capacité à détecter les super-bactéries.

Il existe un manque d’équipements de laboratoire et la qualité des dépistages est variable. Le personnel n’est pas formé à la prise d’échantillons d’os et de tissus, qui pourraient aider à identifier les infections et le meilleur traitement, y compris pour le groupe de patients blessés par balles.

« Peut-être va-t-il perdre la totalité de son fémur. L’amputation est toujours une possibilité »

L’association médicale caritative Médecins Sans Frontières espère apporter une solution au moins à ce problème là et met en place avec le Ministère de la Santé un service pour étudier les échantillons d’os venus des hôpitaux de toute la Bande pour ostéomyélite multi-résistante afin de leur donner des antibiotiques ciblés.

Elle fait également fonctionner une clinique où les patients souffrant de blessures aux jambes puissent être suivis et réhabilités plus facilement. Zuhud y est maintenant soigné et, parce qu’il ne peut plus travailler, il passe son temps entre chez lui et l’hôpital.

Il attend une greffe osseuse, mais l’infection a paralysé son traitement. Si on avait pu traiter cette infection avec des antibiotiques, Zuhud serait peut-être maintenant capable de marcher, a dit Dr. Ahmed Abu Warda, médecin dans la clinique.

Au lieu de cela, il utilise toujours des béquilles, et demeure l’inquiétude que l’infection puisse encore s’étendre. « Peut-être va-t-il perdre la totalité de son fémur », a dit Warda. « L’amputation est toujours une possibilité. »

Les super-bactéries sont des infections qui deviennent résistantes aux antibiotiques utilisés pour les traiter. Pour en savoir plus, cliquez ici

A propos des auteurs :

Madleen Davies

Madleen est une chroniqueuse de santé primée. Elle a travaillé auparavant pour MailOnline, BBC Wales et Pulse magazine.

Ben Stockton

Ben travaille au projet du Bureau sur les super-bactéries, faisant des rapports sur la résistance antimicrobienne à travers le monde.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : The Bureau of Investigative Journalism




Amos Oz : le mythe tenace du sioniste libéral

Par Ben White, 1 janvier 2019

L’admiration de l’Occident pour Amos Oz a trait au romantisme qui continue d’être associé au kibboutz, aux illusions sur le processus de paix et, avant tout, au profond soutien apporté à la colonisation de peuplement en Palestine

Longtemps marginalisée en Israël par une droite nationaliste en plein essor, la dénommée « gauche sioniste » a conservé une influence morale et intellectuelle de premier plan à l’étranger.

L’écrivain Amos Oz, décédé le 28 décembre dernier à l’âge de 79 ans, était peut-être l’incarnation la plus connue de ce courant politique. Connu comme le « parrain des pacifistes israéliens » – ainsi que l’a formulé le New Yorker en 2004 –, il était admiré par beaucoup à l’échelle internationale.

Pourtant, cette image de l’artiste ou du prophète libéral – à laquelle ont en grande partie contribué les changements politiques en Israël, qui ont fait que même les critiques les plus cléments sont désormais qualifiés de « traîtres » – contraste vivement avec les opinions d’Amos Oz sur des événements passés ou présents, et en particulier sur ce que le sionisme a représenté pour les Palestiniens.

Justifier la Nakba

La gauche sioniste à laquelle appartenait Amos Oz a consacré une énergie considérable à la justification du nettoyage ethnique de la Palestine. La métaphore suivante a été au cœur de la contribution d’Amos Oz à ces efforts : « La justification [du sionisme] en ce qui concerne les Arabes qui vivent sur cette terre est la justesse du naufragé qui s’accroche à la seule planche qu’il trouve », a-t-il écrit dans son livre Dans la terre d’Israël.

Amos Oz a créé de nombreuses métaphores pour promouvoir une fausse symétrie entre Palestiniens et Israéliens et se soustraire à toute responsabilité politique. Les Palestiniens et les Israéliens sont des « voisins » qui ont besoin de « bonnes clôtures », un couple marié qui a besoin d’un « divorce équitable », un patient qui a besoin d’une chirurgie « douloureuse »

« Et toutes les règles de justice naturelle, objective et universelle autorisent l’homme qui se noie et s’accroche à cette planche à se faire une place sur la planche, même s’il doit pour ce faire pousser un peu les autres. Même si les autres, assis sur cette planche, ne lui laissent d’autre option que la force. »

Sauf que les Palestiniens n’ont pas été invités à « partager une planche » ; ils ont été expulsés en masse, leurs villages rasés et leurs centres urbains dépeuplés, et ils demeurent exclus de leur patrie simplement parce qu’ils ne sont pas juifs.

En outre, qui, à part un monstre, refuserait à un naufragé de la place sur une planche de salut ? La métaphore d’Amos Oz fait donc double emploi : elle fait disparaître la Nakba et reproche à ses victimes d’être des brutes impitoyables qui ont dû être « forcées » à « partager une planche ».

La fausse symétrie de l’occupation

Amos Oz a créé de nombreuses métaphores pour promouvoir une fausse symétrie entre Palestiniens et Israéliens et se soustraire à toute responsabilité politique. Les Palestiniens et les Israéliens sont des « voisins » qui ont besoin de « bonnes clôtures », un couple marié qui a besoin d’un « divorce équitable », un patient qui a besoin d’une chirurgie « douloureuse ».

En 2005, Amos Oz a déclaré à Libération : « Israël et la Palestine […] ressemblent à un geôlier et son prisonnier, menottés l’un à l’autre. Après tant d’années, il n’y a presque plus de différence entre eux : le geôlier n’est pas plus libre que son prisonnier. » Cet effacement des structures de pouvoir, cet amalgame entre la réalité de l’occupé et la subjectivité de l’occupant, étaient typiques de l’auteur.  

« La confrontation entre les juifs qui retournent à Sion et les habitants arabes du pays ne s’apparente pas à un western ou à une épopée, mais plutôt à une tragédie grecque », a-t-il écrit [italiques de l’auteur]. Les variations sur ce thème ont été nombreuses : « Le conflit entre un juif israélien et un Arabe palestinien […] est un affrontement entre raison et raison […], un conflit entre victimes ».

Or, parler de « tragédie » revient à brouiller délibérément les liens de causalité, à remplacer les responsabilités par une regrettable malchance et, vraisemblablement, à présenter le mouvement sioniste (voire Oz lui-même) comme un héros tragique qui, bien que ses actions aient des conséquences délétères pour les autres, est ennobli par sa propre conscience de soi.

« En fin de compte, les vrais méchants de la version de l’histoire selon Oz sont les Palestiniens, qui auraient dû reconnaître le sionisme comme un mouvement de libération nationale [et] l’accueillir à bras ouverts » – Saree Makdisi, critique littéraire

En effet, comme l’a souligné le critique littéraire américain d’origine palestinienne Saree Makdisi, « Il n’est pas tout à fait exact que pour Oz, il existe deux parties plus ou moins également coupables dans ce conflit. En fin de compte, les vrais méchants de la version de l’histoire selon Oz sont les Palestiniens, qui auraient dû reconnaître le sionisme comme un mouvement de libération nationale [et] l’accueillir à bras ouverts ».

Dans un article paru il y a quelques années, Amos Oz affirmait que « l’existence ou la destruction d’Israël n’a jamais été une question de vie ou de mort », notamment pour des pays comme la Syrie, la Libye, l’Égypte et l’Iran, avant d’ajouter avec désinvolture une phrase révélatrice : « Peut-être que cela a été le cas pour les Palestiniens – mais heureusement pour nous, ils sont trop petits pour nous vaincre ».

Le colonialisme est toujours une « question de vie ou de mort » pour les colonisés – et Amos Oz le savait.

Protéger Israël des critiques à l’étranger

Malgré sa réputation de détracteur des actions du gouvernement israélien, Amos Oz a joué un rôle important dans la justification des crimes de guerre d’Israël sur la scène internationale.

Comme le rappelle un article nécrologique qui lui est consacré, lors de l’invasion du Liban et de l’écrasement des deux Intifadas palestiniennes par Israël, ce dernier « avait besoin de voix pour parler au monde extérieur et offrir un visage plus altruiste que celui d’Ariel Sharon ». Trois semaines après le début de la seconde Intifada, alors qu’environ 90 Palestiniens avaient déjà été tués, Amos Oz s’est ainsi servi d’un éditorial dans le Guardian pour attaquer « le peuple palestinien », le qualifiant de « suffoqué et empoisonné par une haine aveugle ».

Plus tard, au cours de l’assaut dévastateur d’Israël sur la bande de Gaza en 2014, Amos Oz s’est empressé de partager les éléments de langage promus par son gouvernement auprès des médias internationaux : « Que feriez-vous si votre voisin d’en face s’asseyait sur son balcon, mettait son petit garçon sur ses genoux et commençait à tirer avec une mitrailleuse sur la chambre de votre enfant ? »

Photo prise lors l’assaut dévastateur d’Israël sur la bande de Gaza en 2014 (Reuters)

Amos Oz a également rejeté les efforts, même modestes, visant à demander des comptes à Israël : en 2010, il a coécrit une lettre pour s’opposer à la pétition formulée par des étudiants juifs et palestiniens à l’Université de Californie à Berkeley afin qu’elle mette un terme à ses investissements dans deux entreprises d’armements ayant pour client l’armée israélienne. Amos Oz a même accusé la résolution de désinvestissement d’antisémitisme.

Un argumentaire familier

De fait, Amos Oz a cru et répété bon nombre des arguments anti-palestiniens mis en avant par les gouvernements israéliens successifs et la droite nationaliste du pays. Dans un post-scriptum de 1993 à son livre Dans la terre d’Israël, Oz a dénoncé « le mouvement national palestinien […] comme l’un des mouvements nationaux les plus extrémistes et intransigeants de notre époque », qui a causé la misère « de son propre peuple ».

Malgré sa réputation de détracteur des actions du gouvernement israélien, Amos Oz a joué un rôle important dans la justification des crimes de guerre d’Israël sur la scène internationale

Dans le même post-scriptum, Amos Oz a rejeté les affirmations palestiniennes selon lesquelles le sionisme était un « phénomène colonial », écrivant avec une ironie involontaire : « les premiers sionistes arrivés sur la terre d’Israël au tournant du siècle n’avaient rien à y coloniser ». En 2013, Oz a déclaré : « Les kibboutzniks ne voulaient prendre de terre à personne. Ils se sont délibérément installés dans les espaces vides du pays, dans les essaims et dans le désert, où ne résidait personne ».

Dans un éditorial de 2015, l’écrivain israélien a exprimé son horreur face à l’idée d’une majorité palestinienne au sein d’un seul État démocratique : « Commençons par une question de vie ou de mort. S’il n’y a pas deux États, il y en aura un. S’il y en a un, il sera arabe. S’il est arabe, il est impossible de prédire le sort de nos enfants et des leurs. »

Beaucoup a été dit sur le « voyage » politique d’Amos Oz, depuis son enfance au sein d’une famille de sionistes révisionnistes. Toutefois, son rejet d’une solution à un État rappelle les paroles du dirigeant révisionniste Vladimir Jabotinsky, qui affirmait : « Le nom de la maladie est minorité, le nom du remède est majorité ».

Colonisation de peuplement

L’image politique d’Amos Oz en Occident ne se limite pas à la vie et au travail d’un seul homme. Elle a également trait au romantisme qui continue d’être associé au kibboutz, aux illusions sur la réalité des accords d’Oslo et le processus de paix parrainé par les États-Unis. Avant tout, peut-être, elle a trait au profond soutien apporté à la colonisation de peuplement en Palestine et à la force tenace de la mythologie sioniste.

Un récent article du New York Times sur la vie d’Amos Oz affirme qu’Israël est « né d’un rêve, d’un désir » et décrit Oz comme étant, « à bien des égards, le parfait nouveau juif que le sionisme avait espéré créer. Adolescent, il a quitté Jérusalem seul […] et s’est installé dans un kibboutz, l’une des communautés agricoles socialistes où les Israéliens ont réalisé leurs rêves les plus vrais : cultiver eux-mêmes et la terre afin qu’ils deviennent robustes et généreux » [italiques de l’auteur].

Le colonialisme de peuplement a toujours été synonyme d’élévation de la subjectivité du colon et d’effacement brutal du colonisé. L’histoire du mouvement sioniste en Palestine n’est pas différente.

Ainsi, la Palestine n’était pas un véritable lieu dans le temps, avec sa propre histoire, ses coutumes, ses peuples et ses histoires, mais plutôt un cadre propice à la réalisation de la vision de « restauration » des colons. Les Palestiniens n’étaient pas des personnes réelles, vivantes, mais des bons sauvages, des barbares et des fanatiques religieux.

Comme l’a déclaré le réalisateur israélien Udi Aloni, « la gauche juive israélienne […] ne considère pas les Palestiniens comme des sujets de la lutte, elle ne voit qu’elle-même ».

Dans une critique cinglante du livre d’Amos Oz, Dear Zealots, publié en 2017, l’ancien président de la Knesset Avraham Burg a décrit Oz comme « un partisan fanatique de la partition, qui piétine tout sur son passage pour parvenir à sa solution surannée [à deux États] ». Pour Amos Oz, « un seul État arabe est inconcevable » ; ses « opinions des Arabes, qui affleurent ici et là, ne sont pas vraiment flatteuses ». Comme l’a résumé Burg : « Il y a beaucoup de questions, et ce petit livre d’Amos Oz n’offre aucune solution. »

Source : Middle East Eye

– Ben White est l’auteur de Israeli Apartheid: A Beginner’s Guide et Palestinians in Israel: Segregation, Discrimination and Democracy. Il écrit pour Middle East Monitor et ses articles ont été également publiés par Al Jazeera, Al Araby, le Huffington Post, Electronic Intifada et la rubrique « Comment for free » du Guardian, entre autres.

Les opinions exprimées dans cet article appartiennent à l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

 




Réflexions de Gaza pour le Nouvel An : le silence vous place du côté de l’oppresseur

Haidar Eid – 2 janvier 2019

L’histoire aura son mot à dire, mais le prix à payer en sera élevé.

Gaza : Le grand penseur marxiste italien, Antonio Gramsci, a écrit d’un point de vue critique sur la raison pour laquelle il ne célèbre pas la venue de la nouvelle année. Il a aussi écrit avec beaucoup d’éloquence sur le pessimisme de l’intellect et l’optimisme de la volonté. Telles sont les deux idées qui sous-tendent ces réflexions sur la nouvelle année.

Dans une déclaration souvent citée, l’archevêque sud-africain Desmond Tutu, lauréat du prix Nobel, a dit un jour : « Si vous êtes neutre en situation d’injustice, alors vous avez choisi le côté de l’oppresseur ».

Hélas, alors que les Forces d’occupation israéliennes bombardaient lourdement des quartiers entiers de Gaza au cours de trois massacres successifs, chacun recevant un nom grotesque par les chefs militaires obtus de l’apartheid israélien, et que l’État israélien continue de massacrer les civils à la clôture orientale de Gaza, les Nations-Unies, la Ligue arabe et la communauté internationale sont, de façon générale, restées silencieuses face aux atrocités parfaitement connues commises par les soldats israéliens à la gâchette facile.

Nous avons donc raison d’arriver à la conclusion qu’elles se placent du côté d’Israël. Les milliers de cadavres d’enfants et de femmes ne sont pas parvenus à les convaincre d’intervenir.

Mais nous savons aussi que c’est la même communauté internationale qui est restée silencieuse pendant plus de 30 années pendant que le système d’apartheid inhumain massacrait les Sud-Africains noirs !

Il ne nous reste, par conséquent, qu’une seule option, une option qui n’attend pas après le Conseil de sécurité des Nations-Unies ni les sommets arabes et islamiques : l’option de la puissance du peuple, comme nous l’avons dit à maintes reprises.

Cela reste la seule puissance capable de compenser le déséquilibre de la puissance massive entre une colonie de peuplement nucléaire à tendance génocidaire, et une population originaire de cette terre colonisée.

L’horreur du régime raciste d’apartheid en Afrique du Sud a été contestée par une campagne soutenue de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) lancée en 1958 et relancée en 1960, vu l’urgence après le massacre de Sharpeville, et au milieu des années 1970 après le soulèvement de Soweto.

Un embargo militaire a été imposé au régime d’apartheid pour tenter de remédier à l’énorme déséquilibre des forces, et en soutien aux Noirs opprimés en Afrique du Sud. Cette campagne a finalement conduit à l’effondrement de la domination des Blancs en Afrique du Sud en 1994, et ses bantoustans satellites ont été démantelés au profit de la création d’un État multiracial, démocratique, un État pour TOUS ses citoyens, sans distinction de race, religion ou sexe.

De la même façon, l’appel palestinien aux boycott, désinvestissement et sanctions prend de l’ampleur depuis 2005. La Gaza de 2009, 2012, 2014 et 2018, (la Grande Marche du Retour), comme Sharpeville en 1960, ne peut être ignorée : elle exige une réponse de la part de tous ceux qui croient en une humanité commune.

Le moment est venu de boycotter l’État d’apartheid israélien, de s’en désinvestir et de lui imposer des sanctions. Avec toujours plus d’armes fournies par les États-Unis et l’Europe, Israël va continuer non seulement de tuer plus de civils, prétendant que ce sont des terroristes, mais encore de s’assurer que le monde arabe reste régi par des despotes dont la survie même dépend d’Israël et des USA.

Le courageux journaliste australien John Pilger a ceci à dire :

« Ce qui arrive à Gaza est le moment déterminant de notre époque qui, soit accorde l’immunité de notre silence à l’impunité des criminels de guerre, tandis que nous contournons notre propre intellect et moralité, soit nous donne la puissance de nous exprimer ».

Une combinaison d’une mobilisation de masse sur le terrain et d’une solidarité internationale, devient par conséquent le chemin qu’il faut suivre. C’est le sentiment que l’on ressent chaque vendredi à la clôture orientale du camp de concentration de Gaza, où des dizaines de milliers de Gazaouis manifestent, exigent la mise en œuvre de leur droit au retour sanctionné par les Nations-Unies.

Nous faisons partie d’un mouvement mondial de résistance à l’exclusivisme religieux, à la xénophobie, et à la vision tribaliste du monde représentée par la montée de l’extrême droite aux États-Unis et en Israël.

Les plus récentes victoires du BDS apportent la preuve que la chance tourne, que comme avec l’Amérique du Sud, l’Irlande du Nord et l’Afrique du Sud, l’histoire aura son mot à dire, mais que le prix en sera élevé, merci au sang versé à la clôture orientale de Gaza, à celui de Razan Najjar et de Yasser Murataja et d’Ahmed Udaini, et à celui de tous les autres martyrs de la Palestine libre.

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine

Source: Thecitizen.in




Le rapport du New York Times sur l’assassinat de Razan al-Najjar, infirmière à Gaza, constitue un grand pas – mais défectueux – en avant

Par James North, 31 décembre 2018

Razan al-Najjar, l’infirmière de Gaza âgée de 20 ans, tuée par un sniper israélien le 1er juin, interviewée quelques jours avant son assassinat. Photo extraite de : https://tinyurl.com/y7fsw456

Le New York Times nous a surpris hier en offrant une longue enquête en première page sur le meurtre, le 1er juin dernier, par l’armée israélienne d’une aide de santé de Gaza, Razan al-Najjar, âgée de 20 ans. Avant de critiquer, disons clairement que cet article était inconcevable dans le Times jusqu’il y a un an, voire six mois. En contraste, quand Israël a tué quatre petits garçons qui jouaient au foot sur la plage lors de son assaut contre Gaza en 2014, le journal a avalé l’explication malhonnête de l’armée, sans contestation, même si l’un de ses propres photographes avait été un témoin oculaire de la tuerie.

Cette fois-ci, le Times est sorti en déclarant que son enquête montrait que “le tir [sur Razan al-Najjar] semble avoir été au mieux imprudent et peut-être un crime de guerre, pour lequel personne n’a encore été puni. » Le journal a attendu jusqu’au 9ème paragraphe pour le dire, mais mieux vaut tard que jamais.

Cette couverture améliorée du Times n’est pas un hasard. Le journal comprend que ses lecteurs sont de plus en plus informés sur Israël/Palestine, en partie grâce à des sources d’informations alternatives comme ce site. Les commentaires publics qui suivent certains rapports du Times indiquent que les lecteurs n’acceptent plus une couverture unilatérale pro-israélienne.

Retour à Razan al-Najjar, l’aide infirmière assassinée de Gaza. Malgré cette amélioration considérable, l’enquête du Times a de gros défauts. Premièrement, pourquoi le journal n’a-t-il pas consulté des groupes israéliens de défense des droits de l’homme établis de longue date, tels que B’Tselem et Breaking the Silence? De retour le 17 juillet, B’Tselem a publié un article intitulé: «Des soldats israéliens ont tiré délibérément et mortellement sur une soignante palestinienne, Razan a-Najjar, dans la bande de Gaza.» [son nom a été orthographié de différentes manières.] Et sans doute une enquête autour des soldats israéliens courageux et francs qui participent à Breaking the Silence pourrait avoir trouvé de véritables témoins, que le journal aurait pu protéger en leur permettant de rester anonymes?

Ensuite, se concentrer sur une seule victime de l’armée israélienne fait sens. Mais le résultat, probablement pas intentionnel, est d’impliquer que la mort de Razan al-Najjar était un événement isolé ou rare. Le Times a souligné que le bilan des Palestiniens au cours de la Grande Marche du Retour a été de 185 morts, mais il aurait pu insister davantage sur cette vérité. Et une seule phrase indique que l’armée israélienne n’a perdu qu’un soldat.

Des critiques, tels qu’Adalah-NY, ont déclaré que le rapport du Times était « entaché d’une velléité de discréditer les manifestants palestiniens, en affirmant que les manifestations ne représentaient rien de plus qu’un coup de pub pour le Hamas». En vérité, l’avis du Times est odieux et au dessous de sa dignité. Aurait-il jamais publié quelque chose du genre: « Lorsque le jeune John Lewis, qui deviendra plus tard un membre éminent du Congrès, a été attaqué par la police blanche à Selma, en Alabama, en mars 1965 et qu’il a eu une fracture du crâne, participait-il à une manifestation représentant à peine plus qu’un coup de pub pour le mouvement des droits de vote?  Jamais.

Il y a plus. Selon le Times, al-Najjar a «menti sur son manque d’éducation» et a «prétendu être une étudiante». Il s’est avéré qu’elle «ne pouvait pas se payer des études», mais qu’elle était décidée à en faire plus tard. Le journal note également que « ses publications sur Facebook pouvaient être colorées ». Aider à prendre soin de centaines de personnes non armées qui se font régulièrement tirer dessus aurait pu stimuler le journaliste américain le plus flegmatique.

Malgré tout, le rapport du Times a été un grand pas en avant. Terminons simplement en répétant la conclusion du document: «…la fusillade semble avoir été au mieux imprudente et peut-être un crime de guerre pour lequel personne n’a encore été puni. « 

Ref. à Norman Finkelstein

Traduction: JPB pour l’Agence Média Palestine

Source: Mondoweiss




En 2018, le masque d’Israël tombe enfin

En ayant cimenté par une loi sa nature d’état d’apartheid, Israël crée une couverture juridique pour l’annexion formelle des territoires occupés au-delà des frontières reconnues de l’état.

Par Gidéon Levy, mardi 1 janvier 2019  

2018 n’a pas été une bonne année pour Israël. Bien sûr, elle a été bien pire pour les Palestiniens.

En surface, ce n’était pas une année spécialement dramatique —juste beaucoup plus de la même chose, sans nouvelles guerres majeures et sans beaucoup de sang répandu si on la compare aux années précédentes. Les choses sont apparues comme gelées sur place. L’occupation a continué sans obstacle, et de même l’entreprise de colonisation. Gaza a essayé de résister énergiquement de l’intérieur de sa misérable cage, avec ses pouvoirs dérisoires et limités.

Le monde a détourné les yeux de l’occupation, comme il l’a fait les années passées et il s’est focalisé sur tout autre chose. 

Les Israéliens, comme le reste du monde, n’ont pris aucun intérêt dans l’occupation, comme ils l’ont fait maintenant depuis des décennies. Ils ont continué en silence leur vie quotidienne et elle a été bonne et prospère. L’objectif du gouvernement actuel — le plus à droite, le plus religieux, le plus nationaliste de l’histoire israélienne —, qui est de maintenir le statu quo de toutes les manières, s’est pleinement réalisé. Rien ne s’est passé qui interfère avec une occupation de cinq décennies.

Avancer vers une annexion formelle

Ce serait une grave erreur, cependant, de penser que tout est resté identique. En matière d’occupation ou d’apartheid, il n’y a rien qui ressemble à un statu quo, même si cela semble parfois le cas.

2018 a été l’année où l’infrastructure juridique a été mise en place pour ce qui doit arriver. Lentement et sûrement, une loi après l’autre, est établie une fondation juridique pour une réalité qui existe déjà en pratique depuis longtemps. Quelques propositions de lois ont provoqué une discussion, parfois une discussion mouvementée — mais cela aussi est venu et s’en  est allé.

Ce serait une erreur de considérer séparément chaque nouvelle initiative législative, si drastique et antidémocratique soit-elle. Chacune fait partie d’une série calculée, fatale et dangereuse. Son objectif : l’annexion formelle des territoires, en commençant par la zone C.

Jusqu’ici, la fondation en a été faite sur le terrain, de manière pratique. La Ligne verte a été effacée il y a longtemps, les territoires annexés de facto. Mais ce n’est pas suffisant pour la droite, qui a conclu que pour rendre l’occupation permanente, des mesures juridiques et législatives appropriées devaient aussi être prises.

D’abord, ils ont bâti des colonies, où plus de 700 000 Juifs résident maintenant, y compris dans Jérusalem-Est, pour créer une réalité irréversible dans les territoires. Cette entreprise est complète et la victoire des colons et de leurs soutiens est claire et sans équivoque. L’objectif des colonies de contrecarrer toute perspective d’établir un état palestinien dans les territoires occupés en 1967 et d’enlever la solution à deux états de la table de négociations – est maintenant complètement accompli ; ils ont gagné. Maintenant ils ont l’intention de faire que cette réalité irrévocable soit aussi ancrée dans la loi, pour neutraliser l’opposition à l’annexion.

Contrer l’opposition

C’est le but principal de chacune des lois discriminatoires et nationalistes votées en 2018 à la 20e Knesset d’Israël. Chacune d’elle vise à contrer les vestiges de l’opposition à l’annexion des territoires. 

Une résistance était attendue de la part du système juridique d’Israël et aussi des petits restes racornis de l’aile gauche de la société civile. La guerre a été déclarée contre les deux, pour les affaiblir et les vaincre une fois pour toutes, alors que nous approchons de l’annexion. Jusqu’à ce que cela arrive, et si cette tendance continue dans le prochain gouvernement, il n’y aura plus de résistance significative dans la société civile et Israël pourra continuer à mettre en place son nouveau régime. 

L’apartheid a été en place dans les territoires depuis longtemps et maintenant il le sera aussi dans les livres de lois. Ceux qui nient l’apartheid israélien — les pro-sionistes qui affirment que contrairement à l’Afrique du Sud, il n’y a pas de lois raciales ou de discrimination institutionalisée dans la loi en Israël— ne seront plus capables de répandre leurs arguments sans fondements. Quelques-unes des lois votées cette année, et d’autres prévues, minent l’affirmation qu’Israël est une démocratie égalitaire. Pourtant, une telle législation a aussi un côté positif : ces lois et celles à venir arrachent le masque. Une des plus longues mascarades de l’histoire va s’achever. Israël ne pourra plus se définir comme une démocratie, « la seule au Moyen-Orient ».

Avec des lois comme celles-ci, Israël ne sera plus à même de rejeter le label d’apartheid. Le chéri de l’Occident révélera son vrai visage : ni démocratique, ni égalitaire, ni le seul en Occident. Finis les faux-semblants.

L’apparence de l’égalité

Il est vrai qu’une des premières lois jamais adoptées en Israël — et peut-être la plus importante et la plus funeste de toutes, la loi du retour, votée en 1950— a marqué il y a longtemps la direction prise de la manière la plus claire possible : Israël serait un état qui privilégie un groupe ethnique plus que tout autre. La loi du retour est à l’intention des seuls Juifs.

Mais l’apparence de l’égalité a persisté d’une certaine manière. Même les longues années de l’occupation n’ont pas altéré cela : Israël prétendait que l’occupation était temporaire, que sa fin était en vue et donc qu’elle ne faisait pas vraiment partie de l’état égalitaire démocratique qui avait été si fièrement établi. Mais après les 50 premières années d’occupation et avec la masse critique de citoyens juifs venus vivre dans les territoires occupés sur des terres volées aux Palestiniens, l’affirmation du caractère éphémère de l’occupation ne peut plus être prise au sérieux.

Jusqu’à une époque récente, les efforts d’Israël étaient dirigés principalement vers l’établissement et l’élargissement des colonies, tout en supprimant la résistance palestinienne à l’occupation et en rendant la vie des Palestiniens aussi amère que possible, afin qu’ils en tirent les conclusions nécessaires : abandonner, quitter le pays qui avait été le leur. En 2018, le centre de gravité de ces efforts s’est déplacé vers l’arène législative.

Il y a avant tout la loi de l’état-nation, votée en juillet. Après la loi du retour, qui autorise automatiquement tout Juif à immigrer en Israël, et la législation qui permet au Fonds national juif de vendre des terres seulement aux Juifs, la loi de l’état-nation était la suivante sur la liste pour l’état d’apartheid qui se profile à l’horizon. Elle confère formellement un statut privilégié aux Juifs, y compris à leur langue et à leurs colonies, contre les droits des Arabes autochtones. Elle ne contient aucune mention d’égalité, dans un état où il n’y en a pas de toute façon.

En même temps, la Knesset a voté d’autres lois et a commencé quelques initiatives additionnelles dans le même esprit.

Cibler les supporters de BDS

Un amendement à la loi sur l’éducation de l’état a été voté en juillet. En Israël, on l’appelle la loi « brisant le silence », parce que son objectif réel est d’empêcher les organisations de gauche d’entrer dans les écoles en Israël pour parler aux élèves. Il s’agit de briser la résistance à l’annexion.

De même, un amendement à la loi sur le boycott permettant des actions en justice contre les Israéliens qui soutiennent publiquement le mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) donnera la possibilité de demander des dommages et intérêts aux supporters du boycott, même sans avoir à prouver aucun dommage économique.

Un autre gouvernement de droite comme celui-ci et il sera interdit de soutenir le boycott en Israël, point final. Puis il sera aussi interdit de critiquer les soldats israéliens ou leur comportement inique dans les territoires occupés.

Des propositions de loi comme celles-ci circulent déjà et leur jour viendra, assez vite.

Une autre loi votée cette année transfère les appels des Palestiniens contre les abus de l’occupation de la Cour suprême israélienne, qui ne leur était déjà pas très utile, à la cour de district de Jérusalem, où l’on s’attend à ce qu’ils reçoivent encore moins d’aide juridique

Une loi pour expulser les familles des terroristes est passée en lecture préliminaire à la Knesset contre l’avis du procureur général ; elle autorisera la punition collective dans les territoires, pour les Arabes uniquement. Ils sont aussi en train de discuter ici la possibilité d’une peine capitale pour les terroristes.

Et les Lois d’arrangement, qui blanchissent des dizaines d’avant-postes coloniaux, illégaux même selon le gouvernement israélien, sont aussi passées. Seule la « loi de loyauté culturelle», un nadir juridique qui cherche à renforcer la loyauté à l’état comme une précondition pour que les institutions culturelles et artistiques obtiennent des subventions gouvernementales, a été gelée jusqu’à présent — mais pas définitivement.

Couverture légale

Les lois votées cette année ne doivent pas être perçues seulement comme des lois anti-démocratiques qui mettent en danger la démocratie israélienne, ainsi que la situation est souvent décrite dans les cercles progressistes en Israël. Elles ont pour objectif quelque chose de bien plus dangereux. Elles n’ont pas pour objectif simplement de miner une démocratie fictive, d’imposer encore plus de discriminations aux citoyens palestiniens d’Israël et d’en faire des citoyens de seconde zone de par la loi. Leur intention réelle est de fournir une couverture légale à l’acte d’annexer formellement les territoires au-delà des frontières de souveraineté reconnues de l’état d’Israël.

En 2018, Israël s’est approché de la réalisation de ces objectifs. Le calme relatif qui semblait prévaloir dans le pays est trompeur. L’état d’apartheid arrive, de jure, et plus seulement de facto.

Gideon Levy est journaliste à Haaretz et membre du comité éditorial du journal. Il a rejoint Haaretz en 1982, et a été pendant quatre ans le rédacteur en chef adjoint du journal. Il a reçu en 2015 le prix Olof Palme pour les droits humains, en 2008 le prix Euro-Med de journalisme, en 2001 le prix Leipzig pour la liberté, en 1997 le prix du syndicat des journalistes israéliens et en 1996 le prix de l’association des droits humains en Israël. Son livre, The Punishment of Gaza, a été publié par Verso en 2010. 

Les opinions exprimées dans cet article appartiennent à son auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de Middle East Eye.

Traduction: Catherine G. pour l’Agence Média Palestine

Source: MiddleEastEye




Amos Oz n’était pas une colombe

 

Haidar Eid, le 30 Décembre 2018

Amos Oz, 1939-2018 (Photo: Michiel Hendryckx/Wikimedia)

Une fois encore, je me retrouve dans l’étrange situation de devoir écrire une nécrologie critique d’un autre membre de la soi-disant “gauche” israélienne, ou plutôt du “camp de la paix”. Il y a quatre mois il s’agissait d’Uri Avnery, fondateur du mouvement pacifiste Gush. Aujourd’hui c’est le prestigieux écrivain israélien Amos Oz, mort à l’âge de 79 ans. Bien que mon domaine de prédilection soit la littérature, ce sont les idées politiques de l’homme qui m’ont d’avantage intéressées.

Comme la plupart des leaders de la “gauche” sioniste modérée, Oz ne s’opposait qu’à l’occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza, et n’a jamais condamné le péché originel — le grand pillage de la Palestine en 1948. Selon ce sioniste convaincu jusqu’au dernier jour, l’occupation de 1967 était la source du “ conflit israélo-palestinien.”

Je me suis intéressé à ses positions concernant deux sujets majeurs : le droit au retour et la solution à deux états. Sa position reflète bien celle de la soi-disant “gauche” israélienne, ou sionisme modéré. Après avoir servi lors de la Guerre des six jours en 1967, Oz a été l’une des premières figures publiques à s’opposer à l’occupation de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza et à se faire le porte-parole de la solution à deux états, ou à deux entités ethniques basées sur l’identité ethnoreligieuse.

En outre, Oz a défendu, à de nombreuses reprises, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis par Israël, y compris l’attaque israélienne de grande ampleur sur le Liban en 2006 et le massacre de Gaza de 2008-2009. Le plus étonnant a été qu’il était tellement d’accord avec la décision du président états-unien Donald Trump de déplacer l’ambassade états-unienne à Jérusalem qu’il pensait que “chaque pays du monde devrait suivre le Président Trump et déplacer son ambassade en Israël à Jérusalem.”

On peut se faire une idée de l’idéologie guidant ses écrits en lisant trois de ses textes que je connais le mieux et qui sont également les textes les plus connus en Israël : Dans la terre d’Israël, Mon Michaël et Une histoire d’amour et de ténèbres.

Dans ce que l’on considère être ses mémoires, Une histoire d’amour et de ténèbres, il y a une interaction entre littérature et idéologie et la manière dont cette dernière prend le dessus au détriment de l’esthétique. En glorifiant les kibboutz bien que construits sur des terres volées appartenant à des autochtones Palestiniens, il est devenu un membre actif, et un défenseur, de l’agressive politique colonialiste de son pays. Dans son œuvre, les Palestiniens sont (sous)représentés comme des personnages marginalisés et passifs, jamais comme des agents actifs. L’œuvre littéraire d’Oz est réellement la fusion de la littérature et de l’idéologie israélienne.

Tout comme Avnery, Oz appartenait à un groupe d’Israéliens qui essaient d’imposer leurs propres paramètres restrictifs à la lutte palestinienne ou de nuancer leur soutien à cette lutte en fonction de leur agenda politique. Il est d’une importance capitale, dans ce contexte, de distinguer les différentes variantes de ce soutien ou reconnaissance.

Oz évitait soigneusement le cadre politique défini par les forces politiques et la société civile palestiniennes, avec pour stratégie de ne mettre fin qu’à l’occupation militaire de la Cisjordanie et de la Bande de Gaza de 1967. A tel point que lorsqu’il employait le terme colonialisme, il limitait l’application du terme au territoire palestinien occupé en 1967, et non à la Palestine historique. Le danger de cette formulation est qu’elle élude le problème du droit au retour de millions de réfugiés palestiniens ainsi que celui du système légalisé et institutionnalisé, et maintenant constitutionnalisé, de racisme et de discrimination envers les citoyens palestiniens d’Israël. Elle ignore donc les droits, imposés par l’ONU, de la grande majorité du peuple indigène de Palestine.

Il était le reflet des tentatives israéliennes de restreindre le champs des droits fondamentaux des Palestiniens à la liberté, à l’égalité et à la justice. Ceci est une pratique bien connue de la “gauche sioniste” de définir les droits des Palestiniens en les limitant à ceux vivant en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza et d’ignorer les 7 millions de réfugiés dont le droit au retour est garanti par le droit international, ainsi que les 1,6 millions de citoyens palestiniens d’Israël qui sont les victimes de la politique raciste de l’état. Oz, tout comme d’autres sionistes modérés, ont lutté pour le ”droit d’Israël à exister” sans démanteler son système colonial et d’apartheid, tout comme certains blancs libéraux ont lutté pour améliorer les conditions d’oppression des Africains noirs pendant l’apartheid en Afrique du Sud. C’est pourquoi, tout comme d’autres Palestiniens, je doute de la sincérité de ces Israéliens qui ne remettent jamais en question le caractère raciste d’Israël, sans même parler du crime commis envers notre peuple en 1948. Les Israéliens sur lesquels nous pouvons compter sont ceux qui reconnaissent nos droits, internationalement reconnus, y compris le droit au retour. Oz n’était pas l’un d’eux. Au contraire, il était dévoué au projet sioniste en Palestine en défendant la solution raciste à deux états, et en défendant sans limite une majorité juive sur 78 % de la Palestine historique.

Rien de surprenant qu’Edward Saïd ait eu une autre vision qu’Oz. La fin du processus de paix : Oslo et après, d’E. Saïd :

Le prévisible Amos Oz a exigé que nous choisissions entre la paix et la violence, comme si Israël avait déjà rappelé ses avions au sol, démantelé Dimona, arrêté de bombarder et d’occuper le Sud Liban (deux hommes libanais de 70 ans ont été tués par les avions israéliens lors des bombardements du marché : pourquoi n’est-ce pas de la violence et de la terreur ?), et retiré toutes ses troupes des 97 % de la Cisjordanie qu’il contrôle encore, ainsi que ces barrages militaires qu’il a installé entre chaque ville palestinienne.

Je pensais à ces mots en 2009 quand les F16 et les hélicoptères Apache israéliens bombardaient mon quartier, tuant des centaines de femmes et d’enfants. Naturellement je me demandais : pourquoi Oz est-il d’accord avec ça ?

Avec sa mort et, avant lui avec celle d’Avnery, nous assistons à la fin de la façade de la soi-disant “gauche” israélienne.

A propos d’Haidar Eid

Haidar Eid est maître de conférence de littérature post-coloniale et post-moderne à l’Université Al Aqsa de Gaza. Il a beaucoup écrit sur le conflit israélo-arabe, dont des articles publiés sur Znet, Electronic Intifada, Palestine Chronicle, et Open Democracy. Il a publié des articles d’études culturelles et de littérature dans de nombreuses revues, dont Nebula, Journal des études américaines en Turquie, Cultural Logic, et le Journal de littérature comparative.

Autres articles d’Haidar Eid.

Traduction: Lauriane G. pour l’Agence Média Palestine

Source: Mondoweiss




Les victoires du BDS en 2018 reflètent un mouvement grandissant

 

 

Par Nada Elia, 30 novembre 2018

Une manifestation Deadly Exchange à New York (Photo : Jake Ratner)

Presque tout le monde situe la campagne mondiale de boycott pour la fin de l’apartheid sud-africain dans les années 1980. À cette époque, de nombreux gouvernements étudiants aux États-Unis demandèrent à l’administration de leur université de se désinvestir des entreprises sud-africaines, des militants firent appel à des artistes pour qu’ils ne se produisent pas en Afrique du Sud, et la plupart des acheteurs de conscience savaient qu’il leur fallait éviter les oranges sud-africaines. Les années 1980 furent la décennie des concerts de masse pour les causes progressistes (« We are the world », « DoThey Know it’s Christmas », etc.) et c’est nul autre que Steven Van Zandt du groupe E Street Band de Bruce Springsteen qui organisa la représentation de « Sun City », avec son casting de nombreuses vedettes telles que Miles Davis, Stevie Wonder, Bob Dylan, Bonnie Raitt, George Clinton, et beaucoup, beaucoup d’autres qui s’engagèrent à participer au boycott culturel de l’Afrique du Sud, en refusant de s’y produire. On pourrait penser, en revoyant les 58 brillants artistes qui se sont succédés, que tous seraient dans le même bateau. Or, bien sûr, cela n’a jamais été le cas. Paul Simon, par exemple, franchit la ligne, insistant pour se produire dans l’État paria.

Et bien sûr, les gouvernements des grandes puissances occidentales, de l’Administration Reagan aux États-Unis, à Margaret Thatcher au Royaume-Uni, défendirent l’idée que les boycotts n’étaient pas la solution pour amener la justice en Afrique du Sud. Reagan insista pour une « critique constructive », s’engageant aux côtés des « modérés » d’Afrique du Sud, pour qu’ils puissent apporter quelques réformes à leur pays, et il opposa même son veto à un projet de loi visant à imposer des sanctions à l’Afrique du Sud, seulement pour être rejeté par le Congrès. Mais le soutien officiel au système raciste haineux n’affaiblit pas les militants de base qui persistèrent dans leur campagne, et finalement, gagnèrent, en dépit de l’immunité politique et diplomatique constante que les États-Unis et le Royaume-Uni accordèrent à l’Afrique du Sud et ce, jusqu’à la veille même de l’abolition officielle de ce système violent. Effectivement, comme le déclara Steven Van Zandt, après s’être rendu en Afrique du Sud deux fois avant d’organiser « Sun City », vous ne pouvez pas réformer l’apartheid, vous devez l’abolir totalement.

Ce qui est fréquemment omis dans une discussion sur la campagne de boycott de l’Afrique du Sud, c’est que, si elle se renforça effectivement dans les années 1980, comme partout ailleurs, catalysée qu’elle fut par la montée dans le monde de l’anticolonialisme et l’anti-ségrégation, aux côtés des opprimés et contre les régimes d’oppression, ce ne fut pas dans les années 1980 que l’appel aux boycotts fut lancé, mais en 1959. Entre 1959 et les années 1980, quand la plupart des gens furent enfin conscients de l’ampleur de l’oppression sous l’égide de l’État d’Afrique du Sud, les militants les plus engagés réalisèrent un travail, sans prestige mais de fond, d’enseignement, encore d’enseignement et toujours plus d’enseignement. Un changement dans le récit s’imposa, et il fallut des décennies pour y parvenir. Mais alors, dans les années 1980, une masse critique fut finalement acquise : en 1977, le Hampshire College fut le premier établissement à voter en faveur du désinvestissement ; en 1984, ce sont 53 écoles qui votèrent pour le désinvestissement, passant à 128 en 1987 et à 155 en 1989. Tout comme pour le boycott culturel, quelques grosses institutions refusèrent bien de se placer du côté de la justice : telle l’Université d’Harvard qui n’accepta qu’un désinvestissement partiel, et vraiment à contrecoeur. Néanmoins, l’effet domino fut indéniable.

Aujourd’hui, nous assistons à un phénomène populaire similaire, car dans tout le pays, des actes de résistance bouillonnent à la surface. Le professeur John Cheney-Lippold et l’étudiante de troisième cycle Lucy Peterson, tous deux de l’Université du Michigan, ont refusé d’écrire des lettres de recommandation pour des étudiants désirant participer à un programme d’étude à l’étranger en Israël. Le gouvernement étudiant du Pitzer College a voté la fin de leur programme d’étude à l’étranger à Haïfa, arguant de la politique discriminatoire officielle d’Israël pour motiver leur vote. Et c’est tout l’État du Vermont, et la ville de Northampton au Massachusetts, qui ont voté la fin de leur programme d’échange en formation policière avec Israël. Le mouvement de boycott se retrouve pareil à une casserole d’eau mise à bouillir sur un poêle et qui maintenant s’approche du point d’ébullition, et qu’on observe avec excitation, attendant la prochaine bulle…

Pourtant, même si nous énumérons les « victoires du BDS » en 2018, nous devons noter que ceci n’est pas un « résumé moyen ». En effet, l’un des aspects les plus encourageant de ces avancées – car c’est de cela qu’il s’agit – est que la plupart d’entre elles ont été réalisées par des personnes, des organisations, et des coalitions locales, sans autre implication directe des « dirigeants » du mouvement BDS, ni des collectifs de direction des différentes organisations centrées sur le BDS. La décision du Pitzer d’annuler son programme d’étude à l’étranger, tout en se conformant pleinement à la campagne nationale de l’USACBI lancée en début de cette année, a été prise indépendamment de l’USACBI. La décision du Vermont d’annuler un voyage de formation en Israël – une victoire pour la campagne Deadly Exchange de JVP (Une voix juive pour la paix) – a été le résultat d’un effort communautaire qui a impliqué une coalition de juifs, musulmans, chrétiens, vétérans, immigrants, et d’avocats, qui, selon la directrice adjointe de JVP, Stephanie Fox, « se sont réunis pratiquement du jour au lendemain » pour exprimer leur refus collectif du programme. Bien sûr, ils n’auraient pas pu se retrouver ensemble « pratiquement du jour au lendemain » sans tout le travail en coulisse qui fut réalisé par des centaines de militants et d’organisateurs. En effet, certaines des discussions antérieures autour du BDS se sont concentrées sur l’identité de ses « dirigeants », et je me souviens avoir expliqué que ce n’était pas un mouvement sans dirigeant, mais un mouvement plein de dirigeants, car non seulement chacune et chacun peut s’engager dans des boycotts, mais peut aussi lancer une campagne de boycott du moment qu’elle est conforme aux principes de l’appel BDS, fondés sur les droits de l’homme et l’antiracisme. C’est à cette spontanéité que nous assistons aujourd’hui, et qui doit être célébrée comme la preuve la plus irréfutable de ce changement intervenu sur le terrain militant progressiste.

Chacune de ces victoires est extrêmement importante en elle-même, mais elle illustre aussi le fait que les nombreuses années de discussions politiques catalysées par l’appel palestinien de 2005 en faveur du BDS contre Israël – un appel venu lui-même après des décennies d’un enseignement diligent – portent leurs fruits. Le contexte politique plus large, la montée du fascisme, ne doivent pas être ignorés et ils correspondent aussi au climat des années 1980, quand Reagan était président des États-Unis et Margaret Thatcher Premier ministre au Royaume-Uni. Si nous devons faire de la citronnade à partir de citrons, si nous devons chercher le bon côté des jours autrement tempétueux que nous vivons aujourd’hui, où un commentateur politique respecté est limogé pour avoir déclaré que les Palestiniens méritent les droits de l’homme, alors nous pouvons effectivement être sensibles à cette résistance au fascisme, au racisme, à la xénophobie, résistance qui monte parmi la population pendant que de plus en plus de coalitions se forment pour faire front à la haine. Oui nous pouvons célébrer cette conviction qui est la nôtre que nous, le peuple, avons notre libre arbitre, et que nous pouvons apporter un changement. 

Alors, voilà de nouveaux « actes aléatoires » de boycott, résistance et actions communes pour 2019 !

A propos de Nada Elia

Nada Elia est une universitaire palestinienne militante, auteure, et organisatrice de terrain, qui termine actuellement un livre sur le militantisme de la diaspora palestinienne.

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine

Source: Mondoweiss




L’UE et Jérusalem : La possibilité d’un retour au droit

par Yara Hawari, 25 novembre 2018

(UE Photo)

Résumé

Le déplacement de l’ambassade des États-Unis de Tel Aviv à Jérusalem en mai 2018 a constitué un dangereux précédent qui a, d’une part, encouragé Israël à continuer son annexion de la terre palestinienne et, d’autre part, encouragé des États tiers à violer leurs obligations en matière de droit international. Bien que de nombreux États aient condamné ce déplacement, d’autres ont emboîté le pas et ouvert des ambassades à Jérusalem. La normalisation s’est faite…

Synthèse

Le déplacement de l’ambassade des États-Unis de Tel Aviv à Jérusalem en mai 2018 a constitué un dangereux précédent qui a, d’une part, encouragé Israël à continuer son annexion de la terre palestinienne et, d’autre part, invité des États tiers à violer leurs obligations en matière de droit international. Bien que de nombreux États aient condamné ce déplacement, d’autres, dont le Guatemala et le Paraguay, ont emboîté le pas et ouvert des ambassades à Jérusalem. La normalisation s’est faite assez rapidement, avec différents États, dont le Royaume Uni, annonçant qu’ils assisteraient à des réunions à la nouvelle ambassade des États-Unis.

Ces dernières manœuvres politiques font suite à une détérioration de la situation des Palestiniens dans la ville. La communauté internationale est depuis longtemps impuissante à garantir les droits juridiques et historiques des Palestiniens, tant à Jérusalem-Est qu’à Jérusalem-Ouest. Ceux-ci incluent le droit au retour des réfugiés, la restitution des biens et la jouissance de tous les droits politiques, ainsi que, bien sûr, la libération de l’occupation, comme pour le reste de la Cisjordanie et la Bande de Gaza.

Cet échec à dépasser la simple rhétorique et les déclarations de condamnation, et à faire respecter le droit international a permis à Israël d’asseoir son contrôle sur les Palestiniens et leur terre. La récente normalisation de la souveraineté israélienne sur l’ensemble de Jérusalem est particulièrement dangereuse, car elle envoie à nouveau à Israël le message que l’annexion de la terre palestinienne et, plus généralement, la violation du droit international n’entraînent aucune conséquence pour lui.

L’Union européenne (UE) a pris une position claire vis-à-vis du déplacement de l’ambassade des États-Unis, déclarant qu’elle continue à soutenir le consensus international sur Jérusalem, qui inclut le refus d’y installer des missions diplomatiques tant que la question du statut final de la ville n’aura pas été résolue. Des États membres de l’UE ont réitéré individuellement cette position ; la France, par exemple, a déclaré que ce déplacement contrevenait au droit international. Cependant, la République tchèque, la Hongrie et la Roumanie, qui ont toutes trois assisté à la cérémonie d’ouverture de l’ambassade, ont voté contre une déclaration européenne commune de condamnation de la décision des États-Unis.

Malgré ce manque d’unité concernant les droits des Palestiniens parmi les États membres de l’UE, ainsi que la tendance de l’UE à produire de pâles déclarations de condamnation des violations israéliennes des droits humains, la possibilité que l’UE confronte Israël à ses responsabilités existe. Un fort soutien populaire, au sein de l’UE, aux droits des Palestiniens et à leur souveraineté, ainsi que le fait que les bases de l’UE reposent sur le droit international et les droits humains, en font l’un des rares espaces à défendre encore les droits humains des Palestiniens sur la scène politique internationale.

Cette note de politique s’intéresse au statut de Jérusalem, aux dérives israéliennes dans la ville et aux antécédents d’inaction de l’UE. Elle conclut en proposant des manières dont l’UE pourrait changer cette trajectoire en dépassant la rhétorique et en poussant Israël à respecter les droits des habitants palestiniens de Jérusalem.

Confiscation et répression

L’établissement du Mandat britannique de Palestine en 1923, sous la direction de la Société des Nations, offrait une base légale à la souveraineté palestinienne. Le mandat devait être un arrangement temporaire qui mènerait à l’auto-détermination de la Palestine. Mais en novembre 1947, l’Assemblée générale des Nations Unies vota la Résolution 181, qui recommandait que le pays soit divisé en un État arabe et un État juif. Celui-ci serait établi sur 44 pour cent de la Palestine historique, alors que les Palestiniens arabes composaient plus des deux tiers de la population et possédaient la majorité de la terre. La résolution proposait également que Jérusalem devienne un « corpus separatum » sous administration internationale.

L’Agence juive accepta le plan mais, le considérant injuste, les dirigeants palestiniens le rejetèrent. La violence reprit dans le pays jusqu’à la victoire des forces sionistes et l’établissement de l’État d’Israël en mai 1948, dans 78 pour cent de la Palestine historique.

En 1967, Israël occupa le Plateau du Golan, la Bande de Gaza et la Cisjordanie. Il annexa Jérusalem-Est, présentant cette action comme une réunification de la ville. La communauté internationale le condamna comme un acte illégal, et l’Assemblée générale des Nations Unies vota à l’unanimité une résolution appelant Israël à annuler toutes les mesures prises pendant cette prise de contrôle. Plus tard dans l’année, le Conseil de sécurité des Nations Unies vota également à l’unanimité la Résolution 242, qui appelait à une « paix juste et durable » qui requérait qu’Israël se retire des territoires qu’il occupait. En mai 1968, le Conseil vota la Résolution 252, qui appelait Israël à annuler toutes ses activités à Jérusalem et à « s’abstenir immédiatement de toute nouvelle action qui tend à modifier le statut » de la ville.

L’ONU et une grande partie de la communauté internationale ont invariablement condamné l’annexion de Jérusalem et l’occupation des territoires de 1967. Pourtant, Israël a continué à renforcer son contrôle sur la ville, dans les faits et par le biais de la législation. En 1967, le gouvernement israélien a étendu la municipalité de Jérusalem et l’application de son système juridique à ce territoire. La Loi de Jérusalem de 1980 a ensuite été utilisée comme une déclaration de souveraineté israélienne sur la ville entière, affirmant que « Jérusalem une et indivisible est la capitale d’Israël » et incorporant cette réunification illégale dans les Lois fondamentales d’Israël, qui forment la constitution de l’État.1

Israël a systématiquement détruit la vie économique, politique, culturelle et sociale à Jérusalem. Il a étouffé le secteur du tourisme, entravé le commerce dans la Vieille Ville et marginalisé la fourniture de services, laissant l’économie palestinienne au bord de la faillite. Le mur d’annexion, dont la construction a commencé en 2002 et qui mesure maintenant environ 712 km de long, a envenimé la situation en isolant Jérusalem-Est du reste de la Cisjordanie, ce qui a fait péricliter les échanges et le commerce palestinien dans la ville.

En 2001, la police israélienne a attaqué puis fait fermer la seule institution de l’OLP à Jérusalem, la Maison de l’Orient. Le bâtiment n’abritait pas seulement des archives de recherche, des photographies et d’importants documents diplomatiques. Il constituait également la seule représentation politique palestinienne dans la ville et avait été reconnu comme tel par les participants internationaux à la Conférence pour la paix de Madrid en 1991. D’autres institutions culturelles palestiniennes ont subi des attaques au cours des années, y compris le Théâtre national palestinien, Al-Hakawati, qui a été fermé à plusieurs occasions.

La plupart des Palestiniens à Jérusalem-Est sont enregistrés comme résidents permanents, une désignation qui leur confère moins de droits qu’à leurs homologues israéliens juifs, qui jouissent de la citoyenneté. Le statut de résidents permanents ouvre droit pour les Palestiniens à certains bénéfices sociaux tels que l’assurance maladie et à la possibilité de voter aux élections municipales, mais il ne leur donne pas accès aux pleins droits de citoyenneté, dont le droit de vote aux élections nationales. Les Palestiniens résidents de Jérusalem-Est sont aussi contraints de vivre à l’intérieur de Jérusalem à cause de la politique du « centre de vie », qui impose aux résidents permanents de prouver qu’ils vivent bien à Jérusalem au risque de perdre leur droit de résidence. Depuis 1967, Israël a retiré à plus de 14 000 Palestiniens leur permis de résidence à Jérusalem.

Israël pratique une politique de planification discriminatoire en refusant systématiquement aux Palestiniens des permis de construire et la possibilité d’acquérir des terrains sur lesquels construire légalement. Devant l’accroissement de la population et la pénurie de logements, les Palestiniens n’ont pas d’autre choix que de construire sans permis israélien. Israël considère ces maisons comme illégales, bien qu’il n’y ait aucune juridiction au sein des territoires occupés pour entériner une telle décision. Pourtant, depuis 1967, les autorités israéliennes ont démoli 5 000 maisons palestiniennes. Aujourd’hui, un tiers de toutes les maisons palestiniennes de Jérusalem-Est, abritant plus de 100 000 personnes, risquent la démolition.

Les plus à risque sont les communautés rurales bédouines aux abords de Jérusalem, situées dans une zone désignée par Israël comme E1, qui se trouve en partie dans la zone C de la Cisjordanie. Ce corridor stratégique entre Jérusalem et la colonie illégale de Maale Adoumim sépare le nord de la Cisjordanie du sud. Israël a l’intention de construire un bloc urbain de colonisation qui étendrait la Grande Jérusalem et relierait la ville aux colonies alentour.

Khan Al-Ahmar, 173 habitants, est l’une des nombreuses communautés menacées de démolition. Les autorités israéliennes refusent de fournir au village des infrastructures de base et des services publics tels que l’eau et l’électricité. En 2009, l’Italie, la Belgique et l’UE ont financé une école pour les enfants du village de Khan Al-Ahmar et les communautés bédouines alentour. La destruction de cette communauté est imminente, d’autant plus maintenant que le délai imparti par les Israéliens aux résidents pour qu’ils détruisent eux-mêmes leurs structures a expiré. La Haute représentante de l’UE, Federica Mogherini, a averti que « les conséquences de la démolition de ce village et le déplacement de ses résidents, dont des enfants, contre leur volonté, seraient très graves ».

Inaction et complicité

Les déclarations comme celle ci-dessus de F. Mogherini sont conformes à la pratique de l’UE, qui est de condamner les violations israéliennes du droit international à Jérusalem. L’UE a adopté une ligne discursive claire sur Jérusalem, suivant à la fois le droit international et le consensus international. Le jour du déplacement de l’ambassade des États-Unis, F. Mogherini a déclaré :

L’UE demeure fermement engagée à continuer sa collaboration avec les deux parties et avec ses partenaires de la communauté internationale pour que des négociations significatives reprennent, en vue d’une solution à deux États, sur la base des lignes du 4 juin 1967 et avec Jérusalem comme capitale des deux États. L’Union européenne a une position claire et constante sur Jérusalem, qui a été réaffirmée à plusieurs reprises dans les conclusions du Conseil des affaires étrangères. L’UE continuera à respecter le consensus international sur Jérusalem, exprimé entre autres dans la Résolution 478 du Conseil de sécurité de l’ONU, notamment sur la localisation des représentations diplomatiques jusqu’à ce que le statut final de Jérusalem ait été décidé.

Cependant, ces déclarations n’ont entraîné aucune action pour confronter Israël à ses responsabilités. De même, après l’annonce en 2017 par le gouvernement israélien qu’il allait construire des milliers de nouvelles habitations dans des colonies en Cisjordanie, l’UE a produit une déclaration demandant des « clarifications » et « de reconsidérer ces décisions ». Cette réponse molle est caractéristique du manque de volonté des États tiers d’assumer leurs responsabilités et de dénoncer les violations israéliennes du droit international. Pendant ce temps, les Palestiniens continuent d’être chassés de Jérusalem et de se voir déniés leurs droits fondamentaux.

L’abandon par les États tiers de leurs obligations ne sont qu’une partie de l’histoire ; l’UE se rend complice des violations israéliennes en entretenant une myriade de liens commerciaux et financiers. Depuis 1995, plusieurs initiatives israéliennes ont pu accéder aux fonds pour la recherche de l’UE, y compris, plus récemment, à Horizon 2020, un programme pour la recherche et l’innovation qui a un budget de 80 milliards d’euros. Israël est le seul pays non-européen qui participe pleinement à Horizon 2020. Celui-ci finance plus de 200 projets israéliens, dont certains liés aux entreprises Elbit Systems et Israeli Aerospace Industries, qui ont été accusées de complicité avec les crimes de guerre d’Israël. Bien que les fonds ne soient destinés qu’à des projets d’application civile, la clause du « double usage » leur permet de financer des éléments pouvant également avoir un usage militaire, comme les drones ou la robotique. En d’autres termes, des entreprises israéliennes peuvent avoir accès à des fonds de l’UE pour un projet « civil » puis le développer ultérieurement pour le secteur militaire. Ceci est extrêmement problématique, en particulier parce qu’Israël est à l’avant-garde des technologies militaires et est coupable de crimes de guerre envers le peuple palestinien.

Horizon 2020 renforce aussi la légitimation de l’annexion par Israël de Jérusalem-Est. Le Ministère israélien de la science et l’Autorité israélienne des antiquités, qui bénéficient des fonds d’Horizon 2020, sont situés à Jérusalem-Est. Malgré cela, l’UE a soutenu en 2013 que cela « n’entravait pas » la coopération. De même, l’Université hébraïque à Jérusalem-Est, qui s’étend sur des terres occupées en 1967 – plus précisément, sur le village palestinien d’Issawiyeh – bénéficie également de fonds de l’UE. Autoriser Israël à accéder à ce financement alors qu’il opère sur un territoire illégalement annexé ne va pas seulement à l’encontre du droit international, mais également des principes affirmés par l’UE et de sa position officielle vis-à-vis de Jérusalem.

L’UE : Limites et possibilités

Le déplacement de l’ambassade des États-Unis a accéléré et donné une légitimation au processus de dé-palestinisation de Jérusalem, qui a commencé il y a plus de sept décennies. En l’absence de pressions concrètes, Israël continuera à violer les droits fondamentaux du peuple palestinien à Jérusalem et dans le reste de la Palestine historique, avec le plein appui de l’Administration de Donald Trump et de ses alliés d’extrême-droite en Europe et en Amérique latine.

Malgré l’inaction décrite plus haut et le mouvement mondial de droitisation de la politique, il reste possible que l’UE fasse pression sur Israël et défende les droits humains des Palestiniens. Et ce d’une part parce qu’il y a un soutien populaire fort à la souveraineté et aux droits des Palestiniens, qui a permis la croissance des réseaux de solidarité populaire ; d’autre part parce que les bases de l’UE reposent sur le droit international et les droits humains, comme cela apparaît dans son cadre stratégique :

L’Union européenne est fondée sur une détermination commune à promouvoir la paix et la stabilité et à construire un monde fondé sur le respect des droits humains, de la démocratie et de l’État de droit. L’UE continuera à soutenir de tout son poids les défenseurs de la liberté, la démocratie et les droits humains autour du monde.

L’UE peut mettre Israël devant ses responsabilités par le biais de la coopération économique, culturelle et scientifique mentionnée ci-dessus, en utilisant celle-ci comme un levier pour envoyer le message clair à Israël que son attitude ne sera plus tolérée. En 2015, l’UE a tenté d’envoyer un tel message, mais les résultats ont été on ne peut plus mitigés.

L’UE a produit de nouvelles directives pour l’étiquetage des produits importés des colonies israéliennes illégales (dont celles situées à Jérusalem-Est), en réitérant son engagement au respect des frontières de 1967. Ces directives font partie d’une approche dite de « différentiation », qui vise à exclure des relations bilatérales entre l’UE et Israël les produits issus des colonies et les activités liées à celles-ci.

Beaucoup de ceux qui travaillent pour les droits des Palestiniens dans l’UE considèrent la différentiation et les directives d’étiquetage comme une grande victoire, à la fois moralement juste et juridiquement cohérente. Cependant, ces directives ne sont pas seulement insuffisamment appliquées au niveau des détaillants, mais l’étiquetage relègue cette question au niveau du choix individuel du consommateur, alors qu’il s’agit d’une obligation des États tiers. Elles ne satisfont donc pas à l’obligation de l’UE en matière de droit international et de protection des droits fondamentaux des Palestiniens.

Cette position contraste avec une proposition de loi irlandaise intitulée « Control of Economic Activity (Occupied Territories) » (Contrôle de l’activité économique (Territoires occupés)), votée par le Seanad irlandais (la chambre haute du parlement) en juillet 2018. Celle-ci appelle à une interdiction totale d’importer et de vendre des produits issus des colonies illégales. Bien qu’elle doive encore passer par plusieurs étapes législatives avant de devenir une loi, cette proposition donne l’exemple d’un État membre de l’UE qui met son droit interne et ses obligations en conformité avec le droit international. Elle fait porter la responsabilité de ses actes à Israël, qui profite de l’occupation de 1967 et du vol des terres et des ressources. Si cette proposition devient loi, elle aura certainement des répercussions économiques pour Israël, et pourrait servir d’exemple pour d’autres États membres de l’UE désireux d’agir individuellement et collectivement.

Les fractures internes à l’UE concernant la question de la Palestine sont problématiques. La Pologne et la Hongrie, par exemple, ont des gouvernements autoritaires qui sont de proches alliés d’Israël, et d’autres, comme la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, ont évité de faire pression sur Israël afin de maintenir de bonnes relations diplomatiques.

Ces dynamiques internes à l’UE ont empêché toute action significative en faveur de la Palestine. De fait, peu d’États membres sont prêts à subordonner leur politique étrangère à la politique de l’UE. La politique étrangère de l’UE se déroule plutôt en parallèle des politiques nationales, et ce sont ces dernières qui prévalent. Ce manque d’action est une démonstration du fossé qu’il y a entre les discours et les actes. L’UE ne manque pas d’arguments politiques ou juridiques pour dénoncer l’annexion de Jérusalem par Israël, mais elle manque de volonté politique pour appliquer des mesures punitives concrètes.

Ces limitations ne proviennent pas seulement du système d’États membres et du manque de cohésion en termes de politique étrangère, mais également de l’approche de l’UE qui privilégie la concertation et un pouvoir indirect (soft power) dans un monde où la puissance brute est de plus en plus à l’œuvre. Cependant, il existe des possibilités de changer cette tendance à l’inaction.

Dans ce contexte, les politiques recommandées ci-dessous constituent un point de départ pour que l’UE tienne ses engagements à l’égard des Palestiniens – et du cadre juridique international qu’elle veut préserver.

Mesures immédiates pour une action de l’UE

1. À la suite de sa déclaration commune, l’UE devrait encourager ses 28 États membres à publier des déclarations indépendantes de condamnation du déplacement de l’ambassade des États-Unis, et souligner l’effet délétère que celui-ci aura pour la réalisation de la souveraineté nationale pour les Palestiniens et pour le respect de leurs droits humains fondamentaux.

2. La Haute Représentante de l’UE pour les affaires internationales et la politique de sécurité devrait rappeler que les États membres de l’UE doivent assumer leurs responsabilités d’États tiers en ne facilitant ni n’encourageant les crimes de guerre d’Israël ou les violations du droit international par les États-Unis. Elle devrait à ce propos rappeler aux États membres qu’ils ne devraient pas assister à des réunions ou événements diplomatiques se tenant à la nouvelle ambassade des États-Unis.

3. L’UE doit réévaluer les règles d’Horizon 2020, qui la rende intrinsèquement complice des crimes de guerre d’Israël par la clause du « double usage ». De plus, elle doit insister pour qu’aucune instance et aucune institution israélienne basée à Jérusalem-Est n’ait accès à ces fonds.

4. L’UE et ses États membres doivent appliquer la non-reconnaissance de la souveraineté israélienne sur Jérusalem et adopter une position ferme, afin de s’assurer qu’ils ne sont pas impliqués dans les violations du droit international commises par Israël et les États-Unis. Cela inclut de condamner la tenue d’événements européens à Jérusalem, tels que la course cycliste Giro d’Italia. Ces événements jouent un rôle important dans les efforts d’Israël pour normaliser sa souveraineté sur la ville.

5.À la suite des huit pays de l’UE qui ont réclamé des compensations à Israël l’an dernier pour la confiscation de panneaux solaires financés par l’UE à une communauté bédouine, l’UE et les différents États membres de l’UE devraient intenter séparément des poursuites et monter des dossiers de demande de compensations par Israël lorsque celui-ci détruit des constructions ou des projets qu’ils ont financés. Devant des menaces de démolition immédiate, une campagne collective de demande de compensations financières produirait peut-être un effet dissuasif.

6. Les États membres de l’UE doivent aussi réaffirmer collectivement et individuellement les droits juridiques et historiques des Palestiniens à Jérusalem-Est comme à Jérusalem-Ouest. Ils doivent soutenir la résistance palestinienne et ses efforts pour retrouver sa souveraineté, sans les dépolitiser. Une démarche importante dans ce sens serait de faciliter le retour d’institutions de l’OLP à Jérusalem, telles que la Maison de l’Orient, et aussi de soutenir les organisations populaires.

Cette note de politique est fondée sur un article écrit pour la Fondation Heinrich Böll intitulé « The EU and Jerusalem : A Palestinian Perspective » (L’UE et Jérusalem : Une perspective palestinienne).

Notes:

  1. Bien qu’une grande partie de la communauté internationale divise la ville entre Palestiniens et Israéliens, il est important de noter que cela ne peut pas et ne doit pas nier les droits des Palestiniens sur l’ensemble de Jérusalem. Un certain nombre de ces droits sont inscrits dans la Résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations Unies. Malgré cette affirmation du droit des Palestiniens au retour et à la restitution de leurs propriétés ou à des compensations, la communauté internationale, au niveau institutionnel, traite les droits des Palestiniens dans le cadre des frontières de 1967. Ainsi, les acteurs internationaux n’échouent pas seulement à mettre en œuvre les droits des Palestiniens au niveau concret mais également au niveau discursif.

Yara Hawari est chercheuse en politique palestinienne à Al-Shabaka : The Palestinian Policy Network (Al-Shabaka : Réseau de politique palestinienne). Elle a obtenu un doctorat en Politique du Moyen-Orient à l’Université d’Exeter. Sa thèse portait sur les projets d’histoire orale et la politique de la mémoire, dans le contexte plus large des études autochtones. Yara a enseigné l’Université d’Exeter et continue à travailler comme journaliste indépendante, écrivant pour plusieurs médias, tels que Al Jazeera en anglais, Middle East Eye et The Independent.

Traduction : MUV pour l’Agence Média Palestine

Source : Al-Shabaka, The Palestinian Policy Network




En Direct de Gaza : 1 mort et 10 blessés dans la bande de Gaza-bilan provisoire- : Ce vendredi 28 décembre 2018 : Silence, on tue les handicapés à Gaza !

Via Ziad Medoukh

En Direct de Gaza :

1 mort et 10 blessés dans la bande de Gaza-bilan provisoire- :

Ce vendredi 28 décembre 2018 :

Silence, on tue les handicapés à Gaza !

L’armée israélienne a assassiné ce vendredi 28 décembre 2018 un jeune palestinien de 25 ans, et en a blessé 10 autres -bilan provisoire- par des balles réelles.

Ce jeune handicapé est originaire de la ville de Khan-Younis, au sud de la bande de Gaza

Silence, on tue les handicapés à Gaza !

Les agressions israéliennes contre notre population civile se poursuivent.

Ces palestiniens manifestaient pacifiquement près des zones tampon de sécurités imposées par les forces de l’occupation israélienne sur les frontières de la bande de Gaza.

Les soldats israéliens qui se trouvaient sur les frontières ont ouvert le feu en tuant une personne et en blessant dix.

Les manifestants et malgré la brutalité des forces de l’occupation israélienne, les balles réelles, les gaza lacrymogène de l’occupant, sont plus que jamais déterminés à poursuivre ce type d’actions. Ils développent des stratégies non-violentes face à cette occupation aveugle

Ils défient les soldats israéliens avec leurs drapeaux palestiniens dans les mains et leurs actions pacifiques.

Honte à cette occupation illégale !

Honte à ces crimes israéliens contre les civils palestiniens !

Honte à ce blocus israélien inhumain et mortel !

Honte à cette communauté internationale officielle complice !

Vive la solidarité !

Gaza sous blocus résiste

Gaza la dignité persiste

Et Gaza l’espoir existe !

Gaza la courageuse défie l’occupation !

Gaza l’abandonnée vit !

Gaza la digne est plus que jamais déterminée !

Ici , notre terre et ici, notre Palestine !

La lutte continue !

La Palestine vivra !

La justice triomphera !




Près de 300 Palestiniens tués et 29.000 blessés en 2018

Maureen Clare Murphy – 27 décembre 2018

Plus de 111 membres ont été amputés en raison de blessures subies au cours de la Grande Marche du Retour de Gaza. Mohammed Zaanoun / ActiveStills

Les forces d’occupation et les colons israéliens ont tué 295 Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza depuis le début de l’année, d’après un groupe de surveillance de l’ONU.

Quatorze Israéliens ont été tués par des Palestiniens durant la même période, en plus d’un bébé mort quelques jours après sa naissance prématurée à la suite d’un tir provoquant une grave blessure à sa mère.

Plus de 29.000 Palestiniens ont été blessés en 2018 – nombre de blessures le plus élevé en une seule année depuis que le Bureau de l’ONU pour la Coordination des Affaires Humanitaires a commencé à collecter les données en 2005.

Près de 60 de ces Palestiniens tués et 7.000 de ceux qui ont eté blessés étaient des enfants.

Vingt-huit membres de groupes armés faisaient partie des victimes, ainsi que 15 responsables, ou supposés tels, d’attaques contre des Israéliens en Cisjordanie, d’après OCHA.

Plus de 60 pour cent des décès et près de 80 pour cent des blessures ont eu lieu dans le contexte de la Grande Marche du Retour – manifestations massives tenues régulièrement le long du périmètre oriental et septentrional de Gaza depuis le 30 mars.

Selon le ministère de la Santé de Gaza, quelques 14.000 personnes ont été hospitalisées pour blessures subies pendant les manifestations, tandis que plus de 12.000 étaient traitées dans les dispensaires de campagne.

Plus de 6.000 Palestiniens ont été blessés par des tirs à balles réelles pendant la Grande Marche du Retour.

Ces manifestations demandent la fin du blocus israélien sur le territoire, maintenant dans sa 11ème année, et exigent le droit au retour des réfugiés palestiniens sur les terres d’où leurs familles ont été chassées, pendant, avant et après la création d’Israël en 1948.

Force mortelle

Israël a utilisé une force mortelle contre des manifestants non armés pendant ces manifestations, provoquant la condamnation des responsables des droits de l’Homme à l’ONU et un avertissement sans précédent du procureur général de la Cour Pénale Internationale.

Mais, en l’absence de responsabilisation significative, et avec la bénédiction de la Cour suprême, Israël continue de menacer violemment les Palestiniens s’ils s’approchent de la barrière le long de la frontière orientale de Gaza.

Jeudi, le COGAT, bras administratif de l’occupation militaire israélienne, a levé son rideau de propagande humanitaire pour révéler le vrai visage de l’oppression.

Le COGAT a publié une vidéo sur Twitter dans laquelle un colonel israélien met en garde les Palestiniens de Gaza au cas où ils approcheraient ou endommageraient la barrière frontalière, feraient du tort à des soldats israéliens ou « violeraient la souveraineté d’Israël ». Sinon, les Palestiniens « écoperont d’une réaction déterminée » de la part des forces d’occupation israéliennes.

Cette « réaction déterminée » signifiera vraisemblablement la perte de vies et des corps gravement atteints, si l’on en juge  les comportements passés d’Israël.

« L’utilisation de la force, choquante -et souvent létale- par Israël contre des manifestants s’est traduite par la mort de quantités de Palestiniens, et des milliers ont été blessés par des balles réelles, des balles de caoutchouc et des gaz lacrymogènes », a déclaré plus tôt ce mois-ci l’Aide Médicale pour les Palestiniens.

« Des milliers de patients ont subi des blessures par balles, principalement aux membres, et un nombre estimé de 1.500 personnes souffrent d’épouvantables blessures invalidantes qui nécessitent traitement et reconstruction des membres par des spécialistes et une très longue rééducation. Ce nombre continue de croître toutes les semaines.

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, 111 amputations – dont 20 concernent des enfants – ont été pratiquées à la suite de blessures subies pendant les manifestations. Dix neuf personnes sont paralysées après des blessures à la moelle épinière, et six personnes ont perdu définitivement la vue.

Trois membres du personnel de santé ont été tués par les forces israéliennes et 546 autres ont été blessés. Plus de 80 ambulances ont été endommagées, ajoutées à d’autres pertes.

Le système de santé surchargé de Gaza, en plus d’avoir à faire face au nombre atterrant de pertes chez les manifestants, a dû en même temps faire avec le niveau zéro des stocks de médicaments et fournitures essentiels à cause du siège israélien.

Tout au long de l’année, les hôpitaux ont réduit le nombre d’opérations alors qu’ils manquaient de carburant pour faire marcher les générateurs de secours pendant les fréquentes coupures de courant à Gaza sous-alimentée en électricité.

« Lignes rouges franchies »

Quatre Palestiniens, dont un enfant de 16 ans et un homme handicapé, ont été mortellement blessés vendredi dernier au cours des manifestations de la Grande Marche du Retour.

Les factions palestiniennes de Gaza ont dit qu’Israël « a franchi les lignes rouges » en tuant la semaine dernière des gens que se tenaient de 300 à 600 mètres de la frontière.

Les soldats israéliens ont agi selon une apparente politique du tirer-pour-tuer dans les zones frontalières de Gaza. L’étendue de cette zone n’est pas déclarée mais est généralement comprise comme étant dans les 300 mètres de la frontière Israël-Gaza.

Le bureau du Haut Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations Unies a fait savoir que les forces israéliennes, « en maintenant l’ordre à la barrière de Gaza », ne peut « recourir à la force létale qu’en cas d’extrême nécessité, en dernier ressort pour répondre à une menace de mort imminente ou à un risque de blessure grave ».

Des associations de défense des droits ont dit en septembre au Conseil aux Droits de l’Homme de l’ONU qu’il n’y a pas de preuve qu’aucun manifestant tué par Israël ait été armé.

Amnesty International a condamné « les tentatives apparemment délibérées » d’Israël « de tuer et de mutiler » les manifestants de Gaza.

Les soldats utilisent « des armes militaires à grande vitesse conçues pour causer le maximum de dommages aux manifestants palestiniens qui ne représentent pas pour eux de danger imminent ».

Dans une déclaration commune, les factions palestiniennes ont dit que la conduite d’Israël pendant les manifestations du vendredi sera un « test probant de l’occupation et de ses mauvaises intentions. Si l’occupation continue à utiliser une violence excessive et disproportionnée contre les manifestants, la résistance palestinienne répondra aux actes atroces d’Israël ».

Les associations ont ajouté : « Ni l’argent, ni l’électricité et l’eau ne détourneront les factions de l’exercice de leur devoir. »

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine
Source : The Electronic Intifada




Le groupe qui a attiré des ennuis à Marc Lamont et a apporté la question palestinienne dans les rues d’Amérique.

Allison Kaplan Sommer – 26 décembre 2018

Le groupe Dream Defenders (les Défenseurs du rêve) a joué un rôle clé aux Etats-Unis dans la connexion entre mouvements radicaux pour la justice sociale et cause palestinienne. Nous avons rencontré un de ses fondateurs.

Il y a environ quatre ans, par un glacial matin de janvier à Nazareth, un groupe de jeunes Américains de couleur, quelques-uns portant des keffiehs, exécutèrent une danse folklorique traditionnelle arabe avant de chanter « Ferguson à la Palestine, arrêtez l’occupation ! Ferguson à la Palestine, nous luttons pour libérer notre nation ! »

Enregistrée dans une vidéo de 10 minutes, la manifestation s’intitulait « Manifestation de solidarité à Nazareth : Ferguson à la Palestine »une initiative dont l’impact sur l’extrême gauche progressiste se fait encore sentir aujourd’hui.

https://vimeo.com/116675694

Si c’est Linda Sarsour, militante palestino-américaine basée à Brooklyn, qui a reçu l’essentiel du feu des projecteurs médiatiques — et de leur passions— pour son travail d’intensification du lien intersectionnel entre la cause palestinienne et les mouvements pour la justice sociale envers les minorités et pour la libération des Noirs, les Dream Defenders, moins connus et basés en Floride, y ont aussi joué un rôle central.

Le groupe a été co-fondé en 2012 par Ahmad Abuznaid — le fils palestino-américain dun diplomate palestinien bien connu — qui a mené le voyage de 2015. Il dit à Haaretz au téléphone que la délégation initiale des Dream Defenderset deux autres qu’il a conduites ultérieuremnt « avait pour but de reconnecter la génération actuelle du mouvement de libération des Noirs avec la tradition noire radicale d’internationalisme et de soutien aux Palestiniens ».

« Faire cette connexion a été super-important pour les discussions que nous voyons arriver juste maintenant que ce soit les dialogues que vous voyez au niveau de la base dans les cercles progressistes dans tous les Etats-Unis ou les débats à l’intérieur du Parti démocrate », dit-il.

. La raison ? Son discours du 28 novembre aux Nations-Unies appelant à « une Palestine libre du fleuve à la mer » — des remarques interprétées comme un plaidoyer pour l’élimination d’Israël et un soutien à la violence palestinienne.

Hill apparaissait aussi dans cette vidéo de 2015 des Dream Defenders. Comme la plupart des autres artistes, journalistes et leaders d’opinion qui l’ont accompagné dans ce voyage de 10 jours, c’était son premier dans la région —mais définitivement pas son dernier.

En fait, c’est Hill qui ouvre la manifestation des Dream Defenders. Regardant intensément la caméra, il y déclare : « Nous arrivons ici et nous apprenons des lois qui ont été co-signées avec de l’encre mais écrites avec le sang de l’innocent. Et nous nous tenons aux côtés du peuple qui continue courageusement à combattre et à résister à l’occupation ».

son soutien à Louis Farrakhan, dirigeant de Nation of Islam et anti-sémite avoué.

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DeSantis a vilipendé Gillum à de nombreuses reprises pour avoir mis sa signature sur une déclaration des Dream Defenders à propos de la réforme des prisons et avaliser ainsi la position « radicale » du groupe — ce dont DeSantis a dit qu’elle présentait Israël comme un « état d’apartheid génocide ». Le candidat républicain a soulevé la question à toutes les occasions possibles, dans une tentative manifeste pour miner les soutiens de Gillum dans l’importante communauté juive de Floride.

Cela a contraint Gillum à prendre ses distances par rapport à la position du groupe sur la question palestinienne : le candidat au poste de gouverneur a plusieurs fois déclaré que, contrairement aux Dream Defenders, il soutenait une solution à deux états et s’opposait au mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions.

Dream Defenders a été fondé en 2012, quand de jeunes militants de couleur indignés se sont rassemblés après le tir mortel d’un vigile de quartier blanc, George Zimmerman, contre un jeune de 17 ans, Trayvon Martin. Les premières actions du groupe étaient une marche de trois jours protestant contre les lois de Floride « stand your ground » [autorisant l’usage d’une arme en cas de simple sentiment d’une menace] et un sit-in très médiatisé au siège de la législature de Floride.

Les objectifs déclarés du groupe incluent l’arrêt immédiat de toutes les guerres et la fin du capitalisme, de l’impérialisme et du patriarcat. Il est financé par de petits dons et il également subventionné par la Fondation Tides – « un sponsor fiscal » à large-échelle pour les groupes progressistes qui est parfois critiqué en tant qu’ « argent caché [dark money, analogue au dark net], de la gauche ». Les bailleurs de cette fondation incluent George Soros et la Fondation Ford.

Le facteur Ferguson

Abuznaid est né à Jérusalem Est et ses années d’enfance ont été partagées entre ce lieu et les Etats-Unis. Jeune enfant, il a vécu aux Etats-Unis, puis à Jérusalem entre ses 7 et ses 12 ans, avant de retourner aux Etats-Unis de manière permanente. Il a obtenu son diplôme de fin d’études secondaires dans la région de Fort Lauderdale, et a poursuivi ses études à l’université et à l’école de droit en Floride.

S’il dit que ses expériences d’enfant à Jérusalem Est peuvent avoir joué un rôle subconscient, secondaire, son militantisme politique est né à l’université d’état de Floride (Florida State University) quand, en tant que leader de l’association des étudiants, il a rejoint les manifestations de colère lors de la mort de Martin Anderson. Ce jeune de 14 ans est mort en janvier 2006 alors qu’il était incarcéré dans un centre de détention juvénile de type « camp d’entraînement » à Panama City, en Floride. La force du tollé général a eu pour résultat la fermeture, par la législature de Floride, des cinq camps d’entrainement juvéniles de l’état.

Bien qu’Abuznaid et ses pairs militants aient suivi des chemins séparés après leurs études, ils se sont retrouvés quand Trayvon Martin a été tué en février 2012. Faisant remarquer qu’il portait un keffieh dans ces manifestations, Abuznaid dit que dès les premiers jours du groupe, il y avait la volonté de faire de la question palestinienne une partie intégrante de son agenda. Il a formé le groupe avec ses co-dirigeants étudiants de Floride, Gabriel Pendas et Phillip Agnew (aka Umi Selah).

« Depuis le début nous avons parlé des racines internationalistes dans la tradition noire radicale », raconte Abuznaid. « Nous étions conscients du fait … qu’il y avait une connexion historique entre la tradition radicale noire et les gens qui visaient la libération de la Palestine comme les Black Panthers ».

Il avait d’abord projeté d’amener sa première délégation des Dream Defenders en Palestine en juillet 2014. Mais, le voyage a été reporté quand la guerre a éclaté entre Israël et le Hamas à Gaza. Et puis Ferguson a explosé, le mois suivant, quand le jeune noir Michael Brown a été tué par un officier de police.

Les événements dans le comté de St Louis ont donné encore plus d’impact qu’il ne l’avait espéré au voyage d’Abuznaid de 2015 – qui comprenait des rencontres avec le co-fondateur de BDS Omar Barghouti, avec l’ex-conseillère du président palestinien Mahmoud Abbas et de l’OLP Diana Buttu, ainsi qu’une visite à ce que le groupe a appelé la communauté « afro-palestinienne » de la Vieille Ville de Jérusalem.

Les connexions avec le groupe Black Lives Matter [Les vies des Noirs comptent] et les Palestiniens se sont intensifiées quand des groupes de militants locaux pro-palestiniens sont apparus aux manifestations de Ferguson en août 2014, certains agitant le drapeau palestinien et chantant « Bande de Gaza » (Gaza Strip) pendant un affrontement avec la police armée dans les rues de la ville. Une tentative de solidarité à longue distance a aussi eu lieu, des Palestiniens twittant aux manifestants des conseils sur la manière de gérer les gaz lacrymogènes en guise de soutien .

« Il y a toujours tellement de parallèles qu’on peut pointer quand on discute l’expérience palestinienne et qu’on ouvre ces communautés à ce qu’elle est », dit Abuznaid. « La communauté noire, la communauté amérindienne, celle des sans papiers et celles de Latinos font face à tellement de choses qui sont similaires à celles auxquelles les Palestiniens sont confrontés. Mais en 2014-15, une des connexions les plus claires était Ferguson. On était littéralement en train de voir des véhicules blindés, des tanks, des gaz lacrymogènes, des équipes d’intervention SWAT, des militaires dans les rues de Ferguson etil y avait une communauté là qui se sentait vraiment, littéralement, en état d’occupation. Il n’y a pas eu de connexion plus claire qu’à ce moment », dit-il.

« Pas de traitement préférentiel »

Un autre rôle intersectionnel clé joué par les Dream Defenders a été d’aider à rédiger la section Israël-Palestine de la plateforme du mouvement Black Lives. (Le mouvement est une coalition à large spectre qui a émergé de Black Lives Matter.)

« justifient et promeuvent la guerre globale contre le terrorisme via son alliance avec Israël et sont complices dans le génocide qui a lieu contre le peuple palestinien ».

Après une réaction irritée des organisations juives libérales pro-Israël qui se voyaient comme des alliées dans le combat contre le racisme, Dream Defenders a publié une déclaration les accusant de soutenir les luttes des Noirs américains de manière « conditionnelle » et intéressée.

anti-sémitisme et nie vouloir la destruction physique d’Israël. Mais il dit clairement que l’avenir auquel il aspire n’inclut pas un état juif dans la région.

« La société que nous essayons de construire est une société qui va au-delà des frontières, au-delà de ces barrières de sécurité, au-delà d’un traitement préférentiel pour une sorte de gens plutôt qu’une autre », explique-t-il. « Je ne crois pas qu’un mouvement de suprématie juive puisse être en phase, en aucune façon, avec le type de modèle de société que nous imaginons dans ce mouvement plus vaste que nous essayons de développer aux Etats-Unis ».

En écho à cette déclaration de 2016 des Dream Defenders, Abuznaid n’a que faire des sionistes libéraux dont il voit « l’ethno-nationalisme » comme incompatible avec des objectifs progressistes d’égalité. Ses opinions rappellent la position de Sarsour selon laquelle le sionisme est fondamentalement incompatible avec le féminisme.

« Si vous me dites que nous méritons tous un revenu décent et un système de santé décent et que nos enfants aient les mêmes opportunités en matière d’éducation — vous ne pouvez pas décemment penser que ce qui est cool ici n’est pas cool là-bas », dit-il. « Et vous ne pouvez pas croire que les frontières et les murs et les barrières de sécurité ne sont pas cool ici, mais que oui, elles sont parfaitement cool là-bas ».

Les opinions d’Ahmad Abuznaid sont semble-t-il opposées à celles de son père, Nabil Abuznaid. Celui-ci était un conseiller de Yasser Arafat et a été jadis chargé d’affaires de l’OLP à Washington et, plus récemment, ambassadeur de l’ Autorité palestinienne aux Pays-Bas. Il a été impliqué dans les négociations d’Oslo et était considéré par les Israéliens comme un pragmatiste modéré.

Tout en refusant de discuter des opinons de son père (« Il faudrait le lui demander à lui »), Ahmad Abuznaid dit que « la plupart des Palestiniens, même ceux à l’intérieur de l’AP, doivent reconnaître qu’Oslo était un échec complet ».

Il continue : « Jeune enfant, je pensais que la solution à deux états est la bonne voie. Mais en grandissant, j’ai commencé à lire davantage et à penser de manière plus critique ». Deux états, dont l’un, croit-il, n’accordera jamais une vraie égalité aux non-Juifs, ni le droit de retour aux Palestiniens, « n’est pas une solution respectable, ni soucieuse d’égalité et de justice », dit-il.

Sans surprise, les groupes pro-Israël ont peu de choses positives à dire en faveur des positions pro-BDS et d’un état unique tant d’Ahmad Abuznaid que des Dream Defenders, qu’ils voient comme un plaidoyer habilement tourné en faveur de la destruction d’Israël et du soutien à des objectifs terroristes.

William A. Jacobson, professeur à l’école de droit de Cornell, a écrit dans son blog conservateur, Legal Insurrection, en janvier 2015 que les activités de Dream Defenders représentaient « une partie d’une tentative plus vaste, particulièrement sur les campus américains, d’utiliser une théorie « intersectionnelle » pour lier les questions domestiques de racisme aux plaintes palestiniennes sur Israël ».

Il ajoutait : « C’est une tactique répugnante, mais elle est profondément enracinée dans le mouvement anti-israélien aux Etats-Unis, qui s’est efforcé de fomenter et d’exploiter les tensions raciales bien avant Ferguson ».

Dans un rapport du Centre juif pour les Affaires publiques publié plus tôt dans le mois, Dream Defenders est accusé d’être « interconnecté » avec le Front populaire pour la libération de la Palestine (PFLP), et de « permettre à l’idéologie du PFLP de s’infiltrer aux Etats-Unis ». Le rapport ajoute que le groupe « a diffusé le programme d’une organisation terroriste patentée, donnant de la légitimité à une entité illégitime », et souligne comment Abuznaid a soutenu « les terroristes du PFLP sur les réseaux sociaux et dans divers événements publics ».

Abuznaid, qui à la fin de 2016 a laissé sa position de dirigeant de Dream Defenders pour le rôle plus large de directeur du Réseau national des communautés arabo-américaines, basé dans le Michigan, qualifie ces accusations de « diffamation », déprimante mais pas inattendue.

« Ce n’est pas nouveau pour moi. C’est vraiment triste à voir, c’est moche — mais c’est quelque chose que vous vous attendez à recevoir quand vous faites ce type de travail », dit-il.

Traduction : CG pour l’Agence Média Palestine
Source : Hareetz