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Trump et Kushner ont élaboré un plan de « paix » pour la Palestinine avec la même ignominie qu’ils ont manifestée pour leurs sordides affaires d’immobilier.

par Ismail Khalidi

Le conseiller du président, Jared Kushner, a conduit l’accord de paix proposé par le gouvernement Trump pour Israël et la Palestine [Reuters/Kevin Lamarque]

Nous, Palestiniens, pensions avoir été maltraités pendant 25 ans, depuis la signature des Accords d’Oslo sous le règne des technocrates et des experts de la sécurité américains et israéliens. Et à juste titre.

Ce tourniquet de « colombes » de Foggy Bottom1, d’épouvanteurs d’Arlington et autres habitants du Pentagone et des restaurants huppés de Georgetown —en collaboration étroite avec leurs homologues à Tel Aviv — a convaincu le médiocre leadership palestinien qu’un état était possible si seulement ils lâchaient un petit peu plus.

Et donc après deux décennies et demi d’agression à la table des négociations, les Palestiniens n’ont absolument rien récolté dans ce processus de paix moribond. Pas d’état. Pas de souveraineté. Pas de Jérusalem. Pas de droits humains. Pas de frontières (sans même parler de contrôle des frontières). Pas de fin à la prolifération des colonies illégales exclusivement juives sur des terres palestiniennes volées, ni à plus d’un demi-siècle de régime militaire israélien sur les Palestiniens.

Pendant ce temps, l’eau et les autres ressources sont détournées vers l’état israélien et les colons, alors qu’Israël prône aujourdhui l’idée d’annexer officiellement des bandes de la Cisjordanie occupée. Et bien sûr, malgré les promesses de connecter Gaza et la Cisjordanie, les deux territoires sont restés séparés — avec Gaza soumis à un siège brutal et des pulvérisations périodiques de munitions israéliennes et américaines.

Essentiellement, les Palestiniens vivent sous une forme d’apartheid avec le timide cachet d’approbation d’une Autorité palestinienne non élue, en elle-même une pseudo-entité créée par les Américains et les Israéliens pour externaliser le fardeau de maintenir à leur place les autochtones palestiniens rétifs. Difficile de faire pire, n’est-ce pas ?

Faux. Entrée de deux exploiteurs (et fils d’exploiteurs) tristement célèbres : Donald Trump et Jared Kushner.

Ces rejetons d’empires immobiliers louches de New York font maintenant des affaires à partir de la Maison Blanche, et le plus jeune, Kushner, a été chargé de la paix au Moyen-Orient, où il a trafiqué quelque chose appelé le « marché du siècle ».

Malheureusement, quiconque a entendu parler des pratiques des dits moguls de l’immobilier (ou, à Dieu ne plaise, les a expérimentées) sait que ce prétendu « marché du siècle » ne présage rien de bon pour les Palestiniens.

Si seulement les problèmes palestiniens se limitaient à être dupés par le bail surévalué d’un appartement de la taille d’une boîte à chaussures dans East village, avec ses rénovations bâclées, pas de gaz ni de chauffage, des appareils cassés et des infestations de vermine. Mais l’échelle de l’arnaque immobilière dans laquelle les Palestiniens sont entraînés est bien plus grande, comme l’est la tragédie humaine qui suivra dans son sillage.

Jetons un coup d’oeil sur les prétendus points forts, tels qu’ils ont fuité dans la presse israélienne le mois dernier :

Premièrement, il n’est pas fait mention du retour des réfugiés palestiniens (sans foyer depuis 1948) dans le quasi-étatelet de « Nouvelle Palestine ». Bien sûr, les Palestiniens seront ignorés s’ils insistent sur le fait qu’ils étaient parfaitement heureux avec l’« ancienne Palestine » (ie la « Palestine historique »).

Deuxièmement, les Palestiniens n’obtiennent aucun contrôle de leurs propres frontières et pas d’armée, mais doivent payer à l’armée israélienne une rémunération pour protéger leur réserve, euh.., leur territoire.

Troisièmement, les Palestiniens ne récupéreront aucune des terres palestiniennes actuellement occupées par des centaines de milliers de colons israéliens illégaux, mais à la place ils recevront une tranche de terre offerte par le dictateur de l’Egypte, le général Abdel Fattah el-Sisi. Peu importe si ce bout de terre verra les Palestiniens renoncer à leurs riches terres agricoles ancestrales en Cisjordanie pour une tranche de désert du Sinai. Oh, yeah, et les Palestiniens auront apparemment à payer un loyer aux Egyptiens pour ce morceau de propriété de premier ordre. Peut-être que Kushner et Trump peuvent y caser aussi quelques appartements haut de gamme. Pour un bon prix, évidemment.

Pour quiconque s’intéresse à la justice, aux droits humains et à une paix durable en Palestine/Israël, les fuites à propos du marché de Kushner sont d’une sinistre lecture, de même que la partie économique du plan, officiellement dévoilée la semaine passée par Kushner et la Maison Blanche. Mais les rouages du marché importent bien moins que l’esprit dans lequel il est fait et les paramètres généraux, qui, comme nous le savons, consistent à jeter de l’argent et des promesses de prospérité vides aux Palestiniens en l’absence de toute concession politique et territoriale substantielle.

Si l’on prend en compte la manière dont les Trumps et Kushners ont toujours fait des affaires, cependant, il n’est pas du tout surprenant de constater à quel point le marché est peu généreux pour les Palestiniens. Car seuls des exploiteurs pouvaient concocter un marché dont les termes sont si mesquins, si insultants, et annoncés de manière si fausse. Et seuls des exploiteurs comme les Trumps et les Kushners savent comment s’en prendre au consommateur influençable, dans ce cas, à une nation sans état de réfugiés et de leurs descendants.

Adéquatement, ils ont exactement les bons acteurs secondaires pour que le job soit fait, y compris une série de recyclés de Washington qui devraient probablement être maintenant sous les verrous, y compris les semblables de John Bolton, d’Elliot Abrams (en ce moment en train de faire un coup d’état au Vénézuela, mais surement sur les rangs pour celui-ci), et du belliqueux Mike Pompeo pour n’en citer que quelques-uns.

Ensuite, il y a les co-sponsors étrangers du marché représentés par deux « démocraties » de longue durée, les plus proches alliés des Etats-Unis dans la région — la monarchie absolue d’Arabie saoudite sous la direction du Prince de la Couronne MBS, boucher des Yéménites et démembreur de journalistes ; et l’état d’apartheid d’Israël dirigé par le démogogue d’extrême-droite Benjamin Netanyahu.

Avec cette équipe de rêve esquissant le sort des Palestiniens, est-ce une surprise si l’avenir paraît cauchemardesque ? Peut-être le seul espoir pour nous de nous réveiller avant qu’il ne soit trop tard est l’évolution de l’opinion de millions d’Américains qui voit de plus en plus le soutien unilatéral des Etats-Unis à un régime israélien profondément vicié comme un obstacle à la paix.

Je l’espère certainement parce que, comme beaucoup de Palestiniens, je ne veux pas d’un propriétaire régnant sur la Palestine, et encore moins de deux dont les plus raisonnables des New-Yorkais ne toucheraient pas les propriétés du bout d’un bâton de trois mètres.

Les opinions exprimés dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale d’ Al Jazeera. 

Ismail Khalidi

Ismail Khalidi est un écrivain américain palestinien.

Traduction : CG pour l’Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera

1 C’est le quartier de Washington où se trouve le département d’Etat des Etats-Unis.