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Ahmed Abu Artema – 13 mai 2019

Quelque 800.000 Palestiniens ont été expulsés par la force de leurs maisons et de leur terre lorsque Israël a été créé en 1948 [Dossier : Reuters/Ali Hashisho]

Tous les ans, le lendemain de la célébration de son indépendance par Israël le 14 mai, nous commémorons avec tristesse et nostalgie la Nakba de 1948. Les événements de cette année là ont changé le sort des Palestiniens pour les générations à venir, les faisant passer de peuple vivant pacifiquement et confortablement des fruits de sa terre en réfugiés luttant misérablement dans des camps surpeuplés, obligés de dépendre de la charité pour leur pain quotidien.

Tous les ans, dans nos communautés, nous comptons le nombre de Palestiniens âgés témoins de la Nakba qui nous ont quittés. Bien que leur nombre se réduise à chaque journée de la Nakba qui passe, le souvenir de ce qui s’est passé sept décennies plus tôt reste vivace. Les clefs des maisons d’où nous avons été chassés par la force nous sont transmises, nous la jeune génération, alors que nous poursuivons le combat pour le retour de tous les réfugiés palestiniens.

Cependant, Israël continue à faire tout ce qu’il peut pour ne pas obéir au droit international ni appliquer la résolution 194 des Nations Unies de 1948, qui stipule le droit au retour chez eux de tous les Palestiniens. Il continue d’emprisonner des millions de Palestiniens derrière des murs en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza et de maintenir la minorité palestinienne à l’intérieur de ses frontières sous un régime d’apartheid.

Il continue aussi à propager des mythes et prétentions mensongères afin de justifier son mépris du droit international et sa poursuite de la victimisation des Palestiniens.

Israël dit que la Palestine était une terre sans peuple.

Mais le recensement organisé par les Britanniques peu après leur prise de contrôle de la Palestine en 1920 a montré qu’il y vivait une population de plus de 750.000 personnes, dont 11 % seulement de Juifs.

Paradoxalement, Israël dit aussi que les Palestiniens sont partis « volontairement » en 1948 (signifiant qu’il devait y avoir une population autochtone qui devait « partir »).

Pourtant, comme des historiens israéliens tel Ilan Pappe l’ont démontré dans leurs recherches, le nettoyage ethnique de la Palestine a été tout à fait planifié et exécuté par les dirigeants sionistes. Des instructions claires ont été données aux milices juives pour qu’elles utilisent la terreur, le bombardement de villages, l’incendie et la démolition de zones résidentielles et la pose de pièges dans les maisons évacuées pour obliger les gens à partir et les empêcher d’y revenir.

La campagne de nettoyage ethnique massif s’est poursuivie pendant sept mois et a abouti à l’expulsion de 800.000 Palestiniens vers les pays avoisinants, la destruction de 531 villages et le dépeuplement de 11 quartiers urbains. Dans les mots d’Ilan Pappe, ce fut un crime contre l’humanité.

Mais le temps qui passe n’annule pas et ne peut annuler la responsabilité pour un crime contre l’humanité ni absoudre ceux qui l’ont perpétré. Ce qui est juste est juste et ce qui est mal est mal. Et de même que l’État d’Israël est un fait accompli, de même est le droit de plus de six millions de réfugiés palestiniens de revenir chez eux, droit fondé sur des documents juridiques officiels produits par l’ONU sous le cadre juridique et la reconnaissance de laquelle l’État d’Israël a été créé en premier lieu.

Israël prétend également qu’il a été créé pour procurer aux Juifs un « havre sûr » et que le retour des réfugiés palestiniens les mettrait en danger et aboutirait à un massacre.

Nous ne nions pas que les Juifs ont le droit de vivre en sécurité, mais pourquoi la solution à une tragédie qu’ils ont subie devrait-elle engendrer une tragédie pour un autre peuple ? L’établissement de ce « havre sûr », la façon dont il s’est construit en 1948 et depuis lors, a abouti à un nettoyage ethnique massif et à un génocide progressif des Palestiniens. Le peuple palestinien a fait face à un massacre après l’autre au cours des sept décennies passées, ce qui fait que eux n’ont pas de « havre sûr ».

Et avec tous les Palestiniens qu’Israël a tués au cours des années, avec toutes les armes qu’il a accumulées, tous les murs qu’il a construits et toutes les lois répressives qu’il a mises en place, est-il devenu plus sûr et à l’abri ? La sécurité construite sur la mort et l’oppression est une illusion ; les Juifs israéliens n’obtiendront pas de véritable sécurité tant qu’il n’y aura pas de justice pour les Palestiniens.

Notre lutte est dirigée contre l’occupation et l’apartheid, pas pour l’oppression et le nettoyage ethnique des Juifs israéliens. Alors que nous continuons à résister aux tentatives pour nous faire tous disparaître de notre terre natale, nous ne souhaitons pas voir les Juifs israéliens disparaître de leur côté.

Israël prétend aussi que les Palestiniens ne veulent pas la paix.

Pourtant, ses dirigeants ont officiellement déclaré leur intention de se saisir de toute la terre palestinienne à l’ouest du Jourdain et ont répétitivement démontré qu’ils n’utilisent les négociations de paix que pour ancrer davantage l’occupation et rendre le retour des Palestiniens impossible. Cette stratégie n’est pas une aberration ni une politique de la seule droite israélienne, mais plutôt la poursuite directe du chemin emprunté par le mouvement sioniste depuis qu’il s’est installé – c’est le chemin du nettoyage ethnique de la population autochtone et l’expansion du colonialisme de peuplement.

Arrivés à ce point, la seule façon viable d’avancer sans entraîner plus de violence et de nettoyage ethnique des deux côtés, c’est de réaménager la relation actuelle entre les Palestiniens et les Juifs israéliens sur la base de la justice et de l’égalité telles qu’elles s’opposent à la discrimination et à la dépossession.

Une partie de cette solution doit être le retour des réfugiés palestiniens, qui n’est ni une idée bizarre, ni une idée dangereuse. En réalité, elle est tout à fait réaliste. Des études démographiques montrent que plus de 80 % de la terre d’où les réfugiés palestiniens ont été ethniquement chassés est soit vide, soit avec une densité de population très basse, puisque la majorité de la population israélienne est concentrée dans les grandes villes.

Il y a assez de terre pour tout le monde et, en annulant la politique discriminatoire qui favorise les colons juifs, on peut arriver à une distribution égale des ressources.

Israël a déjà mis en place une loi qui permet aux Juifs d’immigrer et de s’installer sur son territoire. Ce ne serait que logique qu’il étende cette politique à tous les réfugiés palestiniens pour qu’ils reviennent chez eux.

Tout ceci revient à un choix que les Juifs israéliens doivent faire – continuer à vivre dans un Etat d’apartheid instable et peu sûr, ou adopter une stabilité et une sécurité véritables en mettant fin à l’injustice et en établissant l’égalité et la paix pour tous. Nous, Palestiniens, avons déjà fait le nôtre : Nous continuerons à lutter pour nos droits et notre liberté jusqu’au jour où, la clef en main, nous pourrons nous tenir devant la porte de la maison de nos ancêtres.

Et dans cette lutte, nous ne sommes pas seuls. Nous sommes soutenus par tous ceux, à travers le monde, qui croient en la justice et en l’humanité et qui les défendent.

Les idées exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la position éditoriale d’Al Jazeera.

Ahmed Abu Artema

Ahmed Abu Artema est un journaliste et militant de la paix palestinien.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine
Source : Al Jazeera