La Journée de la Terre, un rappel de ce qui est en jeu en Palestine

9 avril 2019 –  Kawthar Guediri, chercheuse, spécialisée dans l’émergence du sionisme, depuis la Tunisie

A 42 ans de distance, la Journée de la Terre en Israël et la Grande Marche du Retour à Gaza ont été toutes deux des manifestations contre les fondements mêmes du colonialisme de peuplement sioniste ou tout autre colonialisme de peuplement puisqu’elles se sont concentrées sur les deux aspects, la terre et la population.

Zaid Issa – Palestine

Quand on m’a demandé d’écrire un texte sur la Journée de la Terre, ma première réaction a été qu’il y avait déjà pléthore d’articles à ce sujet et, depuis que c’est devenu un événement commémoratif, chaque année apporte encore plus de textes et d’articles. Qu’y a-t-il encore à dire sur la Journée de la Terre, vraiment, ou sur la Question palestinienne ? Tout ce qui importe a en fait déjà été dit et écrit si souvent que cela en est redondant.

Ensuite, et c’est ce dont il s’agit avec les commémorations, à savoir, se souvenir et souligner le rendez-vous, un rappel des luttes, des pertes, mais avant tout, de la résistance et de la continuité historique. Elles nous permettent de regarder en arrière et d’évaluer le présent. Le présent est morne, mais la résistance contre la politique coloniale de peuplement n’a jamais cessé, comme on le voit, par exemple, avec la Grande Marche du Retour depuis un an.

Cependant, tout en cherchant un angle ou une approche personnelle, je ne pouvais m’empêcher de penser à ces autres anniversaires ou commémorations, spécialement la Conférence de Paix de Paris et la Commission d’enquête américaine King-Crane sur feu l’Empire Ottoman, et la façon dont elles ont établi unilatéralement les droits et exigences politiques pour les peuples colonisés et pour les Palestiniens en particulier.

Pourtant, et la Journée de la Terre et la Grande Marche du Retour – on pourrait aussi mentionner les Intifadas…- se sont avérées être des défis à l’ordre l’établi et de complets dérèglements.

Ainsi, cette année, nous célébrons non seulement le 43ème anniversaire de la première Journée de la Terre, le centenaire de la Conférence de Paix de Paris et du Rapport King-Crane, mais aussi le premier anniversaire de la Grande Marche du Retour.

Cette année est également une année électorale pour les Israéliens, et les années électorales sont généralement mortelles pour les Palestiniens. La surenchère la plus vile et la plus obscène a eu lieu parmi les candidats, le premier d’entre eux Benjamin Netanyahu et son « Israël n’est pas l’Etat de tous ses citoyens, mais seulement celui du peuple juif » nous rappelant que la lutte des Palestiniens est avant tout une lutte pour les droits civils et politiques. Ensuite, il y a eu la fausse annonce volontairement provocante d’Ayelet Shaked, ministre de la Justice d’extrême droite, normalisant les valeurs fascistes en les appelant démocratiques.

La Conférence de Paix de Paris, la Commission King-Crane et la version coloniale de l’autodétermination

Dans le sillage de la Première Guerre Mondiale, une conférence de paix a été convoquée en France pour préparer l’avenir des empires Centraux vaincus, la Conférence de Paix de Paris. Tandis qu’elle essayait de déterminer l’avenir des territoires de feu l’Empire Ottoman, le Conseil des Quatre, sous la gouvernance des Etats Unis, a décidé d’envoyer une commission mixte pour obtenir un premier aperçu des souhaits des véritables habitants de Syrie (la Grande Syrie). Cette initiative était supposée être en phase avec le principe wilsonien nouvellement adopté d’autodétermination, version coloniale du principe, en adéquation avec les intérêts des puissances coloniales, à la différence de la version léniniste de l’autodétermination.

Les puissances européennes craignant le résultat, ont finalement décidé de faire marche arrière. Alors, le président des Etats Unis, Woodrow Wilson, a nommé une commission d’enquête entièrement américaine pour recueillir pour la première fois les idées et les souhaits de la population indigène afin de déterminer l’avenir de la Syrie. La commission est revenue avec son rapport en août 1919 et ses conclusions excluaient la création d’un Etat juif en Palestine, soutenant que la population s’était exprimée et qu’elle voulait une Syrie arabe unie, mais elle a par ailleurs souligné l’incapacité des Syriens à s’autogouverner, recommandant par conséquent l’établissement d’un mandat. Au même moment, la Conférence de Paix de Paris était déjà en train de sceller la fragmentation du territoire arabe, mais aussi de la lutte pour l’indépendance.

Ainsi, la Conférence de Paix de Paris a fragmenté l’Empire Ottoman et consacré la version coloniale du principe d’autodétermination.

Avance rapide vers la Journée de la Terre

La Journée de la Terre commémore la grève générale organisée par le Comité National pour la Défense des Terres Arabes créé en 1976 pour protester contre le « projet de Judaïsation de la Galilée » du gouvernement israélien. Ce projet était dans les tuyaux depuis quelques temps et les Palestiniens avaient essayé de le stopper avec des négociations. Pourtant, ce n’est qu’en 1976 que le gouvernement a officiellement annoncé son plan, ce qui a conduit le Comité a explorer d’autres moyens de protestation et alors à appeler à une Grève Générale. Ce mouvement a été si significatif que les Palestiniens des territoires occupés et des camps de réfugiés l’ont rejoint et ont appelé à des marches et des démonstrations dans le reste de la Palestine. Cependant, les autorités israéliennes ont engagé une lourde répression, tuant six Palestiniens d’Israël tandis qu’elles blessaient une centaine de manifestants et qu’elles arrêtaient des centaines de personnes.

Depuis lors, la Journée de la Terre est considérée comme une date essentielle dans la lutte des Palestiniens pour leur indépendance depuis que, pour la première fois, les citoyens palestiniens d’Israël se sont organisés dans l’unité et ont manifesté contre le projet colonial de peuplement israélien.

En effet, les Palestiniens qui avaient pu rester dans ce qui devait devenir Israël, ont eu à faire avec la disparition de leur monde et avec son remplacement par une entité hostile qui décida de les placer sous régime militaire. Ceci voulait dire vivre sous les couvre-feux, les arrestations arbitraires et un contrôle politique, économique, mais surtout social.

Pendant 20 ans, les Palestiniens d’Israël ont dû vivre avec les interférences de l’État et de ses organisations dans tous les aspects de leur vie. Le régime militaire a été levé en 1966, mais pourtant, les dommages sociaux de ce genre de contrôle total étaient toujours visibles.

La Grande Marche du Retour

L’année dernière, dans une commémoration active de la Journée de la Terre, les réfugiés palestiniens de Gaza ont organisé ce qu’ils ont appelé la Grande Marche du Retour, qui consistait à marcher pour leur droit au retour et la fin du blocus qu’ils subissent depuis 2007. L’importance de la Marche est double. Premièrement, malgré la fragmentation du peuple palestinien, à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine, ainsi que les divisions politiques, l’appel initial a démontré la volonté d’ancrer la Grande Marche du Retour dans la continuité de la lutte des Palestiniens contre le colonialisme de peuplement. Deuxièmement, il démontre toutes les semaines l’obstination des Palestiniens de Gaza.

Tout comme la première Journée de la Terre, la Marche a été la cible des autorités israéliennes qui ont donné le feu vert aux militaires pour faire ce qu’ils voulaient, et ce qu’ils voulaient, c’était paralyser les Palestiniens, les coincer. Les soldats israéliens ont reçu l’ordre de tirer pour tuer et ils ont pris leurs responsabilités très sérieusement, tuant 270 Palestiniens et en blessant plus de 15.000 depuis le début des manifestations.

Contre le colonialisme de peuplement : réfléchir à des approches dé-coloniales indigènes indépendantes

Bien qu’à 42 ans d’écart, la Journée de la Terre en Israël et la Grande Marche à Gaza ont toutes deux été des manifestations contre les fondamentaux mêmes du colonialisme de peuplement sioniste ou tout autre colonialisme de peuplement pour ce faire puisqu’elles se sont concentrées sur les deux aspects, la terre et la population. La Journée de la Terre est ainsi une journée pour se souvenir que les Palestiniens ne sont pas confrontés à n’importe quel type de colonialisme ou d’occupation, ni à un simple mouvement national concurrent, mais à un colonialisme de peuplement. La trajectoire du colonialisme de peuplement est bien connue à travers l’étude des cas américain, australien, sud-africain, irlandais et algérien. La Palestine est la dernière colonie de peuplement et comment ne pas voir que chaque mouvement depuis la décision de l’organisation Sioniste de s’installer en Palestine s’est orienté vers le même but, c’est-à-dire l’effacement de la Palestine arabe et le remplacement de la population pour finalement devenir le peuple indigène de la Palestine.

Ce régime colonial de peuplement a gagné une légitimité au niveau international. Les Etats Unis, eux-mêmes produit du colonialisme de peuplement, ont reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël, et ils reconnaissent maintenant l’annexion par Israël des Hauteurs du Golan syrien. Tout comme pour Jérusalem, il y a eu des déclarations pour condamner ce geste, mais aucune action n’a été engagée.

Le colonialisme de peuplement avance plus vite chaque jour et ce que ces commémorations nous rappellent, c’est que l’anti-colonialisme, la libération et l’indépendance sont là avant tout pour vaincre les récits dominants et construire ou inventer des approches dé-coloniales indigènes indépendantes et des moyens pour lutter contre le colonialisme de peuplement.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source: Assafir Al Arabi