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Jenny Saleh, 6 mars 2019

Wardi va tout faire pour redonner à son arrière-grand-père l’espoir du retour en Palestine (Jour2Fête)

Dans Wardi, son premier long-métrage d’animation, le réalisateur norvégien Mats Grorud raconte la tragédie des réfugiés palestiniens au Liban à travers le regard d’une fillette de 11 ans.

Marqué par son expérience de travailleur humanitaire dans le camp de Bourj el-Barajneh, à Beyrouth, en 2001-2002, Mats Grorud décide de consacrer son premier long-métrage d’animation aux réfugiés palestiniens du Liban. Wardi (The Tower, dans sa version anglo-saxonne) raconte l’histoire d’une brillante écolière de 11 ans très attachée à son arrière-grand-père, Sidi, expulsé de sa Galilée natale avec ses parents lors de l’annexion de terres en vue de la création d’Israël, en 1948.

Quand son aïeul, qui se meurt, lui confie la clé de sa maison en Palestine qu’il n’a plus jamais revue, la jeune héroïne, anéantie, interprète ce geste comme un renoncement au retour et un aveu de désespoir. Déterminée à ne pas abandonner son arrière-grand-père, elle décide de partir en quête d’un nouvel espoir à lui offrir.  

Alors que les habitants du camp commémorent la Nakba (la catastrophe de 1948), Wardi découvre, grâce aux récits de différents membres de sa famille, l’histoire de son peuple et de son pays d’origine, la Palestine, en gravissant un à un les étages de la tour où chaque génération a bâti un étage.

L’écolière écoute successivement les histoires de sa grande sœur Yassar, prête à émigrer en Suède pour se marier et fuir le non-avenir qui se présente à elle, de sa tante Hanane, qui lui raconte la vie qui continue malgré les bombes durant la guerre civile libanaise, de son grand-père Loutfi, ex-combattant de l’OLP empli de désillusions, mais aussi l’histoire de ses oncles, dont l’un est unijambiste tandis que l’autre, traumatisé par une jeunesse guerrière, s’est retranché en haut de la tour pour ne se préoccuper que des oiseaux qui volent entre les bicoques du camp.

Tous ont en commun la perte de leur insouciance, d’une certaine forme d’espoir aussi, alors qu’ils sont enfermés depuis leur naissance, comme dans une cage, dans ce camp délabré de la capitale libanaise.

Durant 1 h 15, le film alterne entre séquences de la vie quotidienne dans le camp de Bourj el-Barajneh, tournées en stop-motion, et flash-back en dessins animés rappelant les grandes dates du conflit israélo-palestinien. Mats Grorud a aussi pu avoir accès à des témoignages photographiques privés de familles palestiniennes installées dans le camp et recourt parfois à des images d’archives pour illustrer un événement marquant. Les personnages sont, quant à eux, incarnés par des marionnettes animées.

Dans Wardi, il n’est pas simplement question de géopolitique, mais bien de placer la dimension humaine avant tout. « Si on n’a aucune idée de son passé ni de l’endroit d’où l’on vient, alors qu’est-ce qu’on est ? », lance Sidi à son arrière-petite-fille. En plus d’aborder les difficiles conditions de vie des réfugiés, Mats Grorud explore l’importance de la mémoire et de sa transmission, la douleur de l’exil et de la perte à travers la cause palestinienne. Il rappelle aussi que les Palestiniens, entassés dans les camps depuis 71 ans, ont des droits et notamment le droit au retour.

Sorti en France mercredi dernier, alors que le pays polémiquait sur l’antisionisme, le film a été majoritairement bien accueilli par la critique.

Middle East Eye : Votre prise de conscience de la cause palestinienne a eu lieu quand vous étiez très jeune, grâce à votre mère.

Mats Grorud : Oui, ma mère a travaillé comme infirmière au Liban au cours de la seconde moitié des années 80 pour une organisation norvégienne d’aide médicale appelée NORWAC. Quand elle rentrait en Norvège après ses missions, avec mes frères et sœurs, nous regardions les photos qu’elle avait prises au Liban. Des enfants de notre âge qui grandissaient dans des conditions très différentes des nôtres, dans la guerre. J’avais 8 ou 10 ans à cette époque, ces expériences sont restées gravées.

En 1989, nous avons passé un an au Caire et nous sommes allés à Jérusalem et à Rafah. C’était la fin de la première Intifada et les enfants nous faisaient le signe V de la victoire à chaque coin de rue. J’avais 12 ans, c’était très formateur aussi, je suppose, pour ma « connexion » avec le Moyen-Orient.

Je suis allé au Liban pour la première fois en 1995, puis en 2001. C’est là que l’idée de faire un film sur mes amis et leurs familles est née.

MEE Wardi est dédié aux habitants du camp de Bourj el-Barajneh, avec qui vous avez travaillé durant un an, en tant que travailleur humanitaire. Qu’avez-vous retenu de cette expérience ?

MG : L’hospitalité que j’ai pu rencontrer, en tant que Norvégien, est fabuleuse. Avec le recul, les choses qui m’ont frappé à l’époque, c’est l’honneur des gens et leur respect d’eux-mêmes. Ils demandaient très rarement des faveurs et faisaient très attention à ne pas être un fardeau, malgré des situations très difficiles.

J’ai découvert la tristesse dissimulée chez les adultes, […] un aperçu de ce qu’ils vivent, la véritable tragédie de 71 ans passés dans des conditions inhumaines

Ce qui m’a frappé, également, c’est de voir comment mes amis parvenaient à plaisanter à propos d’événements tragiques, à mes yeux. Pas en les rendant moins injustes, mais plus supportables. La manière aussi, très immédiate, dont les gens se sont ouverts à moi, un étranger venu les rencontrer pour découvrir leur vie et leur réalité dans le camp.

En même temps, j’ai découvert la tristesse dissimulée chez les adultes, lorsque vous partagez un café, une cigarette avec eux, vous voyez leurs regards. Vous ressentez un aperçu de ce qu’ils vivent, la véritable tragédie de 71 ans passés dans des conditions inhumaines et la frustration de ne pas être autorisés à sortir de cette condition surréaliste et éternelle de réfugiés.

Mon ami Abou Hassan me disait, en référence à la guerre des camps durant le conflit civil libanais : « La guerre, c’était facile. Vous saviez que vous alliez vivre ou mourir. Mais voir ses amis dans le camp mourir un peu chaque jour, c’est ça la difficulté et la vraie guerre ».

MEE Wardi est votre premier long-métrage d’animation. Pourquoi avoir décidé de recourir à l’animation pour parler des réfugiés palestiniens ?

MG : J’avais achevé mes études d‘animation quand je suis arrivé au Liban. L’idée d’essayer de raconter les histoires de mes amis m’est venue un peu plus tard, dans le camp. Je voulais partager mon expérience et mon amitié avec eux, raconter une histoire drôle, articulée, poétique, chaleureuse, intelligente, joyeuse et parfois triste entre amis. Ce n’est pas l’image qui vient tout de suite quand vous pensez aux réfugiés. Je voulais briser les stéréotypes et raconter une autre histoire qui me semblait plus vraie.

J‘ai eu le sentiment qu’en utilisant des marionnettes et des dessins pour raconter leur histoire, je permettrais au public de s’identifier aux personnages, de manière à ce qu’ils voient en Wardi leur propre sœur ou leur propre fille, ou qu’ils perçoivent les autres personnages du film comme des membres de leur famille.

Les marionnettes et les dessins nous permettent également de montrer des scènes difficiles et parfois dures d’une manière différente. La distance que crée un dessin nous permet, en tant que spectateurs, d’absorber ce que nous voyons car nous ne nous défendons pas autant que si nous voyons des images pénibles réelles. En fin de compte, vous êtes peut-être davantage affecté à cause de la distance, qui crée une plus grande intimité. Comme par exemple le fait de voir la mort d’un enfant en dessin plutôt qu’en images réelles.

MEE : Sidi, l’arrière-grand-père, semble avoir perdu l’espoir de repartir en Palestine. Avez-vous l’impression que les réfugiés palestiniens aient perdu cet espoir ?

MG : À bien des égards, la situation dans les camps est sans espoir. Selon moi, l’espoir de retour est un rêve lointain.

Néanmoins, il est très important de définir qui sont ces réfugiés et quelle est leur identité, ils ne sont pas que de pauvres gens vivant dans des conditions insalubres dans les camps. Les gens des camps ne vivent pas dans un monde imaginaire. Ce ne sont pas eux qui ont fermé les frontières.

À cause de leurs besoins réels, leurs espoirs immédiats consistent à trouver un travail, essayer de trouver de l’argent pour acheter des médicaments à leurs parents, amener leurs enfants à l’école, essayer de sortir du camp, peut-être même sortir du Liban, pour construire une autre vie ailleurs.

Je pense que le droit au retour est important, mais pour le moment, il fait partie de votre identité de Palestinien et de quelque chose d’important pour tous les êtres humains : le respect de soi afin de se tenir debout dans ce monde.

MEE : Au début du film, Sidi découvre que Wardi, qui est une brillante élève dans une école de l’UNWRA, connaît peu l’histoire de son peuple. Avez-vous constaté cela dans les camps ? La transmission de leur histoire est-elle en danger, avec la disparition progressive des premiers réfugiés arrivés en 1948 ?

MG : En fait, je devais rendre Wardi aussi innocente pour que l’histoire se déroule comme je le voulais. Comme le film s’adresse également à un public occidental moins au courant de l’histoire des Palestiniens, j’avais besoin d’un personnage qui explique ces choses. D’une certaine manière, Wardi, c’est moi dans le camp, qui pose des questions et observe.

Il est naturel que la génération d’aujourd’hui en sache moins sur son passé et ses liens avec la Palestine. Toutefois, selon mon expérience, les enfants connaissent toujours les noms des villages d’origine de leurs arrière-grands-parents. Lorsqu’on leur demandait d’où ils venaient, leur réponse était non seulement la Palestine, mais aussi Tarshiha, Kabri, Quikat, Aqqa [Acre], Haïfa, etc.

En plus de l’histoire transmise de génération en génération dans chaque famille, de nombreuses ONG palestiniennes travaillent sur ces sujets avec les enfants, comme al-Jana, Beit Atfal, al-Somoud, etc.

MEE : Qu’espérez-vous transmettre aux jeunes qui verront Wardi ? Est-ce uniquement un moyen de les sensibiliser ou espérez-vous autre chose ?

MG : Pour moi, il s’agit avant tout d’une reconnaissance de ce que les habitants des camps ont enduré ces 71 dernières années. La reconnaissance d’une situation qu’ils n’ont pas choisie et qui leur a été imposée : quitter la Palestine. Les gens dans les camps se sentent oubliés et le monde a oublié leurs droits – celui de vivre décemment aujourd’hui – et leur droit au retour.

J’estime que votre identité en tant qu’être humain est importante pour rester debout et à cet égard, le passé – d’où vous venez, votre droit à quelque chose qui vous a été enlevé – est important. Même si c’est un rêve un peu lointain pour le moment et que d’autres « espoirs » sont plus pressants, il reste important.

Cela peut paraître naïf, mais au final, je pense que nous devons tous nous battre pour ce que nous pensons être juste. Cela concerne tous les enfants du camp, ainsi que ceux d‘Europe et d’ailleurs.

Cela a été une révélation pour moi, enfant, de voir ces images du Liban… et d’une manière ou d’une autre, c‘était le début de ma prise de conscience du monde qui m’entoure – et de ma volonté de faire le bien. J’espère que le film aura la même fonction et inspirera les enfants à se montrer solidaires les uns envers les autres.

MEE : Votre film est sorti en France le 27 février, alors que le président Emmanuel Macron créait la controverse avec sa volonté de mettre sur un pied d’égalité antisionisme et antisémitisme. Quelle est votre opinion à ce sujet ? La question a-t-elle été évoquée lors des projections du film ?

Donc, si je critique l’occupation et l’armée israélienne qui tire sur de jeunes enfants qui manifestent pour le droit au retour – accordé par l’ONU –, je suis antisémite ?

MG : Je trouve les déclarations de Macron assez surréalistes, pour être honnête. Donc, si je critique l’occupation et l’armée israélienne qui tire sur de jeunes enfants qui manifestent pour le droit au retour – accordé par l’ONU –, je suis antisémite ? Tout se retrouve bouleversé par cette association, et il est triste de voir la discussion plombée par ce genre de déclarations dangereuses.

Depuis 1948, quatre générations ont été contraintes de vivre dans les camps. Les Nations unies leur accordent le droit de retourner chez elles et dans leurs villages. Donc, en critiquant Israël pour avoir fermé les frontières aux réfugiés, je suis antisémite ?

Dans mon film, j’ai choisi de me concentrer sur l’aspect humain. J‘essaie de présenter cette situation surréaliste que nous acceptons tous, et j’espère que les gens pourront plus facilement constater à quel point c’est injuste.

On n’a pas besoin d’être un expert du Moyen-Orient ou de l’histoire pour prendre position contre l’injustice. Qui, aujourd’hui, admettrait ne pas avoir d’opinion sur l’apartheid en Afrique du Sud, sur la colonisation de l’Afrique, le traitement des noirs en Amérique ou le mouvement pour les droits civiques ?

Pour moi, il y a un parallèle clair et j’espère que Wardi aidera à éclaircir les esprits pour que les gens disent « Non, ça ne peut pas continuer ! ».

MEE : Avez-vous envie de montrer Wardi dans les territoires palestiniens occupés ou en Israël ?

J’aimerais que les gens en Israël voient le film, pour qu’ils réalisent où vivent les gens à qui appartiennent les maisons dans lesquelles ils habitent, [… ] coincés dans des camps de misère

MG : Nous avons projeté le film à Ramallah en ouverture des Palestine Cinema Days, avant Noël, qui a rassemblé 800 spectateurs, ainsi qu’à Gaza, Bethléem, Haïfa et plus encore.

Nous avons projeté le film en Israël – dans le cadre de festivals de cinéma indépendants tels que celui de l’association Zochrot – et prochainement au festival du film indépendant de Haïfa.

J’aimerais que les gens en Israël voient le film, pour qu’ils réalisent où vivent les gens à qui appartiennent les maisons dans lesquelles ils habitent, parfois à quelques heures seulement un peu plus au nord, coincés dans des camps de misère. Mais je ne montrerai pas le film dans le cadre d’un festival ou d’un lieu géré par l’État israélien.

Source: Middle East Eye