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Par Madlen Davies, Ben Stockton en partenariat avec le Guardian, 31 décembre 2018

 

Fahed Zuhud a été frappé par balle à la cuisse en février 2018 par des soldats israéliens mais, à la suite d’infections par super-bactérie, la blessure ne s’est pas cicatrisée et il risque encore de perdre sa jambe.

Les médecins de Gaza et de Cisjordanie avertissent qu’ils se battent contre une épidémie de superbactéries résistantes aux antibiotiques, problème croissant dans les zones de conflit du monde et l’un de ceux qui risquent de se répandre au-delà des frontières et de réduire l’arsenal médical mondial contre les maladies graves.

L’augmentation et l’expansion de ces maladies virulentes s’ajoute à la dévastation de la guerre, accroissant les coûts médicaux, mobilisant les lits d’hôpital parce que les patients ont besoin de soins plus longs et laissant des gens dont les blessures auraient pu autrefois être guéries avec des handicaps qui modifient leur vie.

Gaza est un terrain particulièrement fertile pour la production de superbactéries parce que son système de santé a été dégradé par des années de blocus et que la fourniture d’antibiotiques est pauvre. Même si les médecins connaissent les protocoles pour prévenir la hausse des bactéries résistantes aux médicaments, ils ne disposent pas des fournitures nécessaires à leur suivi.

Les coupures d’eau, d’électricité et de fuel pour les générateurs font que souvent les médecins ne peuvent même pas appliquer les standards basiques d’hygiène. Parfois, le personnel ne peut même pas se laver les mains, les stérilisateurs ne sont pas fiables, et il y a des pénuries de gants, de blouses et de tablettes de chlore pour assainir les hôpitaux, disent les professionnels de santé.

« C’est une question de sécurité sanitaire mondiale parce que les organismes multi-résistants ne connaissent aucune frontière »

« C’est une question de sécurité sanitaire mondiale parce que les organismes multi-résistants ne connaissent aucune frontière », a dit Dina Nasser, infirmière chef de contrôle des infections à l’hôpital Augusta Victoria de Jérusalem Est, qui a aussi travaillé à Gaza. « C’est pourquoi la communauté mondiale, même si elle ne s’intéresse pas à la politique de Gaza, devrait s’intéresser à cette question. »

Les restrictions sur la circulation et le commerce imposées par Israël depuis une dizaine d’années signifient que Gaza est relativement isolée comparée aux zones de conflit qui se sont révélées être des terrains fertiles pour les super-bactéries comme la Syrie et l’Irak.

L’armée américaine a remarqué, voilà plus de dix ans, une bactérie résistante venue d’Irak ; elle a noté une augmentation tellement énorme de personnes blessées qui revenaient avec un Acinetobacter résistant qu’ils l’ont finalement dénommé ‘Iraqibacter’.

Gaza n’est pas totalement isolée. Un petit nombre de patients traversent ses frontières pour aller dans d’autres hôpitaux de Palestine, d’Israël et de pays voisins comme la Jordanie, l’Egypte et le Liban.

Des gens en bonne santé peuvent également transporter la bactérie sans en avoir aucun symptôme, tels des ouvriers, des médecins et des assistants qui voyagent depuis et vers Gaza et pourraient transporter des super-bactéries vers d’autres pays, où elles pourraient causer des infections difficiles à traiter. Les super-bactéries peuvent aussi voyager sans être portées par des humains.

« Elle sortira toujours », a dit Dr. Ghassan Abu Sittah, qui étudie la médecine de conflit au Centre Médical de l’Université Américaine de Beyrouth. « Les eaux usées non traitées de Gaza qui contiennent des bactéries multi-résistantes vont dans l’aquifère » qui dessert aussi l’Egypte et Israël.

« Des articles venus d’Ecosse montrent effectivement qu’on peut trouver des bactéries multi-résistantes dans les boulettes des oiseaux migrateurs. L’idée que quiconque puisse être à l’abri de ce phénomène est absurde.

Fahed Zuhud, 29 ans, a une infection des os résistante aux antibiotiques. Les deux photos de Fahed sont de Médecins Sans Frontières.

L’ampleur de ce problème a été mise en relief par l’ampleur de la violence cette année à Gaza, lorsque plus de 200 personnes ont été tuées et des milliers blessées, principalement atteintes par balles aux jambes, dans les manifestations le long de la frontière qui ont culminé en mai dans un rassemblement de la « Grande Marche du Retour ».

Fahed Zuhur, 29 ans, est l’un des blessés. Il a été atteint en février alors qu’il lançait des pierres sur les troupes israéliennes près de la frontière et la balle a fracassé sa jambe.

Transporté précipitamment à l’hôpital pour être opéré, sa blessure s’est infectée et il a développé une ostéomyélite, infection à l’intérieur de l’os et complication grave qui débouche souvent sur une amputation.

Les médecins n’ont pas été capables d’identifier la souche, mais pensent qu’elle est multi-résistante parce qu’il a reçu tous les antibiotiques disponibles, sans résultat.

Il a subi 31 opérations pour traiter ses blessures, reconstruire sa jambe et essayer de débarrasser la blessure de l’infection. Par trois fois, les médecins l’ont informé que l’amputation serait la meilleure option, mais il a refusé.

Le chirurgien orthopédique gazaoui, Dr. Mahmoud Mattar, dit qu’environ 2.000 Gazaouis souffrent actuellement de blessures par balles aux jambes qui devraient typiquement avoir recours à de multiples opérations de reconstruction et à deux ans de rééducation.

Mais presque tous ces patients souffrent également d’infections par des super-bactéries, ce qui veut dire que les chirurgiens sont obligés de retarder la fermeture des plaies, réduisant ainsi les chances de réussite de la reconstruction, allongeant de plusieurs mois les séjours à l’hôpital et accroissant les risques d’amputation.

La production massive de pénicilline vers la fin de la Deuxième Guerre Mondiale a sauvé des millions de vies et prévenu des quantités d’infirmités parmi les blessés de guerre en permettant aux médecins d’éviter les amputations.

« Nous nous attendons à une catastrophe absolue en termes d’infirmité résiduelle chez les blessés »

Mais alors que la crise mondiale des super-bactéries s’aggrave encore plus, quelques zones modernes de conflit commencent à ressembler à celles de l’époque d’avant la pénicilline.

« Nous nous attendons à une catastrophe absolue en termes d’infirmité résiduelle chez les blessés », a dit Dr. Ghassan Abu-Sittah, chef de chirurgie plastique au Centre Médical de l’Université Américaine de Beyrouth, qui est allé en mai à Gaza pour s’occuper des patients à l’hôpital Al Awda.

Toutes les super-bactéries qui se trouvent sur la liste des bactéries prioritaires de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et qui représentent la menace la plus importante pour la santé humaine, ont été signalées en Palestine.

Ces sortes d’infections sont un défi majeur pour tout système de santé. Les super-bactéries tuent des centaines de milliers de personnes partout dans le monde, et aucune nouvelle classe d’antibiotique n’a été développée depuis les années 1980.

Mais les hôpitaux de Gaza – comme beaucoup d’autres en zones de conflit – sont déjà en crise, avec un manque désastreux d’équipements et de médicaments et une grave surpopulation. S’ajoute à la crise le fait que la plupart des installations médicales manquent également de capacité à détecter les super-bactéries.

Il existe un manque d’équipements de laboratoire et la qualité des dépistages est variable. Le personnel n’est pas formé à la prise d’échantillons d’os et de tissus, qui pourraient aider à identifier les infections et le meilleur traitement, y compris pour le groupe de patients blessés par balles.

« Peut-être va-t-il perdre la totalité de son fémur. L’amputation est toujours une possibilité »

L’association médicale caritative Médecins Sans Frontières espère apporter une solution au moins à ce problème là et met en place avec le Ministère de la Santé un service pour étudier les échantillons d’os venus des hôpitaux de toute la Bande pour ostéomyélite multi-résistante afin de leur donner des antibiotiques ciblés.

Elle fait également fonctionner une clinique où les patients souffrant de blessures aux jambes puissent être suivis et réhabilités plus facilement. Zuhud y est maintenant soigné et, parce qu’il ne peut plus travailler, il passe son temps entre chez lui et l’hôpital.

Il attend une greffe osseuse, mais l’infection a paralysé son traitement. Si on avait pu traiter cette infection avec des antibiotiques, Zuhud serait peut-être maintenant capable de marcher, a dit Dr. Ahmed Abu Warda, médecin dans la clinique.

Au lieu de cela, il utilise toujours des béquilles, et demeure l’inquiétude que l’infection puisse encore s’étendre. « Peut-être va-t-il perdre la totalité de son fémur », a dit Warda. « L’amputation est toujours une possibilité. »

Les super-bactéries sont des infections qui deviennent résistantes aux antibiotiques utilisés pour les traiter. Pour en savoir plus, cliquez ici

A propos des auteurs :

Madleen Davies

Madleen est une chroniqueuse de santé primée. Elle a travaillé auparavant pour MailOnline, BBC Wales et Pulse magazine.

Ben Stockton

Ben travaille au projet du Bureau sur les super-bactéries, faisant des rapports sur la résistance antimicrobienne à travers le monde.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : The Bureau of Investigative Journalism