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Allison Kaplan Sommer – 26 décembre 2018

Le groupe Dream Defenders (les Défenseurs du rêve) a joué un rôle clé aux Etats-Unis dans la connexion entre mouvements radicaux pour la justice sociale et cause palestinienne. Nous avons rencontré un de ses fondateurs.

Il y a environ quatre ans, par un glacial matin de janvier à Nazareth, un groupe de jeunes Américains de couleur, quelques-uns portant des keffiehs, exécutèrent une danse folklorique traditionnelle arabe avant de chanter « Ferguson à la Palestine, arrêtez l’occupation ! Ferguson à la Palestine, nous luttons pour libérer notre nation ! »

Enregistrée dans une vidéo de 10 minutes, la manifestation s’intitulait « Manifestation de solidarité à Nazareth : Ferguson à la Palestine »une initiative dont l’impact sur l’extrême gauche progressiste se fait encore sentir aujourd’hui.

https://vimeo.com/116675694

Si c’est Linda Sarsour, militante palestino-américaine basée à Brooklyn, qui a reçu l’essentiel du feu des projecteurs médiatiques — et de leur passions— pour son travail d’intensification du lien intersectionnel entre la cause palestinienne et les mouvements pour la justice sociale envers les minorités et pour la libération des Noirs, les Dream Defenders, moins connus et basés en Floride, y ont aussi joué un rôle central.

Le groupe a été co-fondé en 2012 par Ahmad Abuznaid — le fils palestino-américain dun diplomate palestinien bien connu — qui a mené le voyage de 2015. Il dit à Haaretz au téléphone que la délégation initiale des Dream Defenderset deux autres qu’il a conduites ultérieuremnt « avait pour but de reconnecter la génération actuelle du mouvement de libération des Noirs avec la tradition noire radicale d’internationalisme et de soutien aux Palestiniens ».

« Faire cette connexion a été super-important pour les discussions que nous voyons arriver juste maintenant que ce soit les dialogues que vous voyez au niveau de la base dans les cercles progressistes dans tous les Etats-Unis ou les débats à l’intérieur du Parti démocrate », dit-il.

Le travail du groupe pour « déplacer les discussions » a été étalé au grand jour ces dernières semaines avec la controverse entourant Dr. Marc Lamont Hill, ce professeur, militant et commentateur politique qui a fait les gros titres en novembre lorsqu’il a été licencié par CNN. La raison ? Son discours du 28 novembre aux Nations-Unies appelant à « une Palestine libre du fleuve à la mer » — des remarques interprétées comme un plaidoyer pour l’élimination d’Israël et un soutien à la violence palestinienne.

Hill apparaissait aussi dans cette vidéo de 2015 des Dream Defenders. Comme la plupart des autres artistes, journalistes et leaders d’opinion qui l’ont accompagné dans ce voyage de 10 jours, c’était son premier dans la région —mais définitivement pas son dernier.

En fait, c’est Hill qui ouvre la manifestation des Dream Defenders. Regardant intensément la caméra, il y déclare : « Nous arrivons ici et nous apprenons des lois qui ont été co-signées avec de l’encre mais écrites avec le sang de l’innocent. Et nous nous tenons aux côtés du peuple qui continue courageusement à combattre et à résister à l’occupation ».

Une autre participante qu’on voit en train de danser la debka dans la vidéo jouit aussi d’une place prééminente sur la scène nationale : c’est Carmen Perez, dirigeante de la Ligue pour la justice et maintenant co-présidente de la Marche des femmes. Avec Sarsour et Tamika Mallory, elle s’est retrouvée l’an passé sous le feu des critiques pour avoir maintenu son soutien à Louis Farrakhan, dirigeant de Nation of Islam et anti-sémite avoué.

Les Dream Defenders sont aussi apparus dans les élections à mi-parcours de 2018, jouant un rôle dans une des élections les plus âprement disputées du cycle: la bataille du maire de Tallahassee, Andrew Gillum, pour devenir le premier gouverneur afro-américain de Floride, une élection qu’il a perdue justesse derrière le député Ron DeSantis.

DeSantis a vilipendé Gillum à de nombreuses reprises pour avoir mis sa signature sur une déclaration des Dream Defenders à propos de la réforme des prisons et avaliser ainsi la position « radicale » du groupe — ce dont DeSantis a dit qu’elle présentait Israël comme un « état d’apartheid génocide ». Le candidat républicain a soulevé la question à toutes les occasions possibles, dans une tentative manifeste pour miner les soutiens de Gillum dans l’importante communauté juive de Floride.

Cela a contraint Gillum à prendre ses distances par rapport à la position du groupe sur la question palestinienne : le candidat au poste de gouverneur a plusieurs fois déclaré que, contrairement aux Dream Defenders, il soutenait une solution à deux états et s’opposait au mouvement de boycott, désinvestissement et sanctions.

Dream Defenders a été fondé en 2012, quand de jeunes militants de couleur indignés se sont rassemblés après le tir mortel d’un vigile de quartier blanc, George Zimmerman, contre un jeune de 17 ans, Trayvon Martin. Les premières actions du groupe étaient une marche de trois jours protestant contre les lois de Floride « stand your ground » [autorisant l’usage d’une arme en cas de simple sentiment d’une menace] et un sit-in très médiatisé au siège de la législature de Floride.

Les objectifs déclarés du groupe incluent l’arrêt immédiat de toutes les guerres et la fin du capitalisme, de l’impérialisme et du patriarcat. Il est financé par de petits dons et il également subventionné par la Fondation Tides – « un sponsor fiscal » à large-échelle pour les groupes progressistes qui est parfois critiqué en tant qu’ « argent caché [dark money, analogue au dark net], de la gauche ». Les bailleurs de cette fondation incluent George Soros et la Fondation Ford.

Le facteur Ferguson

Abuznaid est né à Jérusalem Est et ses années d’enfance ont été partagées entre ce lieu et les Etats-Unis. Jeune enfant, il a vécu aux Etats-Unis, puis à Jérusalem entre ses 7 et ses 12 ans, avant de retourner aux Etats-Unis de manière permanente. Il a obtenu son diplôme de fin d’études secondaires dans la région de Fort Lauderdale, et a poursuivi ses études à l’université et à l’école de droit en Floride.

S’il dit que ses expériences d’enfant à Jérusalem Est peuvent avoir joué un rôle subconscient, secondaire, son militantisme politique est né à l’université d’état de Floride (Florida State University) quand, en tant que leader de l’association des étudiants, il a rejoint les manifestations de colère lors de la mort de Martin Anderson. Ce jeune de 14 ans est mort en janvier 2006 alors qu’il était incarcéré dans un centre de détention juvénile de type « camp d’entraînement » à Panama City, en Floride. La force du tollé général a eu pour résultat la fermeture, par la législature de Floride, des cinq camps d’entrainement juvéniles de l’état.

Bien qu’Abuznaid et ses pairs militants aient suivi des chemins séparés après leurs études, ils se sont retrouvés quand Trayvon Martin a été tué en février 2012. Faisant remarquer qu’il portait un keffieh dans ces manifestations, Abuznaid dit que dès les premiers jours du groupe, il y avait la volonté de faire de la question palestinienne une partie intégrante de son agenda. Il a formé le groupe avec ses co-dirigeants étudiants de Floride, Gabriel Pendas et Phillip Agnew (aka Umi Selah).

« Depuis le début nous avons parlé des racines internationalistes dans la tradition noire radicale », raconte Abuznaid. « Nous étions conscients du fait … qu’il y avait une connexion historique entre la tradition radicale noire et les gens qui visaient la libération de la Palestine comme les Black Panthers ».

Il avait d’abord projeté d’amener sa première délégation des Dream Defenders en Palestine en juillet 2014. Mais, le voyage a été reporté quand la guerre a éclaté entre Israël et le Hamas à Gaza. Et puis Ferguson a explosé, le mois suivant, quand le jeune noir Michael Brown a été tué par un officier de police.

Les événements dans le comté de St Louis ont donné encore plus d’impact qu’il ne l’avait espéré au voyage d’Abuznaid de 2015 – qui comprenait des rencontres avec le co-fondateur de BDS Omar Barghouti, avec l’ex-conseillère du président palestinien Mahmoud Abbas et de l’OLP Diana Buttu, ainsi qu’une visite à ce que le groupe a appelé la communauté « afro-palestinienne » de la Vieille Ville de Jérusalem.

Les connexions avec le groupe Black Lives Matter [Les vies des Noirs comptent] et les Palestiniens se sont intensifiées quand des groupes de militants locaux pro-palestiniens sont apparus aux manifestations de Ferguson en août 2014, certains agitant le drapeau palestinien et chantant « Bande de Gaza » (Gaza Strip) pendant un affrontement avec la police armée dans les rues de la ville. Une tentative de solidarité à longue distance a aussi eu lieu, des Palestiniens twittant aux manifestants des conseils sur la manière de gérer les gaz lacrymogènes en guise de soutien .

« Il y a toujours tellement de parallèles qu’on peut pointer quand on discute l’expérience palestinienne et qu’on ouvre ces communautés à ce qu’elle est », dit Abuznaid. « La communauté noire, la communauté amérindienne, celle des sans papiers et celles de Latinos font face à tellement de choses qui sont similaires à celles auxquelles les Palestiniens sont confrontés. Mais en 2014-15, une des connexions les plus claires était Ferguson. On était littéralement en train de voir des véhicules blindés, des tanks, des gaz lacrymogènes, des équipes d’intervention SWAT, des militaires dans les rues de Ferguson etil y avait une communauté là qui se sentait vraiment, littéralement, en état d’occupation. Il n’y a pas eu de connexion plus claire qu’à ce moment », dit-il.

« Pas de traitement préférentiel »

Un autre rôle intersectionnel clé joué par les Dream Defenders a été d’aider à rédiger la section Israël-Palestine de la plateforme du mouvement Black Lives. (Le mouvement est une coalition à large spectre qui a émergé de Black Lives Matter.)

Rachel Gilmer, qui était à l’époque directrice de la stratégie de Dream Defenders et en devint ensuite co-directrice, était co-auteur du texte d’août 2016, qui adoptait BDS et définissait Israël comme « un état d’apartheid avec plus de 50 lois officielles autorisant la discrimination » ; elle affirme que les Etats-Unis « justifient et promeuvent la guerre globale contre le terrorisme via son alliance avec Israël et sont complices dans le génocide qui a lieu contre le peuple palestinien ».

Après une réaction irritée des organisations juives libérales pro-Israël qui se voyaient comme des alliées dans le combat contre le racisme, Dream Defenders a publié une déclaration les accusant de soutenir les luttes des Noirs américains de manière « conditionnelle » et intéressée.

Comme Hill et Sarsour, Abuznaid s’est taillé une position qui refuse avec véhémence l’anti-sémitisme et nie vouloir la destruction physique d’Israël. Mais il dit clairement que l’avenir auquel il aspire n’inclut pas un état juif dans la région.

« La société que nous essayons de construire est une société qui va au-delà des frontières, au-delà de ces barrières de sécurité, au-delà d’un traitement préférentiel pour une sorte de gens plutôt qu’une autre », explique-t-il. « Je ne crois pas qu’un mouvement de suprématie juive puisse être en phase, en aucune façon, avec le type de modèle de société que nous imaginons dans ce mouvement plus vaste que nous essayons de développer aux Etats-Unis ».

En écho à cette déclaration de 2016 des Dream Defenders, Abuznaid n’a que faire des sionistes libéraux dont il voit « l’ethno-nationalisme » comme incompatible avec des objectifs progressistes d’égalité. Ses opinions rappellent la position de Sarsour selon laquelle le sionisme est fondamentalement incompatible avec le féminisme.

« Si vous me dites que nous méritons tous un revenu décent et un système de santé décent et que nos enfants aient les mêmes opportunités en matière d’éducation — vous ne pouvez pas décemment penser que ce qui est cool ici n’est pas cool là-bas », dit-il. « Et vous ne pouvez pas croire que les frontières et les murs et les barrières de sécurité ne sont pas cool ici, mais que oui, elles sont parfaitement cool là-bas ».

Les opinions d’Ahmad Abuznaid sont semble-t-il opposées à celles de son père, Nabil Abuznaid. Celui-ci était un conseiller de Yasser Arafat et a été jadis chargé d’affaires de l’OLP à Washington et, plus récemment, ambassadeur de l’ Autorité palestinienne aux Pays-Bas. Il a été impliqué dans les négociations d’Oslo et était considéré par les Israéliens comme un pragmatiste modéré.

Tout en refusant de discuter des opinons de son père (« Il faudrait le lui demander à lui »), Ahmad Abuznaid dit que « la plupart des Palestiniens, même ceux à l’intérieur de l’AP, doivent reconnaître qu’Oslo était un échec complet ».

Il continue : « Jeune enfant, je pensais que la solution à deux états est la bonne voie. Mais en grandissant, j’ai commencé à lire davantage et à penser de manière plus critique ». Deux états, dont l’un, croit-il, n’accordera jamais une vraie égalité aux non-Juifs, ni le droit de retour aux Palestiniens, « n’est pas une solution respectable, ni soucieuse d’égalité et de justice », dit-il.

Sans surprise, les groupes pro-Israël ont peu de choses positives à dire en faveur des positions pro-BDS et d’un état unique tant d’Ahmad Abuznaid que des Dream Defenders, qu’ils voient comme un plaidoyer habilement tourné en faveur de la destruction d’Israël et du soutien à des objectifs terroristes.

William A. Jacobson, professeur à l’école de droit de Cornell, a écrit dans son blog conservateur, Legal Insurrection, en janvier 2015 que les activités de Dream Defenders représentaient « une partie d’une tentative plus vaste, particulièrement sur les campus américains, d’utiliser une théorie « intersectionnelle » pour lier les questions domestiques de racisme aux plaintes palestiniennes sur Israël ».

Il ajoutait : « C’est une tactique répugnante, mais elle est profondément enracinée dans le mouvement anti-israélien aux Etats-Unis, qui s’est efforcé de fomenter et d’exploiter les tensions raciales bien avant Ferguson ».

Dans un rapport du Centre juif pour les Affaires publiques publié plus tôt dans le mois, Dream Defenders est accusé d’être « interconnecté » avec le Front populaire pour la libération de la Palestine (PFLP), et de « permettre à l’idéologie du PFLP de s’infiltrer aux Etats-Unis ». Le rapport ajoute que le groupe « a diffusé le programme d’une organisation terroriste patentée, donnant de la légitimité à une entité illégitime », et souligne comment Abuznaid a soutenu « les terroristes du PFLP sur les réseaux sociaux et dans divers événements publics ».

Abuznaid, qui à la fin de 2016 a laissé sa position de dirigeant de Dream Defenders pour le rôle plus large de directeur du Réseau national des communautés arabo-américaines, basé dans le Michigan, qualifie ces accusations de « diffamation », déprimante mais pas inattendue.

« Ce n’est pas nouveau pour moi. C’est vraiment triste à voir, c’est moche — mais c’est quelque chose que vous vous attendez à recevoir quand vous faites ce type de travail », dit-il.

Traduction : CG pour l’Agence Média Palestine
Source : Hareetz