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Ali Abunimah – The Electronic Intifada – 20 décembre 2018

Une enquête révèle qu’Israël a falsifié une vidéo afin de dissimuler le meurtre de deux enfants à Gaza, l’été dernier.

Louay Kuhail et Amir al-Nimra, tous deux âgés de 14 ans, étaient assis sur le toit d’un bâtiment inachevé dans le quartier d’al-Katiba, au cœur de la ville de Gaza, en début de soirée le 14 juillet, car le quartier est plein d’enfants et de familles qui se détendent et cherchent un répit après la chaleur estivale.

À 17 h 45, Israël tire le premier de quatre missiles d’avertissement sur le toit de ce bâtiment juste au moment où les garçons prennent un selfie – l’ultime photo de ces deux amis fidèles encore en vie.

Ce missile tombe à 9 mètres des garçons environ, les blessant mortellement tous les deux.

Israël va faire suivre ses quatre missiles d’avertissement – une tactique qu’il appelle « toquer au toit » – par quatre frappes beaucoup plus puissantes, qui font 23 autres blessés et causent des dégâts considérables, notamment sur une mosquée, un centre culturel et des installations du ministère palestinien de la Santé. 

Comme le rapporte Hamza Abu Eltarabesh, de The Electronic Intifada, l’attaque israélienne a transformé ce qui est normalement un lieu de loisir et d’amusement « en un lieu d’horreur ».

L’armée israélienne prétend que ses missiles d’avertissement sont un moyen « fort mais non létal » pour donner aux civils le temps de s’échapper avant une frappe beaucoup plus forte et meurtrière.

Mais une enquête conduite conjointement par l’Université Forensic Architecture, un groupe de recherche multidisciplinaire basé à Londres, et par l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem, arrive à la conclusion que la munition qui a tué les garçons était « probablement un missile antipersonnel équipé de fragments mortels ».

Leur analyse sophistiquée des preuves vidéo et de la modélisation informatique est clairement expliquée dans la vidéo en tête de cet article.

« De nombreux experts en armement ont conclu indépendamment que le schéma de fragmentation » du missile qui a tué les garçons « montre clairement des éclats de missiles qui sont spécifiquement conçus pour accroître les dommages causés aux corps humains » déclare l’enquête.

Le selfie pris par Louay Kuhail, à gauche, et Amir Al-Nimra, peu avant qu’ils ne soient tués par la frappe israélienne, le 14 juillet.

Camoufler le crime

Quelques heures après l’attaque sur le bâtiment inachevé d’al-Katiba – qu’Israël prétendra être utilisé par le Hamas -, l’armée israélienne tweetait une vidéo, sensée montrer les quatre frappes d’avertissement, suivies par les bombes plus fortes.

De multiples témoins oculaires rapportent que c’est le premier missile d’avertissement qui a tué les deux garçons. Alors que sur les images de l’armée israélienne, les garçons ne sont pas visibles sur le toit quand tombe le missile.

Cela parce que, comme le démontre l’analyse de Forensic Architecture, la vidéo a été falsifiée.

Au lieu de montrer les quatre frappes d’avertissement dans la séquence, les Israéliens substituent les images de la troisième frappe d’avertissement à celles de la première, mais en utilisant des images filmées depuis un angle différent.

« Seuls, trois des quatre tirs d’avertissement sont alors pris en compte », indique l’enquête. « Il manque une frappe aérienne dans la séquence ».

Celle qui a tué les garçons.

Si les deux garçons étaient visibles sur la vidéo manquante, alors ils ne devaient pas être pris pour cibles, affirme l’enquête. Si, toutefois, ils n’étaient pas visibles, « il s’ensuit que l’armée israélienne ne peut pas légitimement compter sur ses technologies de surveillance aérienne pour éviter les victimes civiles ».

« La société civile et la communauté internationale devraient se préoccuper non seulement des violations du droit humanitaire international qui sont inhérentes à cette politique de frappes d’avertissement, mais encore de la tentative de l’armée israélienne de camoufler la nuisance de cette politique en manipulant la vérité sur les meurtres de Louay Kuhail et Amir al-Nimra » ajoute l’enquête.

Une politique de bombardement des « quartiers surpeuplés »

« Comme en attestent les conséquences meurtrières des frappes aériennes lors de l’Opération Bordure protectrice en 2014, l’utilisation par l’armée de ‘missiles d’avertissement’ avant les attaques est absurde », affirme B’Tselem dans ses propres conclusions sur le dossier. « Tirer un missile sur le toit d’un bâtiment ne peut pas être considéré comme un avertissement, cela fait partie, et de façon indéniable, de l’attaque elle-même ».

Le meurtre de ces deux garçons le 14 juillet est, selon B’Tselem, « un exemple de plus de la politique d’Israël pour bombarder et tirer sur les quartiers surpeuplés de la bande de Gaza », une politique mise en œuvre durant la guerre contre Gaza en 2014 qui tua plus d’un Palestinien sur mille dans ce territoire.

Personne n’a jamais été tenu pour responsable de ces attaques, ni de la frappe qui tua Louay et Amir.

« Ma vie est un enfer depuis que mon fils a été tué. Je le pleure jour et nuit. J’entends encore sa voix et son rire merveilleux, et je vois le sourire qu’il gardait toujours », dit la mère d’Amir, Maysoun al-Nimra, à B’Tselem. « J’étais si impatiente de le voir grandir. Mais les avions de l’armée israélienne l’ont bombardé ».

La famille de Louay est elle aussi anéantie.

« J’avais espéré que Louay grandirait et irait à l’étranger pour étudier à l’université, mais mes rêves ont été réduits à néant par sa mort » dit sa mère, Maha. « Ma vie s’est arrêtée quand il a été tué. Je n’éprouve plus aucune joie, et mon cœur est plein de tristesse et de douleurs et de blessures ».

Aucune justice

Une précédente enquête de Forensic Architecture a utilisé une analyse vidéo et audio et une modélisation informatique pour identifier le soldat israélien qui avait tué de sang-froid Nadim Siam Nuwara, le 15 mai 2014, dans le village de Beitunia, en Cisjordanie occupée.

Un autre adolescent, Muhammad Abu al-Thahir, 16 ans, avait été abattu presque au même endroit, le même jour, et de la même manière.

Après une longue dissimulation par Israël, Ben Dery, un combattant de la Police paramilitaire des frontières d’Israël, en avril, s’est fait taper sur les doigts pour le meurtre de Nuwara.

Condamnant Dery a seulement neuf mois de prison, le juge a présenté le tireur, qui avait en dépit des ordres utilisé des balles réelles et qui avait menti à ce sujet, « comme un excellent policier qui était consciencieux concernant les ordres ».

Personne n’a jamais été traduit en justice pour le meurtre d’Abu al-Thahir.

Ali Abunimah est cofondateur de The Electronic Intifada et auteur notamment de La bataille pour la justice en Palestine, publié par Haymarket Books.

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine

Source: Electronic Intifada