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Le 25 octobre 2018, témoignage de Charlotte Schwarzinger

Charlotte Schwarzinger

Ce texte entend mettre en avant le renforcement de la politique israélienne qui vise à refuser l’entrée sur le territoire à de plus en plus de personnes, pour briser les liens envers la Palestine. Le passage par Israël pour atteindre les Territoires occupés est obligatoire. Mon histoire n’est qu’un exemple représentatif de l’augmentation de ces refus aux frontières dans le but de décourager toute forme de sympathie ou seulement d’intérêt pour la Palestine. Il est important de rappeler que pour la plupart des Palestiniens, notamment ceux de Cisjordanie et de Gaza, la liberté de circulation est rendue extrêmement limitée voire impossible, par les forces d’occupation israéliennes. J’ai décidé de partager ce récit tout simplement car je refuse de me taire.

24 octobre 2018. Je retrouve Maria à Orly tôt le matin. Avant les postes d’enregistrement, une femme nous demande le sujet de notre visite. « Tourisme à Tel Aviv ». Elle nous laisse passer. On achète deux belles bouteilles de champagne pour Ramallah, pour célébrer la fin de thèse de Maria sur la Palestine et mon début de terrain de recherche sur le cinéma palestinien. Nous voilà sorties de l’avion, à l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv, un checkpoint géant. On change trois fois de queue, hésitantes face aux différents visages des douaniers. On choisit finalement une file, il est temps d’y aller.


A peine deux questions, le visa de Maria s’imprime. Puis, le douanier s’arrête dans ses mouvements et nous dit d’attendre dans une pièce au fond à droite ; puis au fond à gauche où il y a foule. Après une heure d’attente, je suis finalement appelée. Le plafond du box dans lequel je suis interrogée est pourri, le ventilateur tourne dans le vide. Il m’assoit dans un coin, prend une photo, puis mes empreintes digitales, droite et gauche. En vingt minutes, je vais devoir le faire trois fois : la machine bug. Ça semble l’amuser de me le redemander toutes les cinq minutes. Questions habituelles. Oui je suis déjà venue, je suis allée à Jérusalem et Haifa. Oui, aussi un peu Tel Aviv. Non, ce n’est pas tout. Bethléem et Ramallah. A Ramallah c’était pour une exposition. Non, je ne me souviens plus du titre. Oui je sais que j’ai été « denied » (interdite d’entrée) il y a un an et demi. Non, personne ne m’a dit que c’était pour cinq ans. Pourquoi ?


Je dois répondre à toutes leurs questions, mais eux ne répondent à aucune.


Je ressors, une feuille « denied » à nouveau à la main, me rappelant les bons souvenirs d’avril 2017 à la frontière terrestre Aqaba-Eilat.

9 avril 2017 : après trois mois de résidence dans les Territoires occupés, je passe un week-end en Jordanie au sud du pays pour renouveler mon visa israélien. Un interrogatoire de 2h30 par trois jeunes soldates en service militaire : oui je fais du tourisme. Oui je suis en année sabbatique. Oui mes parents sont en France. Oui vous pouvez regarder mon téléphone. Contacts, photos, compte bancaire. J’en passe. J’ai eu droit à deux pauses. Pendant la seconde, il y avait des coups de feu à côté lors d’un entraînement de l’armée israélienne. Je repars finalement à pieds vers la Jordanie, un tampon rouge « denied » sur mon passeport, et comme seule raison une « suspicion d’immigration illégale ».

Je ressors, et fait non de la tête à Maria qui attendait debout, aux aguets. Je suis en fait bannie pour cinq ans. Maria se bat, pas moi. Elle appelle le consulat général de France à Jérusalem, puis est reconduite vers l’ambassade à Tel Aviv : « On ne peut rien faire. Même pas faire remonter l’information. Israël est un état souverain, on n’a pas de leçon de morale à lui donner. Il a le droit pour quelques raisons, de refuser l’entrée à toute personne, quelque soit sa nationalité. Quand la France refuse un étranger sur le territoire, elle ne donne aucune raison non plus. Vous pouvez toujours aller au tribunal pour contester. » En un coup de téléphone, je mesure que j’avais été naïve d’espérer avoir une quelconque protection de mon pays, à tout le moins une simple écoute.


Un uniforme sur lequel est inscrit en énorme « Immigration » demande à Maria de partir. Elle demande des explications. Cette fois, on nous annonce que je suis bannie pour dix ans. En une seule phrase, cinq années sont rajoutées, sans jamais avoir une réponse claire. Est-ce qu’on peut au moins savoir pourquoi ? « Ask her, she knows she lied for Ramallah, her friends and bla-blabla ». Aujourd’hui, je ne sais toujours pas si je peux revenir en 2023 ou en 2028.


Finalement, Maria me donne une des deux bouteilles de champagne, elle entre et moi, je rentre.

Ils doivent me mettre dans le prochain avion à 14 heures le lendemain, mais il n’est que 19 heures. Quelques minutes plus tard, on vient me chercher. A partir de ce moment-là, ils décident de m’appeler par mon deuxième prénom, Mona. « Mona, let’s go ». Je ne réagis pas. Qu’on m’appelle autrement renforce encore plus l’irréalité de la situation. « Mona Lisette ? » Je fronce les sourcils, je me lève. « You will stay at the immigration center this night ». Ils me font monter dans un van grillagé. Je soupire, je m’énerve en silence. On arrive devant un barrage, on attend que quelqu’un ouvre. « Take your bag ». On passe par un vestiaire au rez-de-chaussée. Je note deux numéros sur un morceau de papier, je prends un livre. Pas de téléphone autorisé.


Il me donne un sandwich industriel dans un emballage plastique, une brosse à dents et un savon. « Do you have any phone call to make? ». J’appelle ma mère pour la rassurer et lui dire que je ne suis plus joignable et que je serai dans l’avion demain à 14 heures.
Je raccroche, il me raccompagne dans une chambre avec deux lits superposés. La porte se ferme. Je n’avais pas compris qu’elle pouvait s’ouvrir uniquement de l’extérieur. Et me voilà, enfermée, sans avoir l’heure, avec un sandwich, une brosse à dents et du savon. Et trois femmes russes. Je regarde autour de moi et je panique. C’est vrai que j’étais la fragile française qui a été refusée et secouée dans son confort de facilité de voyage. Mais ce n’est rien comparé à la situation quotidienne des Palestiniens, et quelque part je n’ai pas le droit de pleurer.

Assise sur le dernier lit vacant, je me raccrochais au livre qu’ils m’avaient laissé prendre. Un Kundera franchement pas terrible mais au moins quand mes idées divaguaient trop et que l’angoisse d’être enfermée montait, je lisais quelques lignes. Il y avait ce passage que j’ai lu plusieurs fois, « Elle enfila sa capote militaire et je compris que cette femme était un soldat, un soldat corps et âme, un soldat triste et fidèle, un soldat fatigué par de longues campagnes, un soldat qui n’était pas capable de comprendre le sens des ordres mais les exécuterait toujours sans regimber, un soldat qui partait vaincu, mais sans tâche ». Ironiquement, entourée de soldats, j’en devenais un. Je pris la mesure de la force que je devais trouver pour faire face à ces douze heures qui m’attendaient. J’ai suivi les ordres israéliens, sans broncher j’ai accepté d’être « deported » (pour employer le terme employé par les Israéliens), de simplement fermer ma gueule comme ils le veulent, puisque de toutes façons, l’homme qui se rebelle dans la cellule d’à côté, qui frappe et hurle pour qu’on lui ouvre, ça ne marche pas. Il restera là, enfermé. Si j’ai bien réalisé quelque chose en vivant là-bas l’année dernière, c’est qu’il n’y a que des ordres qui ne font aucun sens.

J’ai eu très froid. La climatisation était en marche forcée. J’ai imité mes colocataires russes, j’ai arraché le plastique qui recouvrait le matelas pour m’enrouler dedans. Toujours dans la lumière, le néon de la chambre ne s’est pas éteint une seule fois.
Dans la nuit, un homme a ouvert notre porte et a appelé une des Russes. Je me suis aussitôt levée. « Not you, her ». Merci j’avais compris, mais on pourrait avoir une autre carafe d’eau ? Il est revenu avec un broc d’eau avec des glaçons qui débordaient. C’est vrai que j’avais besoin d’être rafraichie. Je lui demande tant que je peux de couper la climatisation, mais il ne le fera pas.

Au petit matin, je prends la chaise et je la mets devant les barreaux de fenêtre, je lève la tête et je vois un énorme drapeau israélien. Super ce début de terrain de recherche. Je demande à ma voisine russe l’heure, elle me tend sa montre : 8 heures. Elle ne parle pas un mot d’anglais. La seconde non plus. Elle vient me voir et me dit en langage des signes de déplacer la chaise et de retourner sur mon lit. Je ne comprends pas tout de suite, puis en fait elle allait vomir.
Finalement, la porte s’ouvre. Il appelle la russe qui venait d’être malade. Et moi, « Mona ». On descend, je récupère mon sac plastique. On sort, il fait tout à coup très chaud. On monte dans ce van ridiculement équipé, grillagé de toutes parts. Je rallume mon téléphone. Un message de ma mère me soulage, enfin une information : « ton avion qui décolle à 13h45 atterrit à 18h à Orly ». Merci, ça fait du bien de savoir quelque chose.

Le van s’arrête. On traverse l’aéroport, on passe devant les tapis roulants où les touristes fraichement arrivés récupèrent leurs valises. J’ai la rage. Etape « security check ». Ils fouillent nos sacs dans les moindres détails. La fille qui s’occupe du mien sort la bouteille de champagne, la montre à ses collègues et sourit. Son regard est plein de moquerie. Elle la sortira deux fois avant de la remettre dans le sac. Je suis la dernière à aller me faire fouiller le corps. Elle me demande d’enlever mes chaussures, m’inspecte au sable fin par dessus mes vêtements avec leur instrument qui détecte des traces de produits explosifs. Finalement, après m’avoir tâté le corps (seins, fesses et sexe y compris), elle prend le détecteur de métal. Elle le passe sur mon soutien gorge, ça bipe. Elle le fait sur elle, ça bipe évidemment. Elle appelle une collègue, « Please take off your braw ». Oui, j’enlève. Et non, il n’y a rien, et oui je ne sonne plus. Je me rhabille, l’humiliation continue. Je récupère mes affaires. « Sorry but liquid is not aloud ». Elle prend ma bouteille de champagne, mais bizarrement pas ma bouteille d’eau. Je n’ai pas envie de me battre, et encore moins de leur adresser le moindre mot (ils n’auront pas entendu le son de ma voix une seule fois), je la leur laisse.

On repart. L’agent de sécurité ouvre la porte, « Mona ». Je le suis, on monte dans l’avion par l’accès réservé aux employés de l’aéroport. L’agent donne mon passeport à l’équipage, « she is deported ». Il s’en va. J’ouvre dans la précipitation mon passeport, enfin une bonne nouvelle, ils ne l’ont pas marqué de leur tampon rouge denied. C’est déjà ça, je n’aurais pas à encore changer (ayant voyagé dans des pays arabes, l’incompatibilité de visa m’avait fait changé de passeport). Car, six passeports en deux ans, ça commence à faire beaucoup. L’avion est vide, c’est le côté « VIP » du déporté d’Israël : on a les mêmes avantages que la classe business (les Palestiniens parlent ironiquement de traitement « VIP » pour désigner les moyens sécuritaires israéliens démesurés lors de leur passage à l’aéroport). L’embarquement commence. On décolle. Finalement mon seul crime est de m’intéresser à l’art contemporain, au Moyen-Orient et à la langue arabe que j’avais apprise trois mois à Ramallah.

Le réel problème reste que je ne suis ni la première ni la dernière à qui c’est arrivé. Et ces soldats en service militaire aux frontières qui abusent de leur pouvoir ne s’interrogent jamais sur la politique sioniste, injuste, arbitraire de leur pays.

J’arrive à Paris, mes deux parents divorcés sont venus me chercher, une première en 23 ans. Je suis épuisée mais je continue et je prends un train pour Nantes. On est le 25 octobre 2018, 21heures 30.