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Keia Mastrianni – 9 novembre 2018


Photo de Heidi’s Bridge

Plus de 90 professionnels de la branche ont signé une lettre demandant aux chefs de ne pas participer la semaine prochaine au festival « Tables Rondes » financé par le gouvernement israélien.

La semaine dernière une image saisissante s’est mise à circuler sur les comptes Instagram de chefs, de travailleurs en cuisine, d’agriculteurs et de militants partout dans le pays. L’image montrait une table dressée avec sensualité, un régal communautaire de zeit et de zaatar, de pain, de labne avec du sumac de la ville cisjordanienne de Jénine, un moutabal de courge butternut et des olives palestiniennes, le tout impeccablement éclairé sur une table d’un rouge lumineux. Elle était postée en amont du quatrième festival annuel Tables Rondes, un festival gastronomique qui a lieu à Tel Aviv et commence aujourd’hui [9 novembre], avec le soutien du ministère israélien des Affaires étrangères et le parrainage d’American Express ; l’image était accompagnée d’une lettre ouverte adressée aux chefs sélectionnés cette année pour y participer.

Un des commentaires les plus fréquents est rédigé en ces termes : « Nous faisons partie des personnes actives dans le secteur de la restauration, au nombre de plus de 70, qui ont signé une lettre ouverte à Gabrielle Hamilton et à d’autres chefs internationaux en leur demandant de prendre la bonne décision et de se retirer du festival « Tables Rondes » qui a lieu la semaine prochaine avec un financement du gouvernement israélien. En tant que chefs, agriculteurs et travailleurs en cuisine, nous déclarons que partout les êtres humains méritent une nourriture savoureuse et équitable – depuis notre partie de l’Île de la Tortue [Amérique du Nord] jusqu’en Palestine. Souveraineté alimentaire pour tous ! »

Au moment où nous rédigeons cet article, plus de 90 professionnels du secteur de la restauration ont répondu à cet appel en donnant leur signature et, moins d’une semaine après la publication de la lettre, la cheffe Gabrielle Hamilton du restaurant Prune de New York a retiré sa participation. Jusqu’à présent elle n’a pas commenté la raison de sa décision. De plus, Ana Roš, cheffe du Hiša Franko en Slovénie, a aussi annulé sa participation*. Tables Rondes n’a pas répondu à une demande de commentaire.

Le site de Tables Rondes se présente comme « un projet culturel, un membre d’honneur du mouvement de la gastro-diplomatie, qui plaide pour le dialogue économique, politique et culturel par la gastronomie, et affirme que le meilleur moyen de gagner les cœurs et les esprits passe par l’estomac ». Il poursuit en disant que « Nous sommes fiers d’accueillir les chefs internationaux … et d’ouvrir la porte d’un dialogue fructueux, dont l’influence transcende les frontières et le temps ».

Pour ceux qui protestent, ce festival est une extension inacceptable d’une campagne diplomatique plus large mise en œuvre par le gouvernement israélien en 2005 et connue sous le nom de « Brand Israel » (la marque Israël). D’après la lettre ouverte de cette année : « Des événements tels que Tables Rondes font partie d’une campagne plus large, ‘La marque Israël’, destinée à aider le gouvernement israélien à normaliser son déni permanent des droits des Palestiniens. Le ministère israélien des Affaires étrangères a consacré de vastes ressources à cette campagne dans l’intention explicite d’améliorer l’image d’Israël à l’étranger et de faire taire l’indignation suscitée par ses massacres et ses crimes de guerre ».

La lettre de cette année est une poursuite des efforts de la Campagne Palestinienne pour le Boycott Académique et Culturel d’Israël (PACBI), une sous-section de BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), qui se présente comme un mouvement à direction palestinienne pour la liberté, la justice et l’égalité. Les organisateurs estiment que le nombre de signatures de la lettre de cette année, bien plus important que l’an dernier – plus de 90 signatures au lieu de 30 – révèle un changement monumental, particulièrement net dans ce climat imprévisible où les débats sur les questions du racisme, du sexisme et de l’oppression pénètrent tous les milieux.

« Au cours des deux dernières années, nous sommes devenus très conscients du fait que, face à l’injustice, l’apathie est dangereuse » dit Amanny Ahmad, une artiste et cheffe palestinienne-américaine, qui a signé la lettre et a aidé à la coordination. « Cette sorte de paresse n’est plus une option ».

Ahmad a grandi entre Salt Lake City, en Utah, et la Cisjordanie. Pour elle, choisir de cuisiner les mets de sa culture est un acte de résistance. Ainsi qu’elle le dit, elle « défie le colonialisme culturel et culinaire » en revendiquant sa cuisine.

L’année dernière, Ahmad et Reem Assil, la cheffe palestinienne et syrienne-américaine des restaurants Reem’s California et Reem’s Dyafa, nominée au Prix James Beard, se sont réunies pour partager leur culture dans une série de dîners sur deux soirées, organisée en réponse et en opposition à l’événement Tables Rondes. La série de diners, organisée par Ora Wise, directrice du Dream Café à la Conférence des media alliés, Kimberly Chou, co-directrice de la Foire du Livre de cuisine et Shalva Wise, conseillère artistique et coordinatrice de projets pour Jewish Voice for Peace, était intentionnellement nommée La Table Asymétrique, en référence à la situation d’inégalité dans laquelle se trouvent les Palestiniens dans le cadre de la politique israélienne.

Dans un court métrage qui n’est pas encore sorti sur la Table Asymétrique, Assil explique : « Ce que j’ai appris de l’histoire des peuples arabes – et ce qui m’a inspirée devant les pâtisseries du coin de la rue et la préservation culturelle dans le monde arabe malgré la tourmente politique – c’est ce que les gens ont été capables de faire avec la nourriture. On fait un travail de prise de conscience plus profond et la nourriture est un élément essentiel pour construire la confiance ».

Bien que la Table Asymétrique fût sa première confrontation avec Tables Rondes, Assil a été dans la militance palestinienne depuis ses années d’université, et s’engage également dans le soutien à des communautés arabes plus larges dans la Baie de San Francisco. En mai dernier, après l’ouverture du restaurant Reem’s California, Assil a reçu des menaces de mort et des manifestations de violente animosité de la part de protestataires alignés sur les positions de l’extrême droite et pro-israéliennes, en raison d’une fresque de la militante palestinienne Rasmea Odeh accrochée dans sa pâtisserie.

Tara Besosa-Rodriguez, militante portoricaine fondatrice du Département de la Nourriture, a signé la lettre cette année en solidarité avec la communauté arabe. Elle considère que l’action qu’elle mène à Porto Rico en développant un mouvement anticolonial et en s’associant étroitement à des cultivateurs locaux dans un plaidoyer pour un système alimentaire différent, plus souverain, est une lutte identique à celle du peuple palestinien. Plus tôt cette année, au Dream Café de Detroit, Besosa Rodriguez a donné de son temps lors d’un brunch palestinien animé par Amanny Ahmad. « C’était la véritable raison pour laquelle j’étais à Detroit » dit Besosa Rodriguez. « J’avais besoin de rencontrer cette femme, de partager sa nourriture, de ressentir sa douleur et aussi sa détermination ».

Le militant de la cuisine indigène M. Karlos Baca, créateur de la coopérative alimentaire Taste of Native Cuisine (Un goût de cuisine autochtone), a signé la lettre pour les mêmes raisons. « J’ai vu, goûté et étudié les paysages culinaires de la Palestine avec mon amie Amanny Ahmad, et le parallélisme est frappant », dit Baca. « Le déplacement continuel du peuple palestinien par la violence, ainsi que la destruction constante de leurs oliviers et de leurs systèmes agricoles, sont en miroir de l’histoire indigène des peuples Dinè et Pueblo du désert du Sud-Ouest, qui continue aujourd’hui avec la destruction des écosystèmes du riz sauvage dans la région des Grands Lacs et des habitats des saumons dans le territoire littoral des Salish. »

Un coup d’œil aux signatures qui accompagnent la lettre adressée cette année à Tables Rondes révèle une liste impressionnante de talents culinaires, dont beaucoup travaillent pour la justice alimentaire sous leur propre responsabilité. La liste comprend les noms du chef Daniel Patterson, bien connu pour le restaurant Coi, qui soutient activement les questions d’accès à l’alimentation et épaule des chefs de couleur, notamment au Dyafa de Reem Assil ; Ben Miller et Cristina Martinez de South Philly Barbacoa, restaurant qui a figuré récemment dans la série documentaire Chef’s Table, résistent activement aux injustices subies par les sans-papiers ; et le People’s Kitchen Collective (Collectif de cuisine populaire), qui cuisine pour nourrir, donner accès et entretenir la prise de conscience. La liste continue.

« Tout est lié » dit Wise. « La nourriture est à l’intersection de tous les systèmes de pouvoir, des points de vue économique, politique et environnemental. Et ceux d’entre nous qui sont dans le monde de l’alimentation ont une responsabilité de conteurs, protecteurs, gardiens parce que nous sommes à cette intersection.

*Mise à jour du 10 novembre 2018 : cet article avait à l’origine mentionné le retrait du site de Tables Rondes de la cheffe italienne Isa Mazzocchi du restaurant La Palta et en avait déduit que c’était en réponse à son opposition ; des représentants ont précisé que le nom de Mazocchi avait été retiré parce que ses prestations affichaient complet.

Traduction : SF et SM pour L’Agence Media Palestine
Source : Munchies Vice