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Wafa Ali – 3 novembre 2018

Rouler pour la Palestine

Le fondateur de ‘La Palestine à Vélo’, Sohaib Samara, parle à MEMO (Middle East Monitor)

Ce qui a commencé pour Sohaib Samara comme un moyen pour être en forme l’a vu traverser la Cisjordanie en passant par des centaines de ses villages. « En 2015, pour mon travail, j’ai eu à monter les escaliers jusqu’à un appartement au sixième étage », dit-il, ajoutant : « A l’époque, j’étais un fumeur de chicha et je suis parvenu en haut dans un état de grand épuisement. Je me suis senti en mauvaise santé pour quelqu’un dans la vingtaine […] et j’ai décidé d’essayer de trouver un vélo pour m’entraîner ».
Après un an de cyclisme en solo à travers la Cisjordanie, Sohaib, 30 ans, a lancé une association de cyclistes appelée « La Palestine à Vélo ». « J’ai décidé de créer ‘La Palestine à Vélo’ pour permettre à d’autres de voir la Palestine comme je la vois », dit Sohaib. Pendant les deux années qui ont suivi la création de l’association, des jeunes gens, hommes et femmes, ont rendu visite à toutes les communautés de Cisjordanie. Au cours de la seule première moitié de 2018, l’association de Sohaib a est passée par 135 villages de Cisjordanie, plus de 1.000 personnes ayant participé à ces tournées. Et pourtant, ce ne fut pas toujours une course facile.

Rouler pour la Palestine

Voir des gens rouler à vélo dans les rues n’est pas courant en Palestine. Quand il a commencé à pédaler, Sohaib a fait face à plein de critiques, mais maintenant, il pense que les choses ont changé. « Je veux faire connaître la culture du cyclisme à autant de gens que possible », explique Sohaib. Les filles, en particulier, ont dû affronter quantité de critiques, car voir des filles à vélo était perçu comme socialement inacceptable, mais cela a changé : « Aujourd’hui, les gens prennent contact pour se renseigner sur les tours à venir et attendent avec impatience d’en savoir plus sur nos activités », dit Sohaib.

Cependant, pour avoir fait l’expérience de rouler à vélo dans d’autres pays arabes, Sohaib explique que la question principale, ce n’est pas la culture, mais plutôt l’occupation israélienne : « J’ai roulé sur des centaines de kilomètres en Tunisie sans être arrêté ni interrogé par quiconque. » Pourtant, si vous roulez à travers la Cisjordanie occupée, « il est peu probable que vous puissiez rouler sur plus de dix kilomètres sans tomber sur un checkpoint israélien », dit Sohaib.

Malgré le fait que les checkpoints israéliens leur aient répétitivement gâché les tournées ces deux dernières années, La Palestine à Vélo souhaite passionnément continuer. Sohaib nous raconte un incident auquel le groupe a fait face l’année dernière lors d’une tournée qu’ils avaient organisée de Ramallah au village d’Abud, à quelques 20 kilomètres au nord-ouest de Ramallah : nous nous sommes arrêtés à Nabi Saleh pour une pause et, lorsque nous avons quitté le village pour finir notre parcours, nous avons été stoppés par une vingtaine de véhicules des forces d’occupation qui bloquaient la route », dit Sohaib. « Ils nous ont interrogés pendant environ une heure avant de nous permettre de continuer », ajoute-t-il.

D’après le Bureau de lONU pour la Coordination des Affaires Humanitaires (OCHA oPt), il y a 572 obstacles imposés par l’occupation israélienne à la circulation des Palestiniens à travers la Cisjordanie. Les fermetures font partie de chaque tournée pour Sohaib et son association, mais elles ne l’arrêtent pas : « Il n’y a pas de raison de s’en inquiéter », dit il. « Même s’il y a beaucoup de checkpoints autour de nous, nous les affronterons et nous passerons, et si les forces d’occupation nous font repartir, il y a toujours d’autres routes à découvrir. »

Comme l’association grossissait, ils ont organisé des trajets plus longs. L’année dernière, dans le contexte du Sommet de la Ligue Arabe, ils ont décidé d’attirer l’attention sur la liberté de circulation limitée des Palestiniens. Un groupe de deux femmes et huit hommes a pédalé de la Palestine jusqu’à la Jordanie – où se tenait le sommet – appelant cette tournée « Le Tour de la Liberté ». Sohaib m’a raconté ce qu’il a vécu :

Ce trajet de 455 kilomètres qui démarrait face au checkpoint de Qalandia en direction d’Al-Aqaba, il nous a fallu quatre jours pour l’accomplir. Nous devions traverser le Pont Allenby pour entrer en Jordanie – la traversée de trois kilomètres de long nous a pris plus de trois heures. Comme tout Palestinien qui a besoin d’aller de Cisjordanie en Jordanie, nous avons dû passer par le point de contrôle palestinien de la frontière, l’israélien, et puis le jordanien.

Leurs voyages sont une illustration de la vie sous occupation ; les restrictions de circulation imposées par l’occupation israélienne font partie de la vie de tout Palestinien. La Palestine à vélo résiste en circulant. Dans une tournée récente, ils ont roulé le long du Mur de Séparation, 70 cyclistes parcourant en cinq jours les 770 kilomètres de route dans la longueur de la Cisjordanie. Se déplacer à travers la Palestine n’est pas qu’un simple sport pour cette association, pour eux, il s’agit de déclarer que la terre est à eux. « Notre cyclisme est une forme de résistance », dit Sohaib, ajoutant : C’est notre devoir de conserver notre relation avec cette terre, si nous arrêtons de circuler, l’occupation va nous en voler encore plus. »

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine
Source : MEMO