Morte avant d’être née

Hamza Abou Eltarabesh – 11 Septembre 2018

Muhammad Abou Khamash tenant une photo de sa défunte enfant Bayan. Abed Zagout

Dans la soirée du 8 août, Muhammad Abou Khamash, âgé de 29 ans, acheta un peu de nourriture pour sa femme enceinte Inas, de 23 ans, quelques bonbons pour sa fille Bayan d’un an et demi et de quoi nourrir les poules qu’il élève à côté de leur modeste maison de location dans la partie est de Deir al-Balah, au centre de la bande de Gaza.

Comme beaucoup d’autres à Gaza, ce soir- là, Muhammad qui est officier de police, était pendu aux informations sur son poste de radio à piles, dans l’attente de l’annonce d’un cessez-le-feu. Le 7 août, Israël avait bombardé un poste d’observation au nord de Gaza et tué deux combattants du Hamas.

La petite famille s’est réunie pour le repas avant de se préparer à se coucher dans la salle de séjour, dira plus tard Muhammad à l’Electronic Intifada. La pièce était la plus fraîche et la plus agréable pour dormir. Cette soirée d’été était chaude et il n’y avait pas d’électricité.

Vers 1h et demie du matin, un missile israélien, apparemment lancé d’un avion de combat, a frappé la maison. Inas, l’enfant à naître et Bayan ont été tuées toutes les trois.

Une scène révoltante

Il a fallu presque 30 minutes aux voisins pour réaliser où le missile avait frappé et pour parvenir à cette maison. C’est une zone rurale et les constructions sont éparpillées. De plus, étant seulement à quatre km de la frontière avec Israël, les habitants doivent se déplacer prudemment pour éviter d’être eux-mêmes des cibles.

Lorsqu’ils ont finalement rejoint la maison, ils se sont trouvés devant une scène révoltante.

« Mes frères et moi-même avons été les premiers à arriver » a dit Sakher Jaber, de 23 ans. « Il y avait du sang partout. Certains voisins se sont évanouis à cette vue ».

À l’intérieur, même le plafond avait des traces de sang. À côté d’un berceau bleu prêt pour le bébé à venir, mais finalement voué à n’être jamais utilisé, quelques jouets de Bayan étaient éparpillés.

Il semblait impossible que quiconque survive, mais Muhammad fut en quelque sorte jeté hors de la maison par la force de l’explosion. Il était inconscient à l’entrée des voisins.

Muhammad était encore dans le coma quand sa famille fût enterrée, les trois dans le même cercueil.

Un mauvais rêve

La famille Abou Khamash rejoint une longue liste de victimes civiles de la violence israélienne à Gaza. Et tandis que l’armée israélienne prétend que ses avions visaient une cible du Hamas proche, les voisins ont affirmés qu’aucune cible de la sorte n’existait.

En revanche, les habitants et les membres de la famille ne peuvent que faire le deuil des victimes de ce qu’ils considèrent comme un bombardement israélien insensé de plus, tel celui qui a visé l’immeuble de plusieurs étages du centre culturel Al-Michal de Gaza, plus tôt ce jour là.

 

Muhammad Abu Khamash (Abed Zagout)

Iman Abu Khamash, âgée de 19 ans, se souvient de sa sœur aînée, Inas, comme quelqu’un qui « procurait du bonheur dans notre maison ».

« Inas allait avoir son diplôme d’institutrice l’an prochain. Elle voulait travailler pour aider son mari à offrir une vie meilleure à leurs enfants ».

Muhammad, blessé à la jambe et à la tête, a passé quatre jours dans le coma et ne savait rien quand il en est sorti.

« La dernière chose dont je me souvienne c’est que je suis allé me coucher. Et puis je me suis réveillé à l’hôpital » a-t-il dit à l’Electronic Intifada.

Il a immédiatement demandé des nouvelles de sa famille, mais n’a pas pu croire ce que son cousin, Yousif, lui a dit de ce qui était arrivé. Yousif, un homme de 32 ans, a dû amener son oncle, Kamil, le père de Muhammad, pour lui annoncer la nouvelle et Muhammad, qui avait reçu une formation d’officier de police au Soudan, ne parvient toujours pas à y croire.

« Je me crois encore dans un rêve. Ma famille n’a rien fait à Israël » a dit Muhammad. « Ils ont brisé mon cœur et détruit ma vie. Nous avons été visés dans notre sommeil et après leurs médias disent que nous sommes des terroristes. Comment est-ce possible ? ».

La vie, ça ne se pardonne pas

C’est la troisième fois que Muhammad perd des membres de sa famille au cours des dernières années. Un frère ainé, Amer, est mort en 2013 dans l’explosion d’un tunnel d’approvisionnement – un tunnel utilisé pour passer clandestinement la frontière entre Gaza et l’Égypte.

Et plus tôt cette année, son plus jeune frère Moukhtar a été tué d’une balle par des snipers israéliens lors de la Grande Marche du Retour.

Muhammad et Inas prévoyaient en fait d’appeler leur fille à naître Razan, comme Razan al-Najjar, une infirmière également tuée par balles lors des manifestations de la Grande Marche du Retour.

Mais personne ne le savait. Lors de l’enterrement de l’enfant à naître, les autorités ont émis un certificat de décès au nom de Hayat, « vie » en arabe.

« Imaginez-vous, a dit Muhammad, qui a déclaré qu’il ne pourrait jamais pardonner ce qui est arrivé, « un acte de décès a été établi pour ma fille avant même qu’elle n’ait un acte de naissance ».

Hamza Abu Eltarabesh est journaliste à Gaza.

Traduction : Sonia Fayman pour l’Agence Média Palestine

Source : The Electronic Intifada