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Amjad Ayman Yaghi – 30 août 2018


Ibrahim Talalqa en service pendant une manifestation récente faisant partie de la Grande Marche du retour / Mohamed Hajjar

Depuis le début de la Grande Marche du retour fin mars, l’armée israélienne n’a laissé aucun doute sur son absence de limites dans sa gestion des manifestations de Gaza.

Un engagement  militant qui a causé la mort d’au moins 125 manifestants, en a blessé plus de 5000 par balles réelles, dont plus de 800 enfants, le message est clair : Manifestez et encourez mort et blessures.

Mais même ceux qui ne manifestent pas ne sont pas en sécurité. Les forces israéliennes ont tué deux journalistes   et en ont blessé au moins 90 autres. Trois membres du personnel médical ont aussi été tués.

Malgré tout, ils reviennent : manifestants, journalistes et, bien sûr, personnel médical.

Selon le ministère de la Santé de Gaza, il y a eu au moins 370 cas d’agents paramédicaux blessés pendant les manifestations et près de 70 ambulances ont subi des dommages.

« Je crois au dicton : celui qui sauve une vie, sauve toute l’humanité », dit Muhammad al-Hissi, 43 ans, un agent paramédical au décennies d’expérience.

Al-Hissi, maintenant directeur des services médicaux d’urgence de la Croix-rouge de Palestine à Khan Younes, au sud de la bande de Gaza, est une figure toujours présente dans les manifestations de la Grande Marche du retour. Et ses vingt ans de service font aussi de lui un vétéran de toute la deuxième antifada et des trois guerres israéliennes sur Gaza.

Il a des cicatrices pour le prouver.

Un sens du devoir

La première fois qu’il a été blessé, a-t-il raconté à The Electronic Intifada, c’était au cours d’une frappe aérienne israélienne en 2002, après laquelle il a eu besoin de plusieurs opérations pour retirer le   shrapnel de sa main droite.

En 2014, pendant l’offensive israélienne de 51 jours sur Gaza, il a été à nouveau blessé à la même main pendant une autre attaque aérienne, et cette fois il a eu besoin d’un implant en métal qu’il continue à porter.   Et pendant les dernières manifestations il a été frappé à la poitrine par une bombe de gaz lacrymogène, qui l’a invalidé pour cinq jours.   

Pourtant il n’est pas découragé.

«  Notre travail humanitaire est plus grand que l’occupation israélienne », a-t-il déclaré à The Electronic Intifada.

Un sens du devoir, a-t-il dit, l’a porté à travers le gaz lacrymogène, le sang et les décombres.

«  C’est difficile de sauver des gens des immeubles qui ont été bombardés. Les débris continuent à tomber sur nos têtes. Quand cela arrive, j’essaie de me souvenir des blessés et je me reprends», a expliqué al-Hissi. « Mon travail est de sauver des vies humaines ».   

Dans la ligne de feu

Al-Hissi se dit choqué par le nombre de victimes, et pas seulement parmi les manifestants. Il a contacté des organisations internationales, dont le Comité international de la Croix Rouge et l’Organisation mondiale de la Santé, afin qu’elles les aident à faire pression sur Israël pour que le personnel médical ne soit pas ciblé quand il fait son travail.

Parmi les nombreuses personnes en service blessées à plusieurs reprises  pendant la Grande Marche du retour, il y a Ibrahim Talalqa, 23 ans. Talalqa s’est porté volontaire pour trois ans dans une équipe de service médical de la défense civile afin de devenir un agent paramédical qualifié.

Il a été blessé trois fois dans les trois derniers mois ; la dernière fois était le 3 août, quand il a été mitraillé par du  shrapnel alors qu’il s’occupait d’un jeune blessé. Le shrapnel, a-t-il dit, venait d’une balle  qui a explosé près de son ambulance  approchant de la personne blessée.

«  A Gaza, les infirmiers quittent leur maison sans savoir s’ils vont revoir un jour leurs familles », a expliqué   Talalqa. Il fait de son mieux pour soulager l’inquiétude de sa famille, a-t-il ajouté. « Ma mère est inquiète pour moi, mais elle se montre forte devant moi et soutient mon choix. Quand je suis blessé, je ne lui dis pas avant d’être de retour à la maison ».

Muhammad al-Hissi dit qu’il a fait appel à des institutions internationales pour faire pression sur Israël afin qu’il arrête de cibler le personnel médical / Mohamed Hajjar

Talalqa se souvient des manifestations du 14 mai comme des pires – elles ont aussi connu le plus grand nombre de victimes de toutes les séries de manifestations à ce jour. Il n’a pas été blessé à cette occasion, mais il s’en est fallu de peu.

A un moment, il a dû ramper sur son estomac pour atteindre un jeune qui avait été blessé près de la bordure. Quand il l’a finalement atteint, il a dû porter le jeune homme, qui avait une blessure à la poitrine, jusqu’à l’ambulance. Mais il n’a pas pu atteindre l’ambulance tout de suite à cause de l’intensité des tirs. Talalqa a finalement dû déposer l’ homme blessé sur le sol et attendre avec lui jusqu’à ce qu’une ambulance puisse enfin les récupérer.

Le pire peut-être a été lorsqu’il a vu un collègue atteint à la jambe alors qu’il portait un blessé de 12 ans qui a alors été encore touché par un tir dans le dos. Finalement les équipes médicales à proximité ont réussi à extirper l’enfant et l’infirmier de la scène. Les deux ont survécu.

Des infirmiers aguerris

Adel al-Masharawi est un autre agent paramédical vétéran. Il a 41 ans et a commencé en 2000, et il dit que la situation n’a fait que s’aggraver. Il s’est évanoui 4 fois au cours des manifestations récentes, par inhalation de gaz lacrymogènes, et il est convaincu que la composition chimique du gaz a  changé au cours de ces dernières années. Il s’inquiète de ce qu’une trop grande exposition puisse causer des maladies à l’avenir.

Mais, comme les autres infirmiers, il est déterminé à continuer.

« Nous faisons partie du combat palestinien », a-t-il dit. « C’est notre devoir de travailler et de sauver des vies quelles que soient leurs blessures et où qu’ils puissent être ».

Adel al-Masharawi vient à l’aide d’un collègue exposé au gaz lacrymogène
Mohamed Hajjar

C’est peut-être un devoir pour ces infirmiers aguerris, mais ceux qui ont été sauvés seront toujours reconnaissants.

Le 3 août, Bashar al-Muzaini, 18 ans, s’est retrouvé aux abords d’une manifestation, agitant un drapeau et portant   l’emblématique  kuffiyeh palestinien noir et blanc.

Ses amis  et lui se trouvaient à une distance de 500 mètres de la bordure, une distance où ils pensaient être en sécurité. Mais à un moment, lorsqu’un épais nuage de gaz lacrymogène s’est abattu sur le groupe, al-Muzaini s’est retrouvé seul, nauséeux et désorienté.   Al-Masharawi a fini par atteindre le jeune en pleine confusion, l’aidant à s’éloigner des gaz et lui fournissant un médicament pour atténuer la nausée.

Al-Muzaini a réalisé plus tard qu’il avait eu de la chance de s’en sortir avec seulement un empoisonnement au gaz lacrymogène.   La zone avait été le site d’un tir nourri pendant qu’il était perdu dans le brouillard. Mais quand il a essayé de remercier al-Masharawi, il a presque essuyé une rebuffade.

« Quand je suis allé remercier l’infirmier, il m’a dit que cela arrivait chaque jour », a dit al-Muzaini à The Electronic Intifada. « Je n’étais pas le premier et je ne serai pas le dernier qu’il secourerait comme cela. »

Amjad Ayman Yaghi est un journaliste basé à Gaza.

Traduction : CG pour l’Agence Média Palestine

Source :  The Electronic Intifada