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Alaa Tartir – 27 août 2018

Les aides ont été utilisées comme un outil pour paralyser les Palestiniens —il est temps que nous reprenions le contrôle.

L’Autorité palestinienne peut poursuivre quatre objectifs pour assurer la dignité, l’autodétermination et la propriété locale de la fourniture de l’aide.

En 2006, après la victoire du Hamas aux élections parlementaires palestiniennes, conduites honnêtement et démocratiquement, des donateurs clés de l’aide internationale suspendirent leurs aides en Cisjordanie et dans la bande de Gaza occupées pour protester contre le résultat des élections. A cette époque, où je travaillais dans une université palestinienne reconnue, nous recevions lettre après lettre de donateurs nous informant que nos projets conjoints étaient abandonnés, que notre collaboration était suspendue et que notre financement était coupé.

Le visage hideux de l’aide

Nous paniquions tous et nous nous sentions attristés par rapport aux projets que nous étions en train de mettre en place; nous nous sentions humiliés de recevoir par fax —pas même au cours d’une réunion ou par un appel téléphonique — les nouvelles qui dictaient notre avenir. Cette expérience nous a montré le visage hideux de l’aide internationale et a illustré pour nous le fait que c’était une mauvaise idée de laisser d’autres personnes décider de notre avenir. Cela nous a aussi montré que l’aide était un « cadeau » deux fois maudit : maudit tant pour le donneur que pour le receveur. Mais cela nous a aussi donné une bonne leçon  : si nous, Palestiniens, ne veillions pas à la dignité de notre développement, personne ne le fera.

Cette leçon majeure n’a pas été bien comprise ou reconnue par les dirigeants politiques palestiniens et, depuis, l’aide internationale a continué à être gaspillée au lieu d’être utilisée effectivement pour transformer la vie des gens. Le dernier épisode a eu lieu un peu plus tôt dans l’année lorsque le président des Etats-Unis Donald Trump a menacé de retirer son aide à l’Autorité palestinienne (AP). Il n’a pas seulement gelé son aide, il a aussi déménagé l’ambassade américaine à Jérusalem, reconnaissant Jérusalem comme la capitale d’Israël, et a attaqué l’UNRWA [United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East/Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient] et le droit palestinien inaliénable au retour.

A part quelques déclarations fougueuses et une flamboyante rhétorique, les dirigeants politiques palestiniens n’ont entrepris aucune action significative pour contrer les Etats-Unis et son Trumpisme. La semaine dernière, le gouvernement américain a décidé de sabrer plus de 200 millions de dollars de l’aide palestinienne ; néanmoins la réponse des dirigeants politiques palestiniens continue à n’être que des condamnations, en termes musclés, mais inoffensive, sans réelle action.

Voici quatre actions de sens commun que les dirigeants politiques palestiniens pourraient envisager pour répondre à cette interruption récente de l’aide des Etats-Unis.

Les subventions de l’UNRWA en 2017 : les 10 plus gros donateurs contribuaient à plus de 80% du revenu de l’UNRWA en 2017

Arrêter la coordination de sécurité avec Israël

Premièrement, arrêter toutes les relations et la coopération avec le Coordonnateur de la sécurité des Etats-Unis (USSC). Ceci s’accorderait avec la décision de l’OLP, les demandes de tous les partis politiques palestiniens, ainsi que du peuple palestinien, d’arrêter la coordination israélo-palestinienne en matière de sécurité et de changer la dynamique dans le domaine de la sécurité.

La coordination de la sécurité a été l’une des raisons majeures qui a abouti à la création de l’USSC en premier lieu il y a plus de dix ans. L’USSC ne viole pas seulement les principes internationaux fondamentaux de la fourniture d’aide, parce que son intervention continue à causer des dommages à la population récipiendaire, mais il agit aussi comme un bras supplémentaire de l’occupation coloniale d’Israël.

L’aide des Etats-Unis fournie par l’intermédiaire de l’intervention de l’USSC n’est une aide ni pour la Palestine ni pour les Palestiniens ; c’est une aide pour soutenir les actions brutales de leur oppresseur (l’occupation israélienne) et c’est aussi une aide pour les entrepreneurs américains et leur personnel de sécurité. De plus, l’intervention de l’USSC n’a pas seulement visé à protéger la sécurité de l’oppresseur, elle a aussi conduit à la répression supplémentaire du peuple opprimé (les Palestiniens) en rendant les forces de sécurité de l’Autorité palestinienne plus autoritaires dans leur nature, sous prétexte d’assurer la stabilité,  la loi et l’ordre.

Le mal causé par la mission de sécurité des Etats-Unis (USSC) est évident et apparent et il est temps de lui faire rendre des comptes et de rejeter son intervention.

Une intervention nuisible

Deuxièmement, fermer les projets et les opérations de l’USAID [United States Agency for International Development/Agence des États-Unis pour le développement international]. L’introduction de l’USAID dans la société palestinienne a été profonde et nuisible depuis sa création.

Les conditions qu’ils imposent aux Palestiniens, et le genre d’intervention qu’ils poursuivent, ne conduisent pas seulement à une dépendance préjudiciable vis-à-vis de l’aide et à un soutien du nuisible statu quo, mais ont aussi déformé la structure de la société civile palestinienne, son ensemble de valeurs, et les fondements et fondations du contrat social entre le gouverné et le gouvernant.

Pour renverser ces tendances, il est temps d’empêcher l’USAID de causer encore plus de dommages. Son intervention future sera encore plus dangereuse parce qu’elle implémentera la vision politique du gouvernement des Etats-Unis ce qui n’est pas de bon augure pour quelque sorte de développement positif, de prospérité ou de paix que ce soit.

Il est temps d’arrêter le « business as usual » de l’USAID et de lui faire rendre des comptes si vraiment la dignité du peuple palestinien est importante. S’il n’est pas possible de s’attaquer au dommage historique que cette agence a causé, il y a maintenant une opportunité en or de prévenir des dommages à venir, et une piste efficace pour que cela se matérialise est d’interrompre les projets et les opérations de l’USAID.

Des objectifs de sens commun

Troisièmement, couper les liens avec l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem et son personnel, son soutien, ses projets. Il n’est pas raisonnable de continuer à renforcer des liens avec une entité qui déclare clairement et crûment la guerre contre vous, votre peuple et vos droits fondamentaux, ni de l’accueillir à bras ouverts.

Même les principes de base de la diplomatie n’excusent pas un tel comportement. Repousser et résister est la réaction naturelle. Alors que l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem continue à célébrer les bourses d’études qu’elle offre à de jeunes Palestiniens brillants, elle agit sans aucun doute comme l’ombre et le bras du gouvernement américain en territoire palestinien occupé, pour implémenter ses politiques, ses stratégies et ses visions politiques.

Se contenter d’ignorer les actions de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem, comme les dirigeants politiques palestiniens ont choisi de le faire, n’est ni suffisant, ni efficace, pour changer la dynamique des pouvoirs.

Quatrièmement, et finalement, couper (par 200 millions de dollars) les coûts de la facture gonflée du secteur de sécurité de l’Autorité palestinienne. Comme la rubrique la plus coûteuse du budget de l’AP demeure son secteur de sécurité, qui dévore près de 30% du budget et fournit très peu de sécurité et de protection au peuple palestinien, la récente décision du gouvernement Trump offre aux planificateurs et aux dirigeants politiques une opportunité de réévaluer leurs priorités et de s’éloigner d’un paradigme qui leur a été imposé pour servir de sous-traitant à l’occupation israélienne.

Couper ces quelques 200 millions de dollars et partager avec le peuple palestinien l’analyse et la preuve de cette coupure enverra un message clair au gouvernement des Etats-Unis et aux joueurs clés de l’industrie de l’aide, à savoir qu’il est temps de changer de vitesse pour garantir la dignité, l’autodétermination et la propriété locale de la fourniture d’aide aux Palestiniens.

Il est certain que les quatre objectifs proposés sont de nature politique, qu’ils auront des conséquences pour les dirigeants politiques palestiniens actuels et futurs et créeront  des difficultés à court terme. Mais d’un autre côté, ces objectifs sont des actions de sens commun que beaucoup de Palestiniens pourraient bien espérer. J’espère seulement que le sens commun sera plus commun en Palestine et au-delà.

-Dr Alaa Tartir est conseiller de programme à Al-Shabaka, le Réseau de politique palestinien, et chercheur associé au Centre sur le conflit, le développement et la construction de la paix (CCDP) au Graduate Institute of International and Development Studies (IHEID) à Genève, Suisse. Suivez Alaa Tartir sur Twitter @alaatartir and lisez ses publications at www.alaatartir.com .

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la ligne éditoriale de Middle East Eye.

Source : The Middle East Eye
Traduction : CG pour l’Agence Média Palestine