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15 août 2018, par Einat Weizman

De la même façon que la droite israélienne a constamment acquis plus de pouvoir et s’est ancrée dans le gouvernement tout au long des dix dernières années, de la même façon y a-t-il eu une augmentation conséquente de la censure des œuvres artistiques israéliennes. Le problème s’est particulièrement aggravé sous la ministre de la Culture Miri Regev, du parti du Likoud, entrée en fonction en 2015.

Dans ces efforts pour étouffer la parole, on trouve les arrestations répétées de l’artiste de gauche Natali Cohen Vaxberg et le retrait de financement par la ministre de la Culture d’un spectacle de danse du chorégraphe Arkadi Zaides qui a  utilisé l’enregistrement fait par l’association des droits de l’Homme B’Tselem. Bien que Regev – qui était auparavant le principal censeur de l’armée israélienne et qui a essayé de promouvoir la loi qui exigeait la « loyauté » envers Israël de la part des artistes qui bénéficiaient d’un financement du gouvernement – soit le visage du virage d’Israël vers la censure, c’est une attitude qui s’est infiltrée dans la société israélienne. En 2016, un roman qui racontait une histoire d’amour entre un Israélien et une Palestinienne a été retiré du programme de l’éducation nationale, et les artistes décrivent les torrents de haine déversés dans les mails devenus une routine pour toute œuvre perçue comme « anti-israélienne ».

Einat Weizman fait partie de ces artistes. La pièce de Weizman, Prisonniers de l’Occupation, a été écrite avec d’anciens prisonniers politiques que l’on ne peut mentionner sans mettre en danger les conditions de leur libération (notamment, une scène a été écrite à l’intérieur des murs de la prison et est sortie en fraude). L’oeuvre était à l’origine écrite pour être jouée en juin dernier au Festival de Théâtre de la Périphérie d’Acre, mais la municipalité d’Acre et le comité de direction du festival sont intervenus pour faire retirer la pièce du programme, provoquant la démission du directeur artistique du festival et de multiples retraits par solidarité d’autres artistes qui y participaient. Regev s’est attaquée directement à Weizman, appuyant l’interdit et accusant l’auteure de la pièce de « glorifier les terroristes ». Le résultat de cette campagne, c’est que les créateurs continuent à se battre pour lever des fonds afin de mettre la pièce en scène indépendamment.

Mais Prisonniers de l’Occupation n’est pas une pièce sur la glorification du terrorisme. Comme le lecteur le verra dans l’extrait qui suit, c’est une histoire qui parle de la brutalité de l’occupation israélienne et du coût terrible de ce contrôle total sur la vie des Palestiniens. Le résultat des interrogatoires prolongés et de l’emprisonnement, comme Weizman le montre dans son œuvre, c’est de faire perdre leur humanité aux Palestiniens, de les briser complètement. Et tandis que ce sont les Palestiniens qui paient le prix le plus élevé de ce genre de méthodes, elles font également s’infiltrer leur cruauté implacable dans la société israélienne.

« Le théâtre est le seul moyen que je puisse imaginer pour informer sur cette réalité… il n’en existe pas d’autre  » , dit le narrateur de la pièce de Weizman au premier acte. « La valeur la plus importante dans ce que vous allez voir, c’est la fidélité envers la vérité… Nous n’avons rien censuré ici. » Pas étonnant que ceux qui sont le plus déterminés à laisser les choses en l’état choisissent de cibler ceux qui décrivent les choses, comme elles sont.

Cet extrait a été traduit par Ofer Neiman.

***

IBRAHIM : La première règle pour tenir bon lors d’un interrogatoire, c’est de ne pas faire – ne pas accepter un café de leur part, ne pas accepter un thé, ne pas accepter une cigarette, ne rien accepter.

INTERROGATEUR 1 : Tu te crois malin ? Des tas d’hommes plus grands et plus forts que toi se sont retrouvés là et ont chanté. Ils sont tous tombés ici. Personne n’est sorti d’ici sans avoir raconté tout ce qu’il savait. (Proverbe arabe) « La main ne peut affronter un poignard. »

INTERROGATEUR 2 : Où as-tu rencontré Hassan Saafi ? (Claque)

INTERROGATEUR 1 : Ecoute, si tu ne parles pas, nous allons amener Laila. Je suis sûr que ce sera plus agréable pour nous de l’interroger.

(Silence)

Je l’ai vue. J’ai envie de l’essayer. Si tu veux, je te ferai venir pour que tu voies comment j’en jouis. Qu’est-ce que tu dis ? Est-ce que je devrais la basculer ici sur la table ? (Claque) J’ai l’impression qu’elle finira par mieux comprendre qu’une minable pédale terroriste. (Claque) Qu’est-ce que tu dis ? Est-ce que je dois faire venir ta putain ici ? Nous avons faim. (Rires) 

IBRAHIM : Deuxième règle : Quand l’interrogateur s’énerve et commence à te battre, c’est bon signe. Cela veut dire qu’il perd le contrôle. Il perd confiance dans sa capacité à obtenir quelque chose.

INTERROGATEUR 2 : Ecoute moi bien, tu ne verras pas la lumière du jour. Je m’assurerai personnellement que tu sois condamné à perpétuité.

WISSAM : Puis-je aller aux toilettes ?

INTERROGATEUR 1 : Tu peux te chier dessus, de toute façon tu pues.

Wissam pisse.

Espèce d’ordure, assieds toi maintenant dans tes immondices.

L’interrogateur jette Wissam dans la flaque d’urine et y pousse sa tête avec sa jambe.

Hassan Saafi a travaillé avec toi en février ?

WISSAM : Connais pas de Hassan.

IBRAHIM : Troisième règle : Toujours s’en tenir à un seul récit. Confesser même un détail aboutira à confesser toute l’histoire et à faire tomber les autres avec toi. Ils essaieront d’extraire de toi un petit « oui », mais c’est une pente glissante.

Les interrogateurs emmènent Wissam dans la cour et dans la position dite « shabach ». Plusieurs détenus sont là, chacun attaché différemment, tous avec un sac sur la tête. Un officier reste  là. Chaque fois que Wissam s’endort, l’officier le réveille en le frappant sur la tête.

J’avais un ami qu’ils avaient mis dans une position shabach. C’était un déménageur, habitué à transporter des réfrigérateurs, des machines à laver, des choses très lourdes, et il était physiquement très fort, gros et grand, et ceinture noire de karaté.  Au lieu de répondre aux questions des interrogateurs, il réclamait à manger. Ils lui posaient une question et il répondait par une question, et toujours à propos de la nourriture. Ils l’ont mis en position shabach et ils ont apporté un plateau de nourriture qu’ils ont placé à une certaine distance de lui, et il criait. Qu’est-ce que ça a donné ? Cela l’a mis dans une position où il ne disait plus un mot aux interrogateurs. Au lieu d’être sous la pression de l’interrogatoire, il fut sous la pression de la nourriture – quand le laisseraient-ils manger ? qu’y avait-il à manger ? Cela lui a donné de la force. Il n’avait même pas si faim que ça, mais il se comportait comme si c’était ce qui lui importait le plus. Il était prêt en arrivant. Il a brisé la barrière de la peur face à l’interrogateur. Il a réclamé plus que l’interrogateur ne l’exigeait. Mentalement, cela vous rend plus fort.

Quatrième règle : Plus vous serez désobéissant, mieux vous vous en trouverez. Vous gagnez quelque chose à être désobéissant. Etre actif vous rend toujours plus fort. Cela livre un message. Cela les fait se désespérer de vous. Ils vont davantage s’intéresser aux autres autour de vous.

(Prisonnier 1 tousse.)

PRISONNIER 2 : Qui est là ?

PRISONNIER 1: Ali

PRISONNIER 2 : D’où es-tu ?

PRISONNIER 1 : Al-Bireh. Et toi ?

PRISONNIER 2 : Jérusalem

PRISONNIER 1 : Depuis quand es-tu là ?

PRISONNIER 2 : Dix jours peut-être

PRISONNIER 1 : Sois fort. Y en a-t-il d’autres ici ?

WISSAM : Oui

L’OFFICIER : Silence ! Encore un mot et je te bousille.

IBRAHIM : Au fur et à mesure que les jours passent, ça devient de plus en plus difficile. Il y a toutes sortes de choses qui peuvent redonner du courage, les chansons par exemple. J’avais l’habitude d’en chanter dans ma tête. Je pensais aux yeux de ma mère la dernière fois que je l’ai vue. Je pensais qu’il ne fallait pas que je la déçoive.

Mais à un certain moment, l’esprit commence à dérailler. Ils peuvent vous priver de sommeil pendant une semaine. Après avoir passé 48 heures dans une salle d’interrogatoire, soudain toutes les deux heures l’interrogateur change et il vous parle toute la nuit et toute la journée. Pas toujours avec des questions, parfois simplement n’importe quoi, le football, lui-même, sa famille, ses problèmes, pour vous empêcher de vous endormir. Et puis, l’interrogatoire reprend. Vous devez tenir le coup les 15 premiers jours, après c’est plus facile. Et alors, ils doivent vous conduire devant un juge et un avocat.

Jusque là, vous vous sentez comme emprisonné dans un éternel présent, un enfer sans fin, isolé du monde. Votre seul contact, ce sont les interrogateurs, qui essaient de prendre le contrôle de vos pensées et de votre âme. Mais les jours passent, ils passent et cela réconforte.

Ils déplacent Wissam sur une petite chaise, pieds et mains toujours attachés. Une violente scène de  coups entre les jambes et sa tête recouverte plongée dans un seau d’eau. Chaque fois qu’ils lui sortent la tête de l’eau, ils profèrent des menaces.

INTERROGATEUR 1 : Tu vas crever ici.

Bon alors ? Tu veux parler ?

Tu te crois toujours malin ?

Ca ne finira pas.

Tu as décidé de parler ?

Je ne te laisserai pas seul.

(Voix off) WISSAM : Ma mère chérie, Comment vas-tu ? Je suis en prison et y suis installé. Je me sens bien et suis en bonne santé. Ne t’inquiète surtout pas à mon sujet. Je suis avec sept autres dans ma cellule, des gens bien, et nous sommes déjà des amis. L’un d’eux est Shadi Shehade, tu te souviens ? Il allait à l’école élémentaire avec moi, il était le gamin le plus timide de la classe. Pendant six ans, je ne l’ai jamais entendu parler. Il avait l’habitude de dessiner pendant les récréations. Puis il est devenu l’artiste de l’école, et toute l’école était remplie de ses dessins. J’ai été surpris de le rencontrer ici. Le dessin joint de Handala, il l’a fait pour toi. Il a aussi promis de m’apprendre à dessiner. Tout va bien pour moi. Je suis fort. Mes amis ici sont de bonnes personnes. Ecris moi. Je ne suis autorisé à écrire que deux lettres par mois, mais je peux en recevoir sans limites. Donne mon adresse à qui le veut. Tu me manques et je t’aime, Wissam.

Les interrogateurs quittent Wissam, entravé, battu, et humide sur le sol. On commence à entendre « Perfect Day » (Journée parfaite) de Lou Reed, d’abord doucement, puis plus fort, et  peu à peu strident et dissonant, faisant grincer les nerfs de l’auditeur.

Les interrogateurs relâchent Wissam et le transfèrent dans une cellule pleine d’Asafir (littéralement « oiseaux », prisonniers palestiniens qui sont des informateurs de la Shabak et essaient de faire parler les autres détenus). La scène se transforme en cellule de prison.

IBRAHIM : Les façons de faire de la Shabak sont rusées et trompeuses. Si vous n’êtes pas préparé, vous ne devinerez pas toutes leurs méthodes. Après la dureté des interrogatoires, elles peuvent vous faire penser qu’enfin vous en êtes sorti, qu’ils en ont fini avec vous et qu’ils vous transfèrent finalement en prison. Au début, tout semble normal, vous êtes traité comme un prisonnier normal. Vous passez par tout le processus d’intégration, vous obtenez vos affaires personnelles, vous passez par la clinique de la prison, vous parlez avec le bureau de renseignement et le directeur adjoint de la prison, et ils vous mettent en cellule. Vous êtes euphorique : les interrogatoires sont derrière vous, et j’ai tout maîtrisé ! Mais la prison n’est pas une prison et les prisonniers qui sont là ne sont pas des prisonniers. Tout semble pareil et est ressenti comme tel, mais c’est un piège Asafir.

Wissam entre dans la cellule. Etreintes, poignées de mains, soutien : il est accueilli comme un héros, ils prennent ses affaires (vêtements, drap de lit, serviette), ils lui font ressentir qu’il se trouve parmi les siens. Il s’assied au milieu de la pièce, et ceux qui l’entourent lui apporte du café et à manger, et ils rangent ses affaires. Poignées de mains :

HAMAS : Ehab, Hamas 

WISSAM : Ahlan, Wissam

FATAH : Adnan, Fatah

WISSAM : Ahlan

FRONT POPULAIRE : Ali, Front Populaire 

HAMAS : Bienvenue, écoute, pour t’intégrer ici, tu as besoin de nous raconter ton affiliation, afin que nous sachions dans quelle cellule tu devrais t’installer.

WISSAM : Je ne suis pas affilié, je ne suis affilié à aucune faction. J’agis seul.

HAMAS : (Rires) OK. Qui soutiens-tu ? 

WISSAM : Je ne soutiens personne, je suis seul. Sans connexion.

FATAH : Alors, avec qui préférerais tu être ? 

WISSAM : Ca m’est égal. Je ne suis pas religieux, alors le Fatah ou le Front Populaire, c’est pareil pour moi.

FRONT POPULAIRE : Qu’est-ce qui t’es le plus proche ? Nous ne pouvons pas choisir pour toi.

 WISSAM : OK, OK. Je ne suis affilié à personne, mais j’irai avec toi.

 FRONT POPULAIRE : (Prend Wissam à part) Comment vas-tu ? Tu te sens bien ?

 Tu comprendras peu à peu les règles ici. Ecoute, nous avons besoin de faire un contrôle des dommages. Tu dois d’abord écrire un rapport que nous pourrons envoyer au dehors, pour comprendre comment tu es tombé, qui t’a dénoncé, qu’est-ce qu’il s’est passé. Tous ceux qui arrivent ici remplissent ce rapport. J’ai besoin que tu écrives, point par point, ce par quoi tu es passé pendant l’interrogatoire, ce qu’ils t’ont dit, ce que tu as dit, ce que tu as pensé, tout. Tu dois écrire chaque détail, parce qu’ainsi tu empêcheras ceux qui sont à l’extérieur de tomber.

Wissam commence à écrire.

IBRAHIM : Un large pourcentage de détenus tombent à ce stade. Ils disent que c’est psychologique, qu’après ces rudes interrogatoires, vous vous sentez si bien parmi les vôtres et, même si vous savez – et beaucoup savent qu’il s’agit d’Asafir, vous savez qu’ils essaient de vous tirer les vers du nez – vous savez que vous allez tomber, et vous donnez et donnez et donnez. Comment pouvez-vous maîtriser cela ? C’est un principe très simple : « La langue est votre cheval, si vous le protégez, il vous protégera, et si vous le trahissez – il vous trahira. » Avalez votre langue. Cela semble très simple.

 Einat Weizman est une actrice israélienne, metteuse en scène et auteure dramatique.

Ofer Neiman est un citoyen israélien et un traducteur indépendant. Il soutient le Mouvement BDS.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : Jewish Currents