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Par Fadi Quran, 7 juin 

 

Photo du militant Fadi Quran

 

Cette analyse s’inscrit dans le cycle « Al-Shabaka Policy Circle on Leadership and Accountability ». Al Shabaka l’a publiée conjointement aux contributions de Dana El-Kurd, Marwa Fatafta, Inès Abdel Razek, Tareq Baconi, and Ali Abdel Wahab – disponibles ici.

Loin de mettre un terme à l’occupation, l’actuel leadership palestinien et ses institutions sont devenus une de ses clés de voûte. Cependant, une nouvelle génération de leaders émerge lentement. Leur objectif est de donner à la lutte palestinienne un nouveau cadre qui éviterait les erreurs du passé et leur permettrait d’accéder à la liberté de leur vivant. Pour réussir leur accession aux responsabilités, ils devront faire l’inventaire du cycle actuel qui bloque le changement et rompre avec lui.

Aujourd’hui comme par le passé, on peut observer dans le leadership palestinien une trajectoire cyclique, au cours de laquelle les membres de l’élite acquièrent tout d’abord une légitimité à diriger par une combinaison de structures traditionnelles et de soutiens extérieurs.

La légitimité du Grand Mufti de Jérusalem Amin Al-Husseini, fondée sur son autorité religieuse et celle de sa famille, a été renforcée et institutionnalisée par l’Empire ottoman et le Mandat britannique. De même, Ahmed Shuqeiri tirait sa légitimité autant de la Ligue arabe que de son statut social ou de ses origines familiales. Quant à la légitimité de Mahmoud Abbas, qui s’appuyait sur la loyauté des factions au sein du Fatah, elle a été consolidée de façon significative par les USA et par Israël.

Ces leaders et les institutions qu’ils administraient ont failli à réaliser les aspirations populaires, amenant ainsi la stagnation et la contestation populaire. Cela précipite les luttes de pouvoir intrapalestiniennes, qui sont souvent des conflits de générations et sont très destructives. Ces luttes cessent généralement lorsque la communauté nationale fait face à une tragédie qui ni ne détruit ni ne réunit les factions en compétition. Ces moments historiques de chaos national voient arriver une nouvelle génération de leaders qui mobilise l’attention populaire et accroit la légitimité révolutionnaire qui la propulse au sommet.

À chaque renouvellement de ce cycle, soit les leaders en place adoptent le nouveau discours et cooptent des membres de la nouvelle génération, soit ils maintiennent le statu quo grâce à l’intervention de sponsors étrangers qui tuent ou arrêtent les insurgés. Un exemple de cette dynamique est la mort de Izz Al-Din Al-Qassam et, plus tard, celle des leaders de la Révolte de 1936, qui ont été réprimés très brutalement par les Britanniques. Dans les années 60, la conquête de l’OLP de Shuqeiri par Yasser Arafat, dans laquelle ce dernier implique des membres de la nouvelle génération, est différente. De telles transitions se sont également produites durant la Première Intifada au niveau local, ainsi que pendant et après la Seconde Intifada avec la prise de pouvoir progressive du Hamas à Gaza. 1

La troisième phase de ce cycle a vu l’avènement d’une classe de technocrates, une génération de leaders qui tente de reconstruire ou de remplacer les institutions détruites dans le conflit interne. Ces leaders sont des bâtisseurs d’institutions, ou tout du moins se perçoivent-ils comme tels. Et bien qu’ils atteignent rarement les hautes sphères du pouvoir, ils sont en mesure d’acquérir une autorité significative. Ces bâtisseurs sont porteurs de différentes approches destinées à revigorer la société, de l’approche révolutionnaire à l’approche néolibérale. Citons notamment Khalil Al-Wazir, un des fondateurs importants du Fatah, qui a joué un rôle central dans la lente reconstruction du mouvement national en Palestine après les échecs de l’OLP au Liban. Il a été assassiné par Israël en Tunisie pour avoir jeté les bases de ce qui a mené à la Première Intifada. Un autre exemple est celui de Salam Fayyad, qui a entrepris un processus de création d’institutions soutenues par l’Occident après la Seconde Intifada. Quels que soient les soutiens politiques de ces bâtisseurs, leurs efforts sont souvent de courte durée et ils ont tendance à entrer en confrontation avec des structures de pouvoir enracinées de manière plus profonde. Cette phase du cycle se solde souvent par un retour à la phase initiale, au cours de laquelle un petit nombre de membres de l’élite, soutenus par des forces extérieures, prend le contrôle.

Aujourd’hui, ces cycles semblent bloqués. Un leadership palestinien fossilisé a réussi à s’accrocher au pouvoir pendant plus de deux décennies. Le cadre établi par les Accords d’Oslo (une Autorité palestinienne sans autorité, qui n’offre qu’une administration inadaptée, un taux d’emploi faible, et de la sécurité pour Israël) continue à gouverner un sous-groupe de Palestiniens dans les Territoires palestiniens Occupés. L’Autorité palestinienne est devenue une zone tampon entre les Palestiniens et l’occupation israélienne, et ce d’une manière qui favorise largement l’occupation. Par ailleurs, grâce à des aides étrangères conséquentes, l’Autorité palestinienne a transformé le paysage socio-économique de la société palestinienne, en aggravant les inégalités et les divisions politiques, et en tentant même de modifier le paysage médiatique et le secteur de l’éducation afin d’affaiblir toute forme de lutte effective contre l’occupation.

Au vu de ces évolutions et de la dégradation de la situation politique régionale au Moyen-Orient, les observateurs les plus aguerris du conflit israélo-palestinien sont arrivés à la conclusion que la lutte palestinienne était moribonde.

Une nouvelle génération de leaders palestiniens attend le moment opportun pour créer la dynamique qui mettra fin à l’occupation.

Une nouvelle génération de leaders palestiniens attend le moment opportun pour créer la dynamique qui mettra fin à l’occupation.

Pourtant, il suffit de regarder un peu plus en profondeur pour voir que quelque chose bouge. Une nouvelle génération de leaders palestiniens est en train de s’organiser et de gagner en puissance. Elle attend le moment opportun pour transformer le statu quo et pour créer la dynamique qui mettra fin à l’occupation. Bien qu’ils ne comprennent pas tout à fait ces dynamiques, les responsables israéliens de la sécurité voient ce phénomène venir. Sinon, pourquoi le ministre israélien de la Défense Avigdor Lieberman aurait-il interdit et placé sur la liste des organisations terroristes l’organisation palestinienne “Mouvement de la Jeunesse » ? En réalité, il n’y a aucune organisation déclarée portant ce nom en Palestine. Le terme « Al-Hirak Al-Shababi » est un terme utilisé communément pour désigner n’importe quelle action sociale ou politique menée par la jeunesse. Qu’est-ce qui effraie tant Libermann ? Pourquoi les services de renseignement palestiniens alimentent-ils un dossier sur les « activités dirigées par la jeunesse » ?

Au cours des cinq dernières années, j’ai discuté avec des milliers de jeunes Palestiniens en Cisjordanie, dans la Bande de Gaza et dans la diaspora. Dans chaque ville, dans chaque camp de réfugiés, des groupes voient le jour. La plupart se focalisent sur des besoins locaux et organisent des actions de volontariat. Non partisans, ils ne sont pas affiliés à telle ou telle faction. Ils échouent souvent et se dissolvent, mais ils utilisent ensuite ce qu’ils ont appris pour tenter quelque chose de nouveau. Leur croissance est tout sauf linéaire, mais leur capacité à tirer des enseignements de leurs expériences est exponentielle.

Les questions qui animent ces groupes sont les suivantes : de quoi avons-nous besoin pour avoir une vie meilleure ? Quel est notre but ? Comme y parvenir ? Une fois qu’ils se sont posé ces questions, ils ne tardent pas à découvrir que l’occupation et l’Autorité palestinienne en tant qu’entité gouvernementale sont des obstacles. La focalisation de cette génération sur des actions populaires et sa capacité à conceptualiser l’Autorité palestinienne comme un obstacle à un véritable mouvement de libération sont fondamentales pour son potentiel à transformer le modèle stagnant du leadership palestinien.

En outre, de nombreux jeunes palestiniens sont découragés par le statu quo. C’est particulièrement flagrant dans les universités palestiniennes. Autrefois composantes phares de la lutte de libération, elles se sont transformées en usines à produire du désenchantement. Ces anciens foyers de la lutte politique palestinienne produisent désormais des jeunes focalisés sur deux choses : un travail bien rémunéré ou une opportunité d’émigrer. Un doyen d’université m’a défini son travail ainsi : « conditionner une main-d’œuvre à l’économie de l’Autorité palestinienne ». Des groupes de jeunes sont actifs sur les campus, et laissent entrevoir une lueur d’espoir, mais les forces de sécurité palestiniennes en Cisjordanie et les forces du Hamas à Gaza ont transformé la mobilisation politique étudiante et les processus électoraux en l’ombre de ce qu’ils avaient pu être par le passé, en neutralisant l’organisation propre des étudiants et en tuant tout espoir à coup de slogans superficiels et d’intimidations.

Cependant, malgré cette répression, la nouvelle génération n’a pas cédé sur son identité palestinienne et ses rêves de liberté. Beaucoup de jeunes se préparent à rejoindre la lutte pour la liberté sous un bon leadership : un leadership auquel ils pourront être associés et à qui ils pourront faire confiance. Cette nouvelle génération de leaders a appris de ses propres expériences et du passé. Elle a fait le choix sage de travailler dans la discrétion, loin des projecteurs, et de se préparer patiemment pour le moment où la situation serait mûre.

Il sera néanmoins difficile d’identifier ce moment, car il nécessitera un alignement d’astres bien particulier :

  1. que soit ravivée la flamme de l’espoir : la rue palestinienne a besoin de changer, de passer de la prudence à l’espérance qu’un avenir meilleur est possible ;
  2. qu’un seuil soit franchi en termes de forces : la jeunesse a besoin de sentir qu’elle a les ressources humaines et l’endurance d’affronter les obstacles que l’Autorité palestinienne et Israël pourront mettre sur sa route ;
  3. que les positions soient consolidées pour se confronter à l’occupation : en admettant que l’Autorité palestinienne et son appareil sécuritaire maintiennent le statu quo, et qu’il faut éviter tout autre conflit intrapalestinien, la jeunesse devra trouver un moment où l’occupation aura commis un acte tellement grave qu’elle pourra mobiliser de nombreuses franges du système pour la lutte contre l’occupation et loin de la répression interne.

Bien entendu, Israël et ses soutiens feront tout leur possible pour empêcher cette conjonction, en commençant par tuer les espoirs et en allant jusqu’à arrêter des dizaines de jeunes activistes. La seule issue pour que ce moment ait lieu est que la société civile palestinienne et les jeunes activistes se renforcent et étendent la conscience de soi dans la société.

Comment ces jeunes gens procéderont-ils pour éviter de renouveler les erreurs du passé et briser le cercle vicieux expliqué plus haut ? Pour qu’un nouveau leader palestinien réussisse, il faut tout d’abord créer une culture de la transparence, de la responsabilité et du suivi au niveau local. Peu importe à quel point un leader est fort, résilient et discipliné, et peu importe à quel point il aime son pays et son peuple, il reste un être humain. Ce n’est qu’en développant une culture d’incitation à rendre des comptes qu’une communauté peut produire des leaders susceptible de faire avancer leur lutte. Lorsque la Palestine avait beaucoup de leaders, aucun d’entre eux n’a instauré autour de lui une culture qui aurait faire naître d’autres leaders et aurait assuré qu’eux-mêmes restent responsables. Une telle culture ne saurait se baser uniquement sur une législation ou sur des règles, elle émane avant tout de la pratique quotidienne.

Seul un véritable changement au niveau local pourra amener une transformation durable du leadership pour la société palestinienne

Bien qu’il n’y ait pas assez d’espace ici pour exposer en détail les pratiques nécessaires, certaines sont très simples. À tous les niveaux de la société, des groupes de volontaires aux ministres, les leaders peuvent par exemple travailler avec leurs équipes pour faire avancer une vision claire de ce qu’ils souhaitent atteindre. Ils peuvent définir les responsabilités et les objectifs pour chaque personne et garantir que les leaders les assument. Ils doivent aussi autoriser les équipes à faire des retours sur les processus dans un cadre ouvert, tel que des réunions hebdomadaires où les tâches sont passées en revue et où les apprentissages se font dans une atmosphère conviviale.

Dans un tel processus, les leaders de groupes contribuent à ce que les équipes concrétisent une vision dans un esprit d’unité et de coopération. Cela contribue en définitive à ce que chacun se sente être un leader au sein du groupe, parce que le leadership ne doit pas être considéré comme un processus à somme nulle.

Il est possible que le processus ne fonctionne pas toujours parfaitement, mais les leçons qui en seront tirées seront précieuses, y compris celle d’apprendre comment l’ego de chacun peut servir à réaliser des objectifs communs. Le plus important étant que les jeunes participants prennent conscience de méthodes de travail en équipe et de modèles de leadership qui transcendent ce qu’ils voient dans la politique locale. Même si cela peut paraître être un cliché, rien n’a plus d’impact que le leadership par l’exemple et l’apprentissage par l’expérimentation.

Ces leaders conscients d’eux-mêmes et de leur culture de leadership de transformation entreront en confrontation avec l’environnement socio-économique comme avec l’élite politique établie et soutenue par les acteurs internationaux et Israël. Directement ou indirectement, un tel leadership à base populaire sera pris pour cible, de manière massive et cooptée, et si ces manœuvres échouent, il sera la cible d’assassinats. On pourrait dire que les opérations menées par Israël à Gaza et les assauts de l’Autorité palestinienne contre les étudiants et la jeunesse politisés sont destinés à tuer le poussin dans l’œuf : ce sont des tentatives de destruction du leadership émergent par anticipation.

Pendant que certains affirment qu’une approche descendante des réformes corrigera les problèmes de leadership (notamment par une restructuration de l’OLP, une amélioration de la représentativité et l’organisation d’élections), les dynamiques socio-économiques actuelles, la réalité de l’occupation et les ingérences internationales dans la politique palestinienne font de ces efforts des cibles faciles pour les manipulations politiques. Seul un véritable changement au niveau local pourra résoudre le problème à sa racine et amener une transformation durable du leadership pour la société palestinienne. Si cette génération réussit, elle n’aura pas seulement libéré la nation, mais elle aura garanti que l’avenir après la libération soit bien meilleur que beaucoup d’entre nous peuvent l’imaginer aujourd’hui.

Notes :

  1. Alors que les phases révolutionnaires dans l’histoire palestinienne ont échoué dans la libération, elles ont constitué des moments charnières dans la lutte, comme la consolidation du discours anticolonial après 1936 et l’avènement d’un mouvement national plus indépendant lorsque le Fatah a pris le contrôle de l’OLP.

Fadi Quran

Fadi Quran est membre d’Al-Shabaka Policy. Militant de longue date chez Avaaz, il est également organisateur de groupes au sein des mouvements de résistance populaire. Il a travaillé comme responsable de la mobilisation auprès de l’ONU au département Recherche et Mobilisation de l’ONG Al-Haq. Parallèlement à ses activités dans le domaine politique et du droit international, Fadi est aussi entrepreneur dans le secteur des énergies renouvelables, branche dans laquelle il a créé deux entreprises qui acheminent de l’énergie éolienne et solaire en Palestine et dans d’autres pays de la région. Il est diplômé en physique et en relations internationales de l’université de Standford.

Traduction : Caroline Riera-Darsalia pour l’Agence Média Palestine

Source: Al-Shabaka