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Linah Alsaafin – 30 mai 2018

La pharmacie El-Kamal, propriété de la famille Geday, a été le cœur du quartier al-Ajami à Jaffa pendant près de 100 ans.

Yousef Geday, de la pharmacie El-Kamal, près d’une photo de son défunt père Fakhri, à al-Ajami, à Jaffa. (Linah Alsaafin/Al Jazeera)

Jaffa – En caractères vert foncé, assortis au reste de la vitrine, une proclamation est écrite en trois langues – arabe, anglais et français – qui rappelle une histoire qui dure encore dans ce qui, autrefois, a été la plus grande ville palestinienne d’avant 1948.

La El-Kamal Pharmacy, ou saydaliyya El-Kamal, ou pharmacie El-Kamal, est située dans l’une des grandes rues commerciales de Jaffa, et elle reste relativement non changée depuis qu’elle a ouvert  en 1924.

La pharmacie, qui s’étend sur trois générations, a été ouverte par Kamel Geday, le fils de l’une des vieilles familles de la classe moyenne de Jaffa, après avoir terminé ses études à Istanbul 14 ans plus tôt.

À l’intérieur, la pharmacie paraît comme figée dans le temps. Le plafond en forme de dôme et les arches peuvent avoir, de temps à autre, reçu une couche de peinture, mais les petits meubles vitrés et le comptoir vert foncé sont restés les mêmes depuis l’époque de l’aîné des Geday.

Dans l’une des vitrines, il est exposé un registre d’ordonnances qui indique toutes les ventes, rédigées de la main de Kamel Geday jusqu’en 1964.

La pharmacie du « miracle »

Aujourd’hui, Yousef, le petit-fils de Kamel, se tient derrière le comptoir, ayant pris la suite de son père Fakhri, qui lui-même, avait pris la suite de Kamel.

Le registre de la pharmacie de Kamel Geday donne en détail toutes les ventes effectuées jusqu’en 1964. (Linah Alsaafin/Al Jazeera)

Yousef, âgé de 34 ans, qui a étudié à l’Université de Liverpool, a souri quand on lui a demandé si cette profession lui avait été imposée par sens du devoir.

« Non », a-t-il répondu à Al Jazeera.

« J’ai grandi et respiré dans cet environnement », ajoute-t-il, montrant autour de lui deux photographies dans des cadres, l’une de son grand-père coiffé d’un fez et l’autre de son père, avec des lunettes, accrochées aux murs.

« C’est ce que j’ai voulu faire. C’est un miracle que cette pharmacie soit restée ».

De tous les nombreux obstacles et problèmes que la pharmacie a dû surmonter, la plupart étaient politiques. La Grande Révolte arabe de 1936 a entraîné une grève de six mois qui a conduit l’activité commerciale et économique dans une impasse.

La Révolte, qui résultait de l’insatisfaction des Palestiniens à l’égard du régime du Mandat britannique, des troubles économiques et d’un grand afflux d’immigration juive, légale et illégale, a attiré des mesures répressives de la part de la police britannique, laquelle s’est lancée dans des raids de nuit, des arrestations, des tortures, des passages à tabac et des emprisonnements. Des renforts militaires ont été appelés et de vastes secteurs de la vieille ville de Jaffa ont été démolis.

Puis est venu 1948, cette année fatidique pour les Palestiniens, où les deux tiers de la population – 800 000 Palestiniens – ont été déplacés par la force de leurs foyers par les milices sionistes dans ce que l’on appelle depuis, la Nakba.

« La clientèle que cet endroit servait a été anéantie. La pharmacie avait sa propre base populaire de clients composée des habitants palestiniens de la ville ».

« Toute une génération est partie d’ici avec la Nakba » ajoute Yousef.

Sur la côte méditerranéenne, Jaffa a été une ville dynamique et prospère, avec une population globale d’environ 120 000 – 80 000 dans la ville elle-même et 40 000 dans les villes plus petites et les villages tout autour.

Puis, le 13 mai 1948, elle s’est infléchie sous un siège de trois semaines conduit par les paramilitaires sionistes et elle a été ethniquement nettoyée d’une quantité stupéfiante de ses habitants.

« Jaffa était la plus grande ville sur le plan démographique, et comprenait aussi les plus importants centres économiques et culturels arabes palestiniens de l’époque du Mandat britannique » dit Sami Abu Shehadeh, militant et habitant de la ville.

« Mais en 1948, 97 % de sa population palestinienne ont été ethniquement nettoyés, et ne sont restés que 3900 Palestiniens ».

Anéantir la « Mariée de la mer »

Ceux qui restaient ont été regroupés et forcés de s’installer dans le quartier al-Ajami, qui a été transformé en une nuit en prison militaire, avec des barbelés, des chiens de garde, et un couvre-feu militaire qui a duré deux ans – bien que le régime militaire n’ait pris fin qu’en 1966.

Le quartier, riche autrefois, construit à proximité de la mer, s’est transformé en un ghetto au fil du temps, avec des niveaux élevés de consommation de drogue et de crimes en raison d’une négligence municipale et d’une crise du logement.

Jaffa elle-même a été réduite, pour une grande part, son caractère arabe a été effacé, et on la connaît maintenant comme le district sud de Tel Aviv – un plan délibéré mis en place avant l’établissement d’Israël, dit Abu Shehadeh.

« Tel Aviv a commencé en tant que quartier juif de Jaffa » dit-il. « Et à l’est et au sud, il y a eu des colonies juives, comme Holon, Beit Dagan et Rishon LeTsiyon ».

Alors que Jaffa était désignée par le Plan de partage de 1947 des Nations-Unies comme faisant partie de l’État arabe, les colonies au nord, à l’est et au sud ont été comptées comme entrant dans l’État juif.

« C’est pourquoi Jaffa – ville arabe palestinienne prospère, à proximité de l’État juif – a été considérée comme une menace stratégique par les chefs sionistes », poursuit Abu Shehadeh, « et la décision a été prise de dépeupler la ville et de s’en emparer par la force ».

« Ce n’était pas encore suffisant pour les chefs sionistes, qui se sont alors lancés dans une éradication systématique de l’histoire arabe palestinienne de la ville », explique-t-il.

Les noms des rues et des points clés ont été remplacés par des noms de soldats ou personnalités israéliens et sionistes. Des demeures appartenant à d’éminentes familles palestiniennes ont été livrées au pillage et accaparées par des institutions étatiques israéliennes, et des maisons palestiniennes ont été remises gratuitement à des immigrants juifs nouvellement arrivés.

L’aliénation dans Jaffa

« Ces changements par la force ont été ressentis comme une blessure ouverte par Fakhri Geday, et ce fut pour lui un défi important que de garder la pharmacie ouverte au milieu de cette réalité désabusée dans laquelle il était revenu » dit son fils Yousef.

« Rester à Jaffa était considéré comme relevant d’une superpuissance » dit-il.

« Mon père a pris la suite de la pharmacie quand il est rentré en 1950 de Beyrouth où il étudiait, et il a tenu à garder la même forme et le même caractère par loyauté envers son propre père » dit-il.

« Cela a aussi atténué son sentiment d’aliénation dans Jaffa après la Nakba ».

Yousef Geday dit que la plupart de ses clients sont des Palestiniens vivant dans le quartier d’al-Ajami. (Linah Alsaafin/Al Jazeera)

Quand, en 2003, Yousef a obtenu son diplôme universitaire, il est revenu à Jaffa où il commença à travailler aux côtés de son père.

« Jusqu’au jour de sa mort, en 2013, mon père n’a jamais manqué un seul jour de travail, en six décennies » dit-il.

Fakhri était vénéré comme un homme respecté et érudit ainsi qu’un auteur qui a été publié. À son retour de Beyrouth, témoignant de ce que sa ville bien-aimée avait été dépouillée de son identité et de son caractère, il décrit Jaffa comme « un cœur sans âme ».

Il a écrit le livre, Yafa – la mariée de la mer, et comme une façon de préserver la mémoire collective palestinienne, il y rend l’histoire vibrante de Jaffa à son apogée, avant la Nakba.

Dans le livre, on trouve les noms arabes des institutions, immeubles, rues, théâtres, cafés, clubs de sport et clubs sociaux, et cinémas – tels que l’Apollo, où la chanteuse légendaire Umm Kalthoum est venue chanter autrefois.

L’amour de Fakhri pour sa ville est resté sans limite.

« Aujourd’hui et demain, et pour toujours, Yafa est mon paradis » a-t-il affirmé lors d’un entretien avec un média local peu avant son décès. « C’est la plus belle des villes, la ville que des étrangers ont aimée et dont ils étaient aimés en retour ».

Le symbole d’une époque révolue

L’influence de Fakhri se fait sentir même après sa mort. Décrit par Yousef comme un nationaliste et un patriote, Fakhri a refusé que la pharmacie soit rattachée aux quatre grandes organisations israéliennes du service de santé – bien que cela eût été plus bénéfique économiquement – parce que, dit Yousef, « il ne voulait rien avoir à faire avec les institutions de l’État israélien ».

En vertu de la politique de santé publique d’Israël, les quatre organisations – Clalit, Maccabi, Meuhedet et Leumit – proposent des services comme la réhabilitation, l’hospitalisation, les accueils d’urgence, ainsi que des ordonnances aux pharmacies sous contrat avec elles gratuitement ou à prix réduits.

La pharmacie Kamal était toujours en plein essor. Les clients entraient et sortaient par la porte verte, principalement des Palestiniens vivant à al-Ajami qui parsemaient leurs conversations de mots hébreux, échangeant des plaisanteries avec Yousef avec un sentiment de familiarité.

« Jaffa est diversifiée en terme de population palestinienne » dit Yousef. « Mais ce secteur, ici où nous sommes, et jusqu’à la mer, est celui où beaucoup de juifs sont venus installer des colonies ».

Aujourd’hui, il y a environ 20 000 Palestiniens qui vivent à Jaffa. Beaucoup viennent de villes palestiniennes aujourd’hui en Israël, comme Umm al-Fahem, al-Taybeh, al-Tira et Bir Sabe.

Sans perdre un instant, Yousef fait des allers et retours derrière le comptoir, ouvrant les vitres des placards et posant des questions derrière son épaule à ses clients.

« Quel âge à le garçon ? A-t-il de la fièvre ? Ce sont des Advil pour adultes ou pour enfants ? »


La pharmacie reste la seule dans la principale rue commerciale de Jaffa, dans la Vielle Ville. (Linah Alsaafin/Al Jazeera)

D’imperceptibles changements à l’extérieur de la pharmacie, comme le numéro 65 au lieu du 140 qu’elle avait à l’époque du Mandat britannique, reflètent à peine le flux générationnel et politique auquel la propriété a résisté.

Ce qui a changé pourtant, c’est le nom de la rue, qui est appelée de deux noms différents par les deux populations qui vivent ici. Les Palestiniens l’appellent par son nom d’avant 1948, rue Hilweh, pendant que les Israéliens utilisent le nom hébreu qui a remplacé le nom arabe, rue Yefet.

La pharmacie est encore aujourd’hui la seule dans la rue Hilweh/Yefet.

Pour les résidents, elle reste une vue réconfortante, familière, qui, en dépit des tentatives pour la faire disparaître, a réussi à conserver son identité arabe palestinienne.

Elle est aussi un symbole qui renvoie à une époque révolue où une ville côtière palestinienne, décrite comme le cœur battant du pays, prospérait sur plusieurs fronts.

« Que la pharmacie Kamal soit toujours tenue et exploitée par la même famille est un cas unique à Jaffa » dit Abu Shehadeh.

Pour suivre Linah Alsaafin sur Twitter: @LinahAlsaafin

Source : Al Jazeera
Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine