image_pdfimage_print

Les dernières attaques d’Israël contre des manifestants non-violents à Gaza marquent un tournant dans le mouvement palestinien pour la justice.

Par David A Love Al Jazeera, Opinion/ Human Rights, 3 mai 2018

Le gouvernement israélien ne peut plus prétendre que les Palestiniens ne sont pas humains ou sont invisibles ou vont simplement s’en aller, écrit Love [Reuters]

Les meurtres récents de manifestants palestiniens pacifiques, d’enfants et de journalistes par des snipers de l’armée israélienne marquent un tournant dans le mouvement contre l’occupation de la Palestine qui dure depuis des décennies.

Le mois dernier, les manifestations hebdomadaires non-violentes de milliers de personnes à Gaza, connues sous le nom de Grande Marche du Retour, ont donné lieu à la mort de dizaines de personnes et à des centaines de blessés par des tirs à balles réelles ou à balles enrobées de caoutchouc et par des gaz lacrymogènes. En conséquence, la situation est en train de changer pour l’occupation israélienne de la terre palestinienne, reflétant l’urgence née des violations des droits humains qui y sont commis, et les efforts persistants du mouvement mené par les Palestiniens pour la justice, la liberté et l’autodétermination.

Aux États-Unis, en ce moment d’éclosion de mouvements pour les droits des femmes, pour le contrôle des armes et pour les vies noires, les gens commencent à comprendre la similarité de l’injustice, de l’inégalité et de la violence d’État dans le monde. Avec une jeune génération engagée pour la justice raciale, l’équité sociale et les droits humains, les attitudes envers l’occupation de la Palestine par Israël sont en train de changer, même si beaucoup d’associations juives du courant dominant restent silencieuses.

Récemment, l’actrice israélo-américaine Nathalie Portman a été confrontée à des accusations d’antisémitisme par des représentants israéliens et à des appels à annuler sa citoyenneté israélienne pour avoir refusé une invitation à se rendre en Israël afin d’y recevoir le prix de la Fondation Genesis, appelé le « Nobel juif ».

Portman a dit qu’elle déclinait l’invitation à assister à la cérémonie en Israël parce qu’elle était bouleversée par les « récents événements » (elle se référait au meurtre de manifestants palestiniens) et qu’elle « ne voulait pas apparaître comme un soutien du [Premier ministre israélien] Benjamin Netanyahu ».

La comédienne juive américaine Sarah Silverman a exprimé publiquement son soutien à Ahed Tamimi, la jeune Palestinienne qui a été emprisonnée pour avoir giflé un soldat israélien et qui est, depuis, appelée la « Rosa Parks israélienne ». Portman et Silverman étant toutes deux connues pour leur soutien à Israël, leurs réactions inattendues et leurs protestations vis-à-vis d’actions menées par Israël ont montré qu’il y a un changement dans les attitudes juives américaines envers l’occupation.

Dans le même temps, Durham, en Caroline du Nord, est devenue la première ville des USA à interdire l’entraînement de sa police en Israël, tandis que des étudiants du prestigieux Barnard College de New York ont voté en faveur du désinvestissement vis-à-vis dIsraël. Plusieurs personnages politiques américains, comme la sénatrice Dianne Feinstein, Bernie Sanders et Elizabeth Warren, ont exprimé leur opposition aux tirs infligés aux Palestiniens participant à la Grande Marche du Retour et de jeunes militants juifs de IfNotNow ont été arrêtés pour avoir fait fermer des bureaux du Congrès en essayant de convaincre des élus à prendre position.

Il y a aussi des signes de changement en Israël. Un animateur de radio de l’armée a dit qu’il « avait honte d’être israélien » devant le meurtre de manifestants de Gaza par l’armée. Certains soldats israéliens stationnés à Gaza pendant les attaques sur les manifestants ont apparemment joint Breaking The Silence [Briser le silence], le groupe israélien dissident qui publie des témoignages de soldats très critiques de l’occupation.

B’Tselem, lONG israélienne de défense des droits humains, a exhorté les soldats israéliens à refuser de faire feu sur des manifestants palestiniens non armés. En même temps, un nouveau mouvement juif-arabe appelé Debout Ensemble a commencé à travailler à la transformation de la politique israélienne et au renforcement d’une gauche fragmentée.

Chaque mouvement pour la justice et l’égalité connaît un tournant quand la violence perpétrée contre lui rend claire pour la société la plus large, voire pour la communauté mondiale, la faillite morale de la cause de l’oppresseur.

Pendant le mouvement américain pour les droits civiques, de tels moments explosifs ont été le Bloody Sunday [le dimanche sanglant]– la brutale attaque de la police contre des manifestants pour les droits civils sur le Pont Edmond Pettus à Selma, en Alabama, en 1965 – et la bombe lancée sur l’Église baptiste de la seizième rue à Birmingham, qui prit la vie de quatre jeunes filles noires en 1963.

Dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, le tournant fut le massacre de Sharpeville en 1960, au cours duquel la police afrikaner ouvrit le feu sur des milliers de manifestants noirs, tuant 69 personnes et en blessant 180. Un autre tournant eut lieu 16 ans plus tard, lorsque la police sud-africaine tua à Soweto près de 700 étudiants noirs qui manifestaient contre l’éducation afrikaner obligatoire.

Le mouvement palestinien pour la justice et l’égalité a atteint un tournant analogue lorsque les soldats israéliens ont choisi de tirer sur des milliers de manifestants non armés et non violents. Israël ne peut plus justifier un système protégeant les droits des seuls Juifs, pas plus que l’Afrique du Sud de l’apartheid ou l’Amérique de Jim Crowe n’ont pu maintenir un pays pour les seuls Blancs, lorsque la pression, les manifestations et les boycotts ont finalement imposé un changement.

Les Arabes palestiniens sont maintenant la population majoritaire dans le territoire qui inclut Israël et la Palestine, et malgré cela ils sont au mieux des citoyens de deuxième ou de troisième classe et au pire des réfugiés sans terre retenus captifs dans leur propre foyer.

Israël est un état d’apartheid dont le gouvernement n’a apparemment aucune intention de donner des droits complets et égaux aux Palestiniens dans une solution démocratique à un état, ni de permettre l’indépendance palestinienne dans une solution à deux états. Israël étend en permanence ses colonies illégales en Cisjordanie occupée, Gaza est un camp de détention à ciel ouvert dont les prisonniers ne peuvent échapper et le président américain Donald Trump a rassuré sa base de Chrétiens nationalistes blancs et fait place à l’« extase » en enlevant Jérusalem de la table de négociations.

Des décennies d’occupation déshumanisante ont aussi conditionné le leadership de droite dure de cette nation de réfugiés, i. e. Israël, à qualifier les réfugiés africains d’« infiltrateurs» et de « singes » menaçant le caractère juif et l’existence du pays.

Justifiant sa clôture frontalière à la Trump avec l’Egypte, Netanyahu a qualifié les migrants africains de menace plus grande que les « terroristes du Sinaï ». Tout ceci malgré le fait que les juifs éthiopiens, tout comme les Palestiniens, sont confrontés quotidiennement à la discrimination et à la violence en Israël.

L’article II de la Convention sur le génocide des Nations Unies définit le génocide comme l’un des faits suivants, commis avec l’intention de détruire un groupe national, ethnique, racial ou religieux, en partie ou en totalité : « (a) Tuer des membres du groupe ; (b) Causer des souffrances physiques ou mentales sérieuses aux membres du groupe ; (c) Infliger délibérément au groupe des conditions de vie calculées pour mener à sa destruction physique en partie ou en totalité ; (d) Imposer des mesures visant à empêcher des naissances dans le groupe ; (e) Transférer par la contrainte des enfants du groupe à un autre groupe ». Israël, une nation créée à la suite de l’holocauste, devrait prendre cette définition à coeur lorsqu’il fait le bilan de son traitement des Palestiniens.

Le gouvernement israélien ne peut plus prétendre que les Palestiniens ne sont pas humains, ou qu’ils sont invisibles, ou vont simplement s’en aller. Israël ne peut plus justifier la souffrance qu’il inflige aux Palestiniens par l’occupation militaire, les meurtres et les emprisonnements, les restrictions sur les déplacements, les démolitions de maisons et les constructions de colonies illégales sur des terres palestiniennes. Les réactions au dernier massacre militaire israélien et à la mutilation de manifestants palestiniens non violents sont la preuve que le mouvement palestinien pour la justice a franchi un tournant et que le changement arrive.

David A Love est un journaliste et chroniqueur indépendant basé à Philadelphie.

Traduction : S. F et C. G.  pour l’Agence Média Palestine

Source: Al Jazeera