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Le musée palestinien d’histoire naturelle et de l’humanité est un projet sur lequel  Rabah a travaillé pendant plus de 20 ans — on peut le voir actuellement à Beyrouth

Par India Stoughton, 26 février 2018

« Sans titre, Tout va bien », de Khalil Rabah. Avec l’aimable autorisation de Khalil Rabah / Sfeir-Semler Gallery Beyrouth/Hamburg


Quatre cartes, chacune un patchwork de broderies complexes et colorées, accueillent les visiteurs à la Galerie Sfeir-Semler de Beyrouth pendant les six semaines à venir. Étendues sur le sol, on trouve : une carte de la Mer morte, capturée dans de riches nuances de bleu et de pourpre une carte de la Bande de Gaza dans des tons vifs de rouge et d’orange ; et une carte de la Cisjordanie dans des tons de terre, verts e brunsUne quatrième carte est accrochée à une barre de métal dépassant du mur de la galerie. 

Intitulées « Hide Geographies »un jeu de mots évoquant à la fois les espaces cachés et la peau des animaux traqués, elles représentent des « géographies vaincues » comme l’artiste palestinien Khalil Rabah l’exprime poétiquementLes quatre cartes font partie des œuvres exposées dans les « Nouveaux sites des départements du musée », ou « quatre lieux pour visiter le ciel », la dernière exposition de Rabah. Chaque carte correspond à l’un des « départements » dans lesquels son travail est disposé. 

Les œuvres font toutes partie d’un ambitieux projet sur lequel Rabah travaille depuis plus de vingt ans, le Musée palestinien d’histoire naturelle et de l’humanité [The Palestinian Museum of Natural History and Humankind].

Enraciné dans l’histoire et la géopolitique de la Palestine, il cherche à remettre en question et à subvertir les représentations traditionnellesLa décision de Rabah d’adopter le langage et les structures rigides de la muséologie occidentale lui fournit le moyen de questionner les façons dont l’histoire est construite socialement par des matériaux intégrés à la culture et à l’identité. Le traitement de l’œuvre est central dans le message et le concept de l’exposition. « Ce que j’expose maintenant est une nouvelle sorte d’approche muséologique s’intéressant à ce qui se passe quand les choses sont enlevées à leurs lieux et à leur temps et placées dans un nouveau contexte », explique-t-il. « Que révèlent-elles de leur histoire ? Comment sont-elles pertinentes pour le temps présent et la situation actuelle »

« Chien amical » à la Galerie Sfeir-Semler. Avec l’aimable autorisation de Khalil Raba / Sfeir-Semler Gallery


Dans la première salleintitulée Zone C Champs d’orpartement de Botaniquequi correspond à la carte de Cisjordanie, Rabah revisite quatre œuvres des années 1990, en explorant comment leur impactet leur pertinence ont changé et en les adaptant pour les synchroniser avec le contexte géopolitique actuel.

« In Vein » [« Dans la veine », littéralement, mais en consonance avec « en vain »] est basé sur un spectacle inspiré par la Première Intifada dont Rabah a compris qu’il serait impossible à rejouer dans le climat politique actuel. À la place, il a couplé la peinture d’une pierre attachée à un biceps fléchi avec un énorme rocher placé sur un chariot mobile et enveloppé dans un tube de plastique rempli d’huile d’olive, la sève coulant dans les veines de la Palestine. 


En prenant le symbole de l’Intifada et en le transformant d’un projectile en un rocher inébranlable, Rabah propose doucement une réflexion sur la situation changeante en Palestine, en évoquant le labeur de Sisyphequi pousse sans fin une pierre vers le sommet d’une colline pour la voir chaque fois rouler à nouveau vers le basÀ proximité se trouve une vitrine à demi remplie de terre contenant des morceaux taillés d’un olivierDeux pages d’un journal imaginaire appelé « États-Unis du Temps de Palestine » raconte comment Rabah s’est rendu à Genève en 1995, pour offrir cinq oliviers aux Nations Unies comme « ambassadeurs » de la paix et de l’éducation et comment, en revenant 12 ans plus tard et en découvrant que quatre d’entre eux avaient disparu, il a décidé de faire un procès aux Nations Unies, au Canton de Genève et au gouvernement suisse, demandant pour les arbres « la naturalisation et un traitement équitable ».


« Hide Geographies » . Avec l’aimable autorisation de Khalil Rabah /Sfeir-Semler Gallery


L’installation équilibre parfaitement la satire, l’humour et le pathos, mélangeant éléments réels et fictionnels. En théorisant les réactions à une demande de citoyenneté pour les oliviers, demande refusée parce que « Ce sont des arbres », comme l’ont dit avec incrédulité les responsables concernés, Rabah met en lumière l’inhumanité qu’il y a à refuser ces mêmes droits aux réfugiés cherchant à s’enraciner dans une nouvelle société.


« À un moment, c’était plus une sculpture et maintenant c’est plus une chose vivante, donc où se situent leur signification et leur identité », dit-il, à propos des arbres. «  Dans leur existence naturelle ou dans leur compréhension culturelle ? » 


Dans la salle voisine se trouve le département correspondant à la carte de la Mer morte, intitulée « Le point le plus bas du parc mémoriel de la Terre, Département de la Terre et du système solaire ». Là, Rabah déconstruit les symboles iconiques de la culture et de l’histoire palestiniennes. Sur un écran de télévision, des olives vertes sont écrasées rythmiquement avec un bloc de pierre, cette métaphore brutale de l’occupation fournissant une bande son insistante au reste des œuvres, qui incluent un keffieh dénoué dans une vitrine de verre, le fil noir gisant en un tas emmêlé à côté d’un carré de coton blanc.


Au centre se tient la statue étrangement réaliste d’un porteur. Le visage tendu et la posture suggèrent qu’il porte un immense fardeau, mais il n’y a rien à voir. Derrière lui, une toile est couverte d’études basées sur la peinture par Sleiman Mansour d’un porteur portant Jérusalem sur son dos. « C’est presque faire un monument à partir d’une absence », dit Rabah. « Que faisons-nous avec ce poids ?  Voulons-nous nous en débarrasser ? Est-ce une conscience partagée ? Est-ce une mémoire ? C’est avec le questionnement de ces croyances collectives que nous nous débattons, c’est à cela que nous faisons face, c’est à ce propos que nous avons à prendre des décisions. »


Ensuite vient le Jardin de sculpture du zoo de Gaza, Département de géologie et de paléontologie. Un camion est rempli de mobilier et de matériel électronique, mais l’œuvre la plus touchante est une courte vidéo dans laquelle un homme mâche frénétiquement une vieille chaussure sale. Sa tentative vouée à l’échec, pitoyable, conduit à l’espace final, « Acampamento Vila Nova Palestina », partement d’anthropologie.

 la présence humaine est ostentatoirement absente.

« Acampamento Vila Nova Palestina »Avec l’aimable autorisation de Khalil Rabah / Sfeir-Semler Gallery


Une valise couverte de pansements adhésifs et une armoire faisant face au mur, un costume vide, à l’envers, accroché à l’arrière, sont entourés des photographies d’un camp. Toutes les figures humaines ont été découpées.  Rabah a été inspiré par la favela de São Paolo établie en 2014 et occupée par 7 000 personnes qui l’ont baptisée «  Nouvelle Palestine »« La condition du camp n’est plus nécessairement palestinienne, c’est une condition globale— Dans le contexte de l’exposition, c’est un endroit où vous sentez que vous êtes arrivé chez vous », dit-il. « Et pourtant c’est presque comme une trahison de cette promesse, où il n’y a pas d’humains ». 


L’entrée étant aussi la seule sortie, c’est un espace confiné, un cul-de-sac à la fin d’une suite de voyages. Au début et à la fin de l’odyssée muséologique d’espoir et de désespoir de Rabah se trouvent les cartes, évoquant à la fois l’échec et la puissance de la créativité humaine —les choses que nous faisons et les histoires que nous brodons. En elles se situe l’essence de la tentative de Rabah, savoir si un musée peut combler le fossé entre le naturel et le culturel, l’objet et son sens.

  

Exposition de Khalil Rabah à la Galerie Sfeir-Semler, Beyrouthjusqu’au 7 avrilwww.sfeir-semler.com 

Traduction: Catherine G. pour l’Agence Média Palestine

Source: The National