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Léopold Lambert – Paris, le 7 août 2017

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Il s’agit de la dernière livraison de cette courte série d’articles sur la Palestine. Les quatre précédentes ont été publiées comme suit :

« L’hébronisation » de Jérusalem-Al Quods (23 juillet 2017)

Le Camp de Réfugiés Emmuré de Shu’fat à Jérusalem (25 juillet 2017)

Lifta, une Preuve par les Pierres de la Nakba à Jérusalem (1er août 2017)

Rawabi, la Prophétie Architecturale d’un Etat Palestinien Inégal (4 août 2017)

Bien que, lorsque je parle de la Palestine, j’insiste toujours sur l’intégralité de son territoire, ce qui inclut Israël lui-même, je n’ai pas été cohérent dans ma pratique de ce territoire puisque la seule partie d’Israël où j’ai passé quelque temps au cours de mes deux voyages en 2010 et 2015 fut Jérusalem Ouest. Une part de moi-même a perçu cela comme une forme de solidarité avec la majorité des Palestiniens qui n’ont pas de permis pour accéder à l’autre côté des Murs d’Apartheid en Cisjordanie et à Gaza, mais cette pratique était encore moins logique puisque Jérusalem-Al Quods était une exception significative à cette règle et que tout accès quel qu’il soit à la Palestine pouvait être légitimement vu comme un privilège si on le compare avec le refus d’accès pour les réfugiés palestiniens au Liban, en Syrie et en Jordanie, les militants interdits et les citoyens des seize pays à majorité musulmane du MOAN [Moyen Orient – Afrique du Nord] et d’Asie, considérés par les gouvernements israéliens successifs comme des « états ennemis ». Cette fois-ci, j’ai donc passé quelque temps à Jaffa-Tel Aviv, dix ans après ma première visite dans cette ville.

Ces dix ans d’absence ont aiguisé mes sensations lorsque j’ai observé la progression du phénomène urbain que nous pouvons appeler embourgeoisement, mais qu’on ne devrait en aucun cas considérer en dehors du continuum de la logique coloniale de peuplement – ces deux processus étant inséparables, comme nous le verrons plus loin. Dans cette optique, il est important de rappeler l’histoire de Jaffa comme faisant partie de ce continuum.

Le livre Ville Blanche Ville Noire : Architecture et Guerre à Tel Aviv et Jaffa (The MIT Press, 2015) écrit par Sharon Rotbard aide à comprendre cette histoire et pourquoi « il n’y a […] pas de différence entre politique de quartier, politique de la ville, politique nationale et politique mondiale ». Rotbard remonte à 1799 et au siège de Napoléon Bonaparte sur Jaffa comme précurseur d’un antagonisme entre Arabes palestiniens et Juifs. Dans un « délire colonial », Napoléon a écrit une proclamation, qui préfigure la Déclaration Balfour écrite cent huit ans plus tard, dans laquelle il invite les « Israélites », « héritiers légitimes de la Palestine », à « conquérir [leur] patrimoine », confortant la thèse selon laquelle, en tant que programme colonial, le Sionisme est à l’origine une invention européenne non juive.

Avançant d’un grand bond dans le temps, Rotbard note comment l’Opération Anchor (Ancrage) fut la première de nombreuses occurrences où urbanisme et combats urbains ont servi conjointement de moyens de domination et de contrôle sur la population palestinienne de Jaffa. Tirant profit de l’état d’exception déclenché par la Grande Révolte Arabe de 1936-1939 contre la domination britannique et l’immigration juive en Palestine, l’Opération Anchor a débuté le 16 juin 1936 avec l’évacuation de la population de la vieille ville, suivie trois jours plus tard par la destruction de deux cent trente sept immeubles arabes palestiniens pour créer une avenue vers le port.

Vers la fin du Mandat britannique, qui culminera avec la Nakba le 15 mai 1948, les groupes paramilitaires ont commencé leurs attaques sur Jaffa le 2 décembre 1947, poussant les classes moyenne et supérieure de la population arabe palestinienne à s’enfuir de la ville. Conséquence logique, l’économie locale s’effondra. L’attaque à grande échelle sur Jaffa par le groupe paramilitaire sioniste Etzel (aka Irgun) a démarré le 25 avril 1948 et a pris fin la veille de la création de l’État d’Israël :

« Cela a commencé avec une pluie de mortiers sur la ville, soutenue jusqu’à la chute complète de la vieille ville arabe. D’après le récit des Palestiniens, les bombardements ont été assortis de diffusions radio en arabe dans lesquelles le Etzel promettait à la population civile que son sort serait semblable à celui des habitants du village de Deir Yassine, près de Jérusalem, qui avaient été massacrés quelques jours plus tôt, le 9 avril, par les combattants du Etzel et du Lehi [groupe Stern]. »

Le musée Etzel dans ce qui fut autrefois Manshieh.

Manshieh, quartier nord de Jaffa, a été effacé et les rares photographies disponibles servent de preuve de la violence absolutiste du nettoyage ethnique. Sur les ruines de ce quartier palestinien fut construite les années suivantes la partie Sud de Tel Aviv, et un bâtiment en particulier raconte de façon éclatante cette violence.

Le Musée Etzel, au bord de la plage de Manshieh, se compose d’une vilaine boîte de verre sombre construite directement sur les ruines d’un ancien bâtiment palestinien comme une affirmation architecturale littérale de la domination. La déclaration de ses architectes, citée par Rotbard, traduit de façon particulièrement claire leur adoption de l’idéologie portée par le bâtiment : « Depuis les murs fracassés du vieux bâtiment poussent des murs de verre sombre, […] achevant schématiquement le bâtiment en ce qu’il fut autrefois, […] une tentative de glaciation du moment et de l’heure particuliers où Jaffa fut libérée. »

S’il n’était pas un musée dédié à ce que les autorités coloniales britanniques considéraient comme un groupe terroriste, on pourrait presque regarder ce bâtiment comme une œuvre d’art politique, révélant les ruines palestiniennes sur lesquelles l’État d’Israël est construit, alors que quantité de ces ruines ont été détruites et cachées sous des forêts plantées partout sur le territoire après 1948. Un an plus tard, Jaffa a été annexée à Tel Aviv et demeure à ce jour sous occupation militaire depuis que l’armée israélienne a installé de nombreuses casernes et autres infrastructures dans la ville palestinienne.

Dans les années 1960, des plans israéliens d’urbanisme ont été tracés pour rénover le vieux Jaffa , plans que l’on peut mieux caractériser comme une présentation orientalisée de la ville, comme un fragment pittoresque d’un passé (qui précède l’existence des Palestiniens dans le discours nationaliste israélien) en opposition à sa contrepartie moderne, la dite « Ville Blanche ». De façon significative, dans ces plans d’urbanisme dessinés par Israël pour la ville palestinienne, fait remarquer Rotbard, la transformation militaire de la ville en 1936 a été maintenue, offrant ainsi un niveau supplémentaire de légitimité à l’armée pour planifier le tissu urbain.

Chantier de construction des « Résidences de Tel Aviv » dans le Vieux Jaffa.

Aujourd’hui, l’occupation militaire de Jaffa est toujours présente – la radio militaire « Galei Tzahal », les états majors par exemple, sont situés dans la rue Dror, une centaine de mètres au sud du Vieux Jaffa – mais de façon assez semblable au transfert de la population civile israélienne vers les colonies de Cisjordanie qui a considérablement ancré et soutenu l’occupation, l’embourgeoisement de Jaffa par les promoteurs immobiliers et les résidents de Tel Aviv met une dernière main au déni du passé palestinien et à l’existence actuelle de ce qui fut la dynamique cité palestinienne. Se servant d’un système prédateur de propriété de la terre par l’État, décrit par Imogen Kimber dans un article de 2015 du Middle East Eye, les Palestiniens de Jaffa souffrent d’un processus continu de dépossession qui progresse jusqu’à Ajami, partie sud de Jaffa.

On construit des résidences de standing en copropriété dans et autour du Vieux Jaffa, avec la complicité active d’architectes européens, tels que le designer britannique John Pawson, présentées sur les affiches ostensibles du projet appelé « Les Résidences de Tel Aviv », actuellement en construction, inconsciemment annoncées sur les blogs d’architecture sous le nom de Dezeen. Tout près, l’une des sociétés immobilières les plus répandues a un nom, Home Land (Terre d’origine), des plus explicites sur le projet auquel elle contribue. Quant au marché de Jaffa qui se trouve à l’entrée nord de la Vieille Ville, on l’a transformé en un agencement grotesque de cafés branchés et d’antiquaires, où l’on rencontre régulièrement des drapeaux israéliens et des groupes d’origine américaine qui avalent goulûment le discours nationaliste israélien qu’on leur sert sur un plateau.

Bien sûr, comparer la construction capitaliste de résidences de standing à Jaffa et la construction surveillée par l’armée de colonies en Cisjordanie n’a de sens que si on comprend leur violence à des degrés différents ; pourtant, ce que l’embourgeoisement de la ville palestinienne nous montre dans le contexte de l’Apartheid israélien, c’est que cet embourgeoisement, qu’il se fasse à Brooklyn, à Paris ou à Rio de Janeiro, est toujours lié à des formes de structures étatiques de violence envers les populations ciblées. En tant que processus capitaliste, l’embourgeoisement agit par définition contre les résidents les plus pauvres, mais les processus d’appauvrissement héréditaire intrinsèques à ce système ainsi que le continuum colonial de ces sociétés ajoutent, à cette violence économique, une violence raciale. Nous ne devrions donc pas percevoir l’embourgeoisement de Jaffa comme un phénomène exceptionnel, mais plutôt comme la violence exacerbée (et donc facile à discerner) d’un processus en marche dans de nombreuses villes du monde.

L’autre élément de comparaison éventuellement pertinent entre les nouveaux développements exécutés par Israël à Jaffa et les colonies à Jérusalem et en Cisjordanie est un élément complexe que j’ai essayé (peut-être maladroitement) d’articuler autrefois (voir cet article de janvier 2016) : la colonisation étendue de la terre palestinienne des deux côtés du Mur d’Apartheid, au-delà de son extrême violence de dépossession, tend à réduire les spécificités des différents régimes d’Apartheid. Bien sûr, ce genre d’uniformisation est conçu stratégiquement dans le cadre du Sionisme ; pourtant, elle réduit de manière significative la possibilité d’un Etat palestinien ‘sacrificiel’ séparé (décrit dans le précédent article sur Rawabi) et, en tant que tel, peut être adoptée par la lutte pour la décolonisation et l’égalité.

Se servant de Jaffa-Tel Aviv comme d’un paradigme dans sa thèse « Faire progresser la Lutte pour la Justice Urbaine vers l’Affirmation d’une Citoyenneté Réelle : Défier l’ethnocratie à Tel Aviv-Jaffa », ainsi que dans l’entretien de 2015 baladodiffusé par The Funambulist, Dena Qaddumi parle du « droit à Tel Aviv » pour les Palestiniens qu’elle conçoit comme controversé mais également nécessaire à traiter pour la construction d’un contexte politique cohérent. La complexité de cette question – il est difficile de penser qu’aucun des dispositifs de l’Apartheid en action aujourd’hui finisse vraisemblablement par servir à leur démantèlement – sera vraisemblablement proportionnelle au résultat de décolonisation qu’elle pourrait permettre.

J’aimerais terminer cette série d’articles avec l’émotion qui fut la mienne lorsque j’ai aperçu quelques arbres sur le littoral d’Ajami (au sud de Jaffa) dans un parc relativement nouveau dont les petites collines laissent ces arbres sans protection contre le vent de la Méditerranée. Regarder vers le Sud (voir la photo ci-dessus), essayer sans illusions de distinguer Gaza, où les Palestiniens n’ont actuellement que 2 heures d’électricité par jour, alors que la chaleur est très forte, survivant contre toute attente alors qu’Israël, l’Autorité Palestinienne et l’Egypte de Sissi sont en quelque sorte unis en tant que gardiens de ce qu’on a appelé « la plus grande prison à ciel ouvert du monde ».

Regarder vers l’Est de Jaffa elle même, sa dépossession continue et, plus loin, Jérusalem-Al Quods et la Cisjordanie où l’occupation a recours à sa violence méthodique dans la vie quotidienne de tous. Regarder vers le Nord et l’absence désolante des restes des villages palestiniens vidés et détruits en 1947-1948 et le sort des Israéliens palestiniens considérés comme « un problème démographique » et une monnaie humaine dans ce que beaucoup ne semblent pas voir le cynisme de l’appellation « pourparlers de paix ». Ces arbres me frappent comme un symbole de la résilience palestinienne : ils plient mais ne rompent jamais.

Le marché de Jaffa

Rue de Jaffa

Le square Sheikh Bassam Abu Zayd

Chantier de construction des « Résidences de Tel Aviv »

Ruine palestinienne au nord d’Ajami

Jaffa, une dernière vue de la Palestine depuis l’avion

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : The Funambulist Magazine