« J’ai peur d’être abattu » : Le récit d’un ambulancier palestinien

Par Shatha Hammad, 27/12/2017

Yahya Mubarak évoque les frustrations et la dureté de son travail, conséquence de sa navigation à travers les checkpoints [Shatha Hammad/Al Jazeera]

Silwad, Cisjordanie occupée – Travaillant comme ambulancier, Yehya Mubarak n’a qu’une chose en tête.

« Mon objectif, c’est d’amener le patient à l’hôpital » dit sans hésitation cet homme de 47 ans qui travaille pour le service des ambulances depuis 12 ans.

Pourtant, c’est loin d’être une tâche facile en Cisjordanie occupée.

Tout d’abord, il y a les longues attentes aux checkpoints israéliens. Non seulement elles mettent la vie du patient en danger, mais elles provoquent la colère et les insultes de parents palestiniens contre lui parce qu’il ne conduit pas à temps leurs êtres chers à l’hôpital.

Et puis, il y a les attaques et les menaces des soldats israéliens sur les équipes d’ambulanciers pendant les manifestations. Mubarak a perdu le contrôle de ses nerfs et de sa parole pendant presque 12 heures après que les forces israéliennes aient tiré sur lui des bombes lacrymogènes.

D’autres fois, son véhicule – seule ambulance à desservir Silwad et plusieurs villages voisins – a vu ses vitres brisées après une attaque des soldats israéliens.

Mais, en dépit du danger et de la frustration, Mubarak se dévoue à son travail qui consiste à sauver des vies.

Ici, il informe Al Jazeera sur ce qu’il vit quotidiennement : circuler à travers les checkpoints et se dépêcher de transporter les patients gravement blessés à l’hôpital, le tout avec la peur d’être attaqué et l’angoisse de perdre des patients.

« Les Israéliens veulent saper mon travail »

« En tant que conducteur d’ambulance paramédical, vous savez que les 10 premières minutes d’accueil d’un patient sont décisives.

« Aussi, quand je perds 30 minutes de mon temps à un checkpoint sans aucune raison valable, je peux très naturellement dire que c’est intentionnel. Les Israéliens veulent saper mon travail.

« J’essaie toujours de trouver une alternative, telles que des routes plus rapides mais le problème reste que Silwad est entouré de checkpoints, ne laissant que deux chemins sans checkpoints vers Ramallah. Pourtant, parfois, même sur ces routes, il y a ce que nous appelons des « checkpoints volants ». Que nous utilisions la sirène importe peu, ils nous arrêtent quand même.

« Quad au volant de mon ambulance, je klaxonne parce que j’ai une urgence médicale, vous n’avez pas le droit de m’arrêter et de me retarder, car cela peut provoquer la mort du patient transporté.

« Dans d’autres pays développés, lorsque le gyrophare d’une ambulance est en marche, toutes les voitures se poussent sur les côtés de la route pour la laisser passer. »

« Je suis responsable de tout retard »

« L’ambulance dessert presque 9 000 personnes à Silwad, ainsi que les villages voisins. Par conséquent, la zone entière dépend d’une seule ambulance.

« Un exemple des obstacles auxquels nous soumet l’occupation en tant que conducteurs d’ambulance, ce sont les checkpoints. Nous sommes parfois bloqués 20 minutes, et nous avons rarement le droit de conduire sans qu’ils nous arrêtent.

« Les Israéliens arrêtent nos ambulances aux checkpoints, exactement comme ils le feraient avec des voitures particulières, et ils font semblant d’inspecter le véhicule. Mais en réalité, ils mettent tout en l’air en commençant par jeter notre équipement et les médicaments. Je suis obligé de passer du temps à remettre tout à sa place d’origine afin que rien ne tombe sur le patient qui est à bord. Cela me prend du temps et, en fin de compte, je suis responsable de tout retard.

« Ces retards, à leur tour, provoquent des problèmes avec la famille du patient et même avec les centres médicaux qui ont tendance à nous les reprocher.

« Nous appelons toujours le Comité International de la Croix Rouge pour nous plaindre de ce problème. À chaque fois, ils nous promettent de négocier avec les Israéliens et de nous apporter une réponse, mais nous n’entendons plus parler d’eux.

« Rester neutres »

« Tous les jours, les problèmes persistent. Nous sommes déjà stressés à cause des patients, et ce stress est parfois amplifié par les soldats israéliens, la Croix Rouge ou quelques organisations palestiniennes qui n’apprécient pas notre travail.

« Pendant les manifestations, nous restons absolument neutres. Travailler comme ambulancier signifie de toujours rester neutre malgré les religions, les traditions et les cultures.

« Malheureusement, l’armée israélienne nous tire toujours dessus avec des gaz lacrymogènes et des balles enrobées de caoutchouc. Une fois, dans un faubourg de Silwad, ils ont lancé sur moi une bombe lacrymogène. J’ai totalement perdu le contrôle de mon corps pendant presque 12 heures. Je ne pouvais plus contrôler ni mes nerfs ni mes paroles.

« Ils ont ouvert plusieurs fois le feu sur nous et sur nos collègues du Croissant Rouge, juste parce que nous portions secours aux gens.

« Je ne livre pas un message agressif. Je livre un message humanitaire. Les soldats nous voient, et savent tout sur nous parce qu’ils nous filment avec leurs caméras. Cela m’est égal, mais ce qui m’inquiète c’est le manque d’espace sûr où mes collègues et moi puissions travailler.

Yahya Mubarak travaille avec le service des ambulances depuis 12 ans (Shatha Hammad/Al Jazeera)

« En général, si je pénètre dans un checkpoint alors que je transporte un manifestant blessé, les soldats vont toujours essayer de le ou la prendre. Ils sont armés, je ne le suis pas. Mon objectif, c’est d’amener le patient jusqu’à l’hôpital.

« Les soldats ne font pas la différence entre l’équipe d’ambulanciers et les manifestants qui jettent des pierres.

« Une fois, on nous a appelés sur un lieu où un Palestinien avait reçu une balle tirée par les soldats israéliens. Alors que nous arrivions sur place, les soldats ont ouvert le feu sur notre ambulance, dont ils ont endommagé l’avant.

« L’un des soldats a tendu son fusil devant moi, me frappant au visage. Il m’a dit : « Nous ne t’avons pas demandé d’être là ».

« J’ai répondu que le bureau de coordination palestinien m’avait appelé pour me demander d’y aller pour porter secours au blessé. Et, comme n’importe quel conducteur d’ambulance, j’ai voulu aller aider, est-ce que ce n’est pas mon travail ? À ce moment-là, je ne savais pas qu’il était mort.

« On nous a demandé de reculer de 200 mètres derrière l’endroit où le Palestinien décédé gisait au sol. Et du coup, la famille du jeune homme nous a accusés de ne pas avoir pu porter secours.

« Ils nous ont méchamment insultés. Ils ont hurlé : « Vous êtes une équipe d’ambulanciers ! Comment se fait-il que vous ne soyez pas à l’avant ? Pourquoi n’avez-vous pas ramassé la personne abattue ? »

« J’ai peur des balles »

« Oui, je suis un ambulancier, mais personne ne respecte les protocoles de travail des ambulances et personne ne nous respecte en tant qu’équipe d’ambulanciers. Comment puis-je aller à l’avant et ramasser le blessé ? Les Israéliens nous mettent dans des situations embarrassantes face à nos camarades palestiniens.

« Généralement, et selon les circonstances, il faut environ 8 à 10 minutes pour arriver à l’hôpital de Ramallah depuis Silwad.

« J’ai travaillé comme volontaire à la Nouvelle Orléans, en Louisiane, pendant presque un mois et je n’ai jamais rencontré aucun de ces obstacles. En 2014, les voitures de police nous protégeaient et se tenaient à nos côtés jusqu’à ce qu’elles soient sûres que nous étions arrivés sains et saufs à l’hôpital. Nous n’étions jamais sous pression ou dans l’obligation d’utiliser la sirène parce que les voitures de police nous ouvraient la route.

« Je ne demande pas que les soldats israéliens m’entourent et m’ouvrent le chemin ou m’escortent pour assurer ma sécurité, je veux juste qu’ils facilitent mon trajet.

« La plupart du temps, les patients meurent dans mon ambulance simplement parce que je n’ai pas pu les soigner sur le terrain avant de les emmener en urgence à l’hôpital. Je mentirais si avec la présence des gaz lacrymogènes et des balles enrobées de caoutchouc, je disais que ces circonstances ne m’effraient pas – je ne suis un homme comme n’importe quel autre.

« J’ai peur des balles et j’ai peur d’être touché. Je m’inquiète aussi à cause des gens qui attaqueraient mon équipe d’ambulanciers et je pense souvent au fait que mes patients pourraient mourir après avoir inhalé trop de gaz lacrymogènes.

« Nous avons subi tant de pertes à cause des attaques des soldats israéliens qui ont brisé à maintes reprises les vitres ou la carrosserie du véhicule.

« Nous avons perdu des médicaments et autres matériels stockés dans l’ambulance pour une valeur de 80 000 shekels (22 995 $) … et le véhicule lui-même a des dégâts dont le coût de réparation se monte à environ 27 000 shekels (7 765 $).

Traduction : J. Ch. Pour l’Agence Média Palestine

Source : Al Jazeera