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Par Rachid Khalidi, mercredi 6 décembre 2017

La folle démarche du président qui reconnaît la ville comme capitale d’Israël aura des conséquences négatives impossibles à prévoir.

A chaque fois qu’on a l’impression que Donald Trump ne peut aller plus loin, il recommence. Cette fois, il a annoncé que son administration reconnaîtra Jérusalem comme capitale d’Israël, revenant sur presque 70 ans de politique américaine. Cette démarche aura de multiples ramifications négatives, dont beaucoup sont impossibles à prévoir.

Jérusalem est le point le plus important des questions du dit statut final, maintes fois remis au cours des négociations Israélo-palestiniennes à cause de leur extrême sensibilité. Trump s’est introduit dans cet imbroglio comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, en ciblant la question la plus complexe et la plus sensible en lien avec la Palestine.

Jérusalem est sans aucun doute, l’aspect le plus important de toute la question palestinienne. Elle a été au coeur de l’identité des musulmans et des chrétiens palestiniens depuis la période fondatrice de chacune de ces religions et l’a même été encore plus au fur et à mesure que le conflit sur la Palestine s’est aggravé.

La rivalité au sujet de la ville sainte est exacerbée par le fait que le même site – Haram al-Sharif pour les Musulmans, Mont du Temple pour les Juifs – est sacré pour les uns et les autres. A cause de sa nature explosive, c’est un sujet sur lequel aucun politique palestinien, et peu de dirigeants arabes, n’oserait badiner.

Pour quelqu’un comme moi, dont la famille vit à Jérusalem depuis des siècles, l’annonce de Trump ne signifie pas seulement que les Etats Unis ont adopté la position israélienne comme quoi Jérusalem appartient exclusivement à Israël. Trump a aussi rétroactivement légitimé la prise et l’occupation militaire, par Israël, de la Jérusalem Est arabe, à l’occasion de la guerre de 1967, et les lois discriminatoires imposées aux centaines de milliers de Palestiniens qui y vivent. Les dégâts qu’il a faits seront permanents : les Etats Unis ne peuvent pas annuler cette reconnaissance.

Cet acte disqualifie complètement les Etats Unis dans leur très ancien rôle d’intermédiaire, position que Washington s’est exclusivement appropriée. Il en est de même pour le pitoyable « plan de paix » que le gendre de Trump Jared Kushner concoctait en espérant l’imposer aux Palestiniens.

Il est temps de reconnaître officiellement Jérusalem comme capitale d’Israël’, dit Trump.

Cette action de Trump témoigne de son dédain pour l’opinion de tout le monde arabe. Quoi que puissent dire les dictateurs et monarques absolus arabes aux Américains dont ils dépendent, les peuples arabes sont unanimes dans leur soutien à la position des Palestiniens sur Jérusalem. Leurs réactions inévitables à cette démarche se heurteront aux intérêts vitaux américains dans toute la région. En tant que secrétaire à la Défense, James Mattis a déclaré en 2013 : « J’ai payé un prix quotidien pour la sécurité militaire en tant que commandant du [Commandement Central] parce que les Américains sont perçus comme partiaux dans leur soutien à Israël.

Ce dernier fiasco diplomatique est encore un exemple du profond mépris que l’administration témoigne au reste du monde. Pas un seul pays ne reconnaît Jérusalem comme capitale d’Israël. Il existe un consensus mondial pour dire que, jusqu’à l’obtention d’un règlement, il est illégitime de préjuger ou de prédéterminer le résultat des négociations. Les Etats Unis ont officiellement rassuré les Palestiniens à ce sujet en les invitant à la conférence sur la paix de Madrid en 1991.

Bien sûr, il existe d’innombrables antécédents de la partialité des Américains en faveur d’Israël. Personne n’aurait dû s’attendre à de l’équité à ce sujet de leur part ou de celle de leur patron.

Il est maintenant difficile de voir comment un accord palestino-israélien durable est possible. Comme on pouvait s’y attendre de la part de Trump, il s’agit d’une blessure entièrement volontaire qui se répercutera longtemps dans les annales de la diplomatie. Elle va encore affaiblir le prestige déjà réduit des Etats Unis, compliquant ses relations avec ses alliés, avec les Musulmans et les Arabes – et avec les gens de bon sens à travers le monde.

Trump, qui a été mis en garde contre cette démarche par les dirigeants arabes, moyen-orientaux et européens, a maintenant rendu la résolution du conflit sur la Palestine bien plus difficile, tout en réjouissant ses amis et leurs dangereux frères extrémistes en Israël. Bien loin d’inaugurer « l’accord du siècle » comme il s’en vantait, avec cette démarche insensée, Trump va peut-être provoquer la débâcle du siècle. C’est un triste jour pour le droit international, pour la Palestine et pour quiconque se soucie de la paix au Moyen Orient.

Rachid Khalidi est professeur d’études arabes à la chaire Edward Saïd de l’université Columbia.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : The Guardian