Une leçon de musique de Palestine, pour Nick Cave

Nai Barghouti, 23 novembre 2017 – Mondoweiss

 

Nick Cave (Photo : NickCave.com)

 

En écoutant la déclaration de Nick Cave à Tel Aviv qui a précédé ses concerts du 19 et 20 novembre, je me suis tue pendant quelques minutes. Les déclarations anti-palestiniennes du célèbre chanteur-compositeur australien, en plus d’être douloureuses, se sont relevées incohérentes avec sa réputation et sa position politique progressiste.

Néanmoins, Nick Cave s’est enfermé dans un silence très différent de celui dans lequel il était après que la société civile palestinienne et des personnalités internationales, dont des musiciens et des intellectuels connus du grand public, l’aient exhorté à respecter la position palestinienne de refus non-violent et de s’abstenir de blanchir la violation par Israël des droits humains des Palestiniens en se produisant à Tel Aviv.

Le récit de mon histoire personnelle fera office de réponse à ce que prétend la star australienne.

À l’âge de 13 ans et en provenance de Ramallah, je me suis rendue à un cours de musique dans la ville de Jérusalem. En attendant près du mur de l’apartheid, soigneusement construit par Israël, et au checkpoint de Qalandia qui sépare Ramallah de Jérusalem, j’ai fait l’une des rencontres les plus terrifiantes avec des soldats israéliens de l’occupation.

« Fous le camp ! Tu ne peux pas entrer à Jérusalem » me cria la jeune militaire israélienne, arrogante à l’examen de mon certificat de naissance. Âgé de 13 ans, je ne pouvais pas avoir obtenu une carte d’identité certifiée par Israël. Je lui ai crié en retour : « Je suis né à Jérusalem, pour l’amour de Dieu ! Comment peux-tu me faire rebrousser chemin ? ». Elle a insisté pour voir l’original de mon certificat de naissance et ne m’a pas laissé passer.

« Je voudrais simplement assister à un cours de musique à Jérusalem » tentais-je en vain de lui expliquer. Je ne voulais pas me contenter d’une réponse négative. Se faisant de plus en plus agressive, j’ai appelé le téléphone mobile de mon père et lui ai raconté l’histoire tout en continuant à protester contre la soldate. Mon père me supplia de cesser mes cris envers la militaire et me pressa de marcher vers le camp de réfugiés voisin de Qalandia avant d’être blessée.

« Ils ne tiennent pas compte du fait que tu es un enfant, crois-moi » dit-il, la voix étranglée d’inquiétude.

Tandis que la soldate se faisait toujours plus menaçante près de moi, je demandais sereinement à une palestinienne comment me rendre au checkpoint de Qalandia puis je courus vers une boutique dans laquelle je me cachais en attendant l’arrivée de mon père. Cela m’a semblé des heures mais en réalité, 20 minutes s’étaient écoulées. Une fois assis dans la voiture, mes larmes retenues par la peur se mirent à couler.

« Est-ce que nous retournons à Ramallah ? » me demanda-t-il d’un air de défi. « Tu as l’air trop ébranlé pour suivre un cours de musique maintenant ». Sans réfléchir, je répondis : « c’est ce qu’ils veulent ! Ils veulent que je renonce, que je rentre à la maison et devienne une victime réduite au silence. J’irai à Jérusalem malgré eux. Je chanterai et poursuivrai ce que j’ai entrepris. C’est ainsi que j’ai choisi de résister à leur oppression. Avec ma musique. Ils ne me briseront pas ! ».

Mon histoire est celle de nombreux palestiniens. Israël n’a pas exempté les artistes palestiniens ni les institutions de ses violations constantes des droits humains. Les forces d’occupation ont fermé des lieux culturels tels que le cinéma de Jérusalem Est et l’armée a attaqué des manifestations culturelles et artistiques, dont le festival palestinien de littérature et le Freedom Theatre. Également, Israël met régulièrement en prison des artistes palestiniens, les assigne à résidence et les empêche de voyager à l’étranger pour donner une visibilité à leur travail.

Pourquoi Nick Cave a-t-il gardé le silence sur les attaques systématiques d’Israël contre des artistes palestiniens ? Pourquoi ne se soucie-t-il pas du fait qu’Israël fasse taire les artistes ainsi que l’expression de l’art et de la culture palestiniennes ? Pourquoi a-t-il refusé de s’engager à la suite des appels palestiniens ? Aurait-il joué en Afrique du Sud du temps de l’apartheid contre la volonté des opprimés ?

Le spectacle de la vedette australienne à Tel Aviv et sa justification font écho à une attitude coloniale familière. Le fait de critiquer la résistance non-violente que nous avons exercée contre sa décision de jouer, en plus d’exprimer de « l’amour » pour le régime qui nous opprime depuis des décennies fait de nous des infrahumains.

Que Nick Cave croit ou non que la musique devrait avoir un but altruiste, il serait convenable tout au moins de ne pas nuire. Ce dernier a clairement montré que les concerts qui ont lieu en Israël, dont le sien, sont politiques par nature et servent de propagande pour le gouvernement israélien qui poursuit sa routine d’oppression des palestiniens. Se produire en Israël aujourd’hui ne peut que normaliser et blanchir le système d’injustice qui nous opprime et tente de nous faire taire.

Nous ne garderons pas le silence. Nous continuerons à résister à nos oppresseurs par la musique, avec passion, et avec le soutien de vrais progressistes dans le monde.

 

A propos de Nai Barghouti : Nai Barghouti est une chanteuse palestinienne de 21 ans, compositeur et joueuse de flûte, elle étudie la musique au conservatoire de musique d’Amsterdam.

Traduction: SF pour l’Agence Média Palestine

Source : Mondoweiss