Malgré les obstacles, les verriers d’Hébron gardent leurs fours en marche

Par Katie Miranda, le 18 septembre 2017

En Palestine, les artisans font face à d’énormes défis à cause de l’occupation israélienne, mais une entreprise familiale de céramique maintient une tradition vieille de 500 ans.

Un artisan peint une coupe en céramique à la Fabrique de Verrerie et Céramiques d’Hébron, à Hébron occupée, Palestine (MEE/Katie Miranda)

HEBRON, Territoires Occupés – La première chose que vous remarquez quand vous entrez dans la Fabrique de Verrerie et Céramiques d’Hébron, c’est la température infernale. On se sent comme si on entrait dans un four. Il fait déjà environ 40 degrés dehors, mais derrière les portes de la fabrique, les ouvriers trempés de sueur sortent du four le verre fondu.

Emad Natsheh au travail dans la Fabrique de Verrerie et Céramique d’Hébron (MEE/Katie Miranda)

Emad Natsheh, copropriétaire de l’atelier, finit de pelleter des boules de verre liquide hors du four dans une poubelle. Elles ne peuvent plus être utilisées dans le processus de production.

Un artisan peint en noir les contours d’un motif floral sur une pièce en céramique (MEE/Katie Miranda)

Dans une autre pièce, des artisans peignent des motifs sur des bols de céramique avant leur cuisson au four. La fabrique emploie 60 artisans, responsables de la production de toute une variété de verres soufflés manuellement et de céramiques agréablement peintes à la main.

Dessous de plats, bols et verres givrés (MEE/Katie Miranda)

Dans une interview avec le Middle East Eye, Hamzeh Natsheh, l’un des propriétaires de l’atelier familial, dit :

« Notre atelier de la vieille ville [d’Hébron] a été ouvert en 1890 par mon arrière-grand-père. Hébron a une histoire de céramique et de verrerie vieille de plus de 500 ans. Les céramiques font partie de l’héritage palestinien. On les utilisait pour rafraîchir l’eau avant l’arrivée de la réfrigération. »

Emad Nafsheh montre un plat en céramique qui a été refroidi dans le four (MEE/Katie Miranda)

« L’une des choses qui donne de la force à cet atelier familial, ce sont les relations entre les membres de la famille. Tous ceux qui travaillent ici sont vraiment passionnés par ce qu’ils font et veulent le voir se poursuivre parce que c’est une tradition pour les Palestiniens », ajoute-t-il.

Du verre sale refroidit dans une poubelle (MEE/Katie Miranda)

Le processus de fabrication pour une seule pièce prend presque une semaine. On met d’abord l’argile sur un tour de potier et on la met en forme à la main. Le lendemain, lorsqu’elle est sèche, on lisse les bords avec de l’eau et une éponge. Puis la pièce est mise dans un four à 800 degrés pendant deux jours.

Après sa sortie, les artisans peignent les contours en noir et remplissent les dessins en couleur. On vaporise deux fois un enduit protecteur brillant, puis on la plonge une fois de plus dans l’enduit avant de la mettre au four pour 24 heures.

Modèle floral de carreau peint à la main de la Fabrique de Verrerie et Céramiques d’Hébron dans Hébron occupée, Palestine (MEE/Katie Miranda)

« Vous pouvez également retrouver les dessins utilisés sur les céramiques dans l’architecture et les broderies locales. Des fleurs comme les tulipes, qu’on utilise dans les dessins, sont originaires de la région », dit Hamzeh.

Dans le point vente de la fabrique, les touristes entrent doucement pour butiner et acheter les produits faits à la main.

« Depuis les années 1970, vingt bus chargés de touristes venaient tous les jours dans l’atelier, mais après l’Intifada, nous n’avons plus que des touristes individuels ou des tournées politiques d’organisations telles que l’Association de Tourisme Alternatif basée à Bethléem et l’UNRWA [Office de Secours et de Travaux pour les Réfugiés de Palestine) », dit-il.

D’après Hamzeh, à cause des préoccupations sécuritaires des Israéliens, les routes touristiques ont été modifiées pour conduire directement à la mosquée d’Abraham, ce qui fait que les touristes peuvent éviter de parcourir la ville.

Gros plan sur un motif champêtre d’un carreau de céramique peint à la main (MEE/Katie Miranda)

« Avoir des touristes est plus utile pour faire connaître le travail et pour parler de culture. C’est très important de voir des touristes. C’est important pour les Palestiniens de ne pas se sentir isolés », dit-il.

Hamzeh dit qu’il avait l’habitude d’envoyer sa production jusqu’au port de Haïfa avant la seconde Intifada palestinienne en 2000. Depuis lors, sa marchandise doit passer par plusieurs checkpoints et les Palestiniens de Cisjordanie subissent des restrictions pour aller au port de Haïfa. Cela provoque des retards, une augmentation des frais et rend les livraisons difficiles.

Echantillon de l’enduit vernis utilisé pour créer l’effet pierres précieuses sur les couleurs des céramiques palestiniennes (MEE/Katie Miranda)

« C’est de plus en plus dur. Depuis 2001 et le début de la deuxième Intifada, les choses ont rapidement changé et il y a eu des restrictions sur les affaires dans toute la Palestine », dit-il. « Le transport d’un camion entièrement chargé d’Hébron au port [coûte] environ 1.200 $. Avant les checkpoints, cela représentait environ 500 $. »

Des exemples de dessous-de-plat aux couleurs de pierres précieuses (MEE/Katie Miranda)

Hamzeh dit que, pour réaliser des bénéfices, ils dépendent maintenant des boutiques locales et des exportations à l’étranger qui représentent 50 à 60 pour cent de leur production, mais le défi est de trouver de nouveaux marchés.

« Nous dépendons de nos partenaires aux Etats Unis, au Canada et en Europe, qui font un travail formidable en racontant notre histoire. Heureusement, nous nous sommes tournés vers l’exportation si bien que notre revenu n’a pas baissé », dit-il.

Les Palestiniens représentent une part importante du marché, comme l’explique Hamzeh : « C’est une façon pour eux d’être fiers de la culture palestinienne. Ils l’utilisent pour servir la nourriture et les boissons chez eux. »

La boutique de la Société Coopérative d’Artisanat de Terre Sainte contient toute une variété de bibelots et de produits d’artisanat, tous fabriqués par des artisans de Cisjordanie (MEE/Katie Miranda) 

La Société Coopérative d’Artisanat de Terre Sainte est une coopérative de commerce équitable d’artisans de Cisjordanie, à Beit Sahour,qui vend des figurines en bois d’olivier, des céramiques, des bijoux de nacre et des broderies. Cette coopérative a été créée en 1981 pour répondre à la détérioration du tourisme causée par l’occupation israélienne dans la région de Bethléem. 

Basma Barham, directrice de la coopérative, fait écho aux propos de Hamzeh au sujet des problèmes auxquels font face les artisans de Cisjordanie.

« Parfois, lorsque nous devons recevoir des marchandises de l’étranger, les Israéliens peuvent mettre six mois à livrer le chargement. Et parfois, ils ne font pas attention aux produits qui nécessitent une réfrigération », dit Basma à MEE.

Selon Marham, ils utilisent du bois d’olivier de Naplouse pour créer ces produits. Les gros camions qui transportent le bois doivent passer par plusieurs checkpoints israéliens.

« Ils (les soldats israéliens) peuvent dire : ‘Désolés, la route est fermée et vous devez repartir’. Nous devons alors recommencer le lendemain. Et nous devons payer à nouveau le chauffeur », dit-elle.

« Ce sont des choses que nous vivons au quotidien sans que personne ne le sache. Pour nous, c’est la routine. Nous avons souvent une date limite pour envoyer les cargaisons à l’étranger et nous découvrons que les routes sont fermées, et nous devons expliquer cela aux clients qui ne peuvent pas comprendre parce qu’ils ne vivent pas ici. »

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : Middle East Eye