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Le 30 juillet à Gaza ville, on aperçoit une petite échoppe entre des maisons de réfugiés palestiniens du camp de réfugiés de Shateaa. (Mohammed Saber / EPA)

Par Abier Almasri

Le 20 août 2017

Le mois dernier, quelques amis m’ont organisé une fête d’anniversaire surprise. Ils ont mis devant moi un gâteau au chocolat éclairé de bougies et m’ont dit de faire un vœu pour l’année à venir. J’ai immédiatement répondu sans réfléchir : « 24 heures d’électricité et d’air conditionné ». Ils ont ri et m’ont suggéré de souhaiter quelque chose de plus réaliste.

Ici dans la Bande de Gaza, 24 heures d’électricité, c’est un vieux rêve depuis une bonne dizaine d’années. Les bombardements d’Israël sur l’unique centrale électrique, sa fermeture des frontières avec Gaza et les retombées de la scission entre l’Autorité Palestinienne et le Hamas, qui gouverne Gaza, ont signifié des coupures de courant chroniques. Il n’y a pas si longtemps, nous nous sommes organisés avec huit heures d’électricité par jour. Maintenant, même cela semble un luxe.

Notre énergie a trois sources : Israël, l’Egypte et notre seule centrale électrique en fonction, qui marche au fuel. Même avant la crise actuelle, la moitié seulement des besoins en électricité de Gaza étaient satisfaits. Puis il y a eu un litige entre l’Autorité Palestinienne et le Hamas à propos du paiement du fuel, tous deux refusant de payer, et la centrale a fermé en avril, réduisant l’approvisionnement déjà insuffisant d’environ 25 %.

En juin, Israël a accédé à une demande de l’Autorité Palestinienne de couper l’électricité qu’elle fournissait à Gaza afin « d’assécher » le financement du Hamas. Ce qui a réduit l’approvisionnement d’environ 30 % supplémentaires. Toujours en juin, l’Egypte a commencé à fournir le fuel nécessaire à la centrale électrique, et la centrale a ré-ouvert. Même ainsi, nous vivons avec une autorisation de quatre heures d’électricité par jour, ou moins.

Ces quatre heures structurent nos journées. Quand nous n’avons pas de courant, la vie est en suspens. Nous résistons avec des bougies, des lampes de poche et, si nous pouvons nous les offrir, des générateurs peu fiables. Nous attendons le bruit d’une pompe à eau électrique pour nous dire qu’il est l’heure. J’allume tous les interrupteurs avant d’aller me coucher pour m’assurer que je ne manque pas l’arrivée de l’électricité. Quand j’entends la pompe à eau et que je vois les lumières s’allumer, je saute hors du lit. La vie devient une course car nous utilisons chaque minute pour faire la lessive, finir les tâches urgentes, profiter pour boire de l’eau fraîche. Puis les lumières s’éteignent à nouveau.

Pas d’électricité signifie essayer de dormir avec une température de 35°C sans ventilateurs ni air conditionné, mais avec le ronflement constant des générateurs. Cela signifie prendre sa douche avec un simple filet d’eau, se démener pour maintenir téléphones et portables en charge et ne jamais acheter plus d’un jour de viande ou de lait. Cela signifie toujours prendre les escaliers pour éviter le risque de se trouver en panne dans un ascenseur. Cela signifie planifier vos sorties selon les coupures de courant et vérifier les horaires d’électricité du quartier d’un ami avant d’aller le voir.

J’ai plus de chance que la plupart. Certains enfants doivent faire leur travail scolaire à la bougie parce que leur famille ne peut s’offrir un générateur. Les propriétaires de petites affaires, qui se battent déjà, ont dû dramatiquement réduire leurs consommation  et utiliser des générateurs très chers pour conserver de la lumière. Pour beaucoup de familles, nager en mer offre le seul soulagement réel au sinistre quotidien de Gaza, et elles doivent maintenant faire face aux pics d’épanchement des égouts parce que les coupures de courant paralysent les usines de traitement.

Les malades des reins en attente de dialyse, qui exige une fourniture ininterrompue d’électricité, sont particulièrement en danger. Ne pas avoir d’électricité fait de la vie un combat pour tout le monde à Gaza ; pour les plus vulnérables cela peut signifier la vie ou la mort.

Pour Israël, l’Autorité Palestinienne et le Hamas, les Gazaouis sont des pions dans une quête honteuse pour la domination politique. En tant que puissance occupante, Israël porte la responsabilité selon le droit international de faciliter une vie normale pour la population de Gaza. Le Hamas exerce le contrôle intérieur et est responsable de la protection de nos droits. L’Autorité Palestinienne supervise les millions versés par les donateurs et devrait également protéger nos droits, y compris en finançant les services vitaux.

C’est juste un signe de l’importance du changement de notre horizon à Gaza, le fait que nous rêvions moins de la fin de l’occupation ou de la réouverture de la frontière afin que nous puissions quitter cette bande de 365 kilomètres carrés. Ces temps-ci, nous rêvons principalement d’électricité. Et notre situation va certainement empirer. Le coordinateur des Nations Unies pour les activités humanitaires, Robert Piper, a averti que les récentes coupures vont « vraisemblablement conduire à un effondrement total des services élémentaires ».

La crise à laquelle nous faisons face n’est pas le résultat d’un désastre naturel ou de quelque autre intervention divine. Elle résulte entièrement de la main de l’homme. Tout comme ils nous mettent dans l’obscurité, ils pourraient nous donner de la lumière d’un simple coup sur l’interrupteur.

Abier Almasri est un adjoint aux recherches à Human Rights Watch.

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : Los Angeles Times