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Le 17 juillet 2017

En 2006, Jessika Devlieghere et Shadi Zmorrod ont ouvert la première école de cirque palestinienne. Le but : permettre aux jeunes Palestiniens d’évacuer le stress lié à la violence de l’occupation, et de se reconstruire autour de valeurs positives. 

La poésie s’est invitée sur le bitume. Le chapiteau de la “Palestinian Circus School” s’est installé au pied des immeubles, dans une cour bétonnée de la banlieue de Ramallah. L’imposant pavillon en toile bleue détonne dans ce décor urbain, offrant un décalage saugrenu au regard du passant. Aussi saugrenu que l’idée d’une école de cirque en Palestine.

« C’est amusant de voir la réaction des spectateurs, déclare Jessika Devlieghere, directrice de l’école. Surtout en Palestine. Après les spectacles, on vient souvent nous dire : “Ces jeunes sont super !” Puis on nous demande : “De quel pays viennent-ils ?” Lorsque nous répondons qu’ils sont de Jénine, de Ramallah ou d’Hébron, les Palestiniens n’en reviennent pas. Ils sont très impressionnés et fiers de voir que des gens d’ici peuvent faire cela. »

Lorsque cette idée d’école est née, en 2006, Jessika Devlieghere, travailleuse sociale belge, et Shadi Zmorrod, artiste palestinien, avaient cette volonté d’aller à l’encontre de « l’image qu’on se fait des jeunes Palestiniens. Nous voulions montrer qu’il y a un formidable potentiel chez ces enfants et adolescents qui aspirent au rêve, à l’espoir, à la beauté ».

 

Nous avions la conviction que toute activité récréative, expressive pour ces jeunes pouvait les aider à se raccrocher à la vie et à eux-mêmes. 

Jessika Devlieghere, directrice de l’école

Le projet répondait aussi à un besoin énorme. « Nous sortions de la période la plus intense de la deuxième Intifada où il y avait une violence quotidienne partout dans tout le pays. » Plusieurs études effectuées en 2002 et 2003 montrent les effets psychologiques de cette violence sur les jeunes : cauchemars, énurésie, angoisse, fatalisme, perte de l’envie de vivre.

« Face à ce stress et à ces difficultés permanentes, explique Jessika Devlieghere, nous avions la conviction que toute activité récréative, expressive pour ces jeunes pouvait les aider à se raccrocher à la vie et à eux-mêmes. »

Le premier atelier a été monté en août 2006, avec une dizaine d’adolescents. Aujourd’hui, ce sont près de 300 jeunes qui participent chaque année aux cours organisés à Ramallah, Jénine et Hébron.

 

En Palestine, le cirque pour se reconstruire

 

ANGOISSE PERMANENTE

Dans la salle de gymnastique attenante au chapiteau, Azam, 12 ans, répète ses acrobaties au trapèze. Dans quinze jours il va se produire pour la première fois devant ses parents. « Ils sont contents que je vienne ici,confie-t-il. Ils savent que je vais dans un endroit qui est très sûr et très positif. »

Azam vit dans le camp de réfugiés de Jalazone, dans les environs de Ramallah. « La situation y est hyper-tendue », observe Jessika Devlieghere. Le camp est situé en face d’une colonie. Il concentre plus de 10 000 personnes sur moins de 2 km2. « Il n’y a pas de parc, pas d’espaces de jeu, pas de terrain de sport. Le vendredi et le samedi, les jeunes n’ont absolument rien à faire. »

Alors ils traînent dans la rue, montent dans les champs qui surplombent la colonie et lancent des pierres. L’armée israélienne intervient systématiquement. « Les confrontations sont hebdomadaires et parfois ça se termine en drames, raconte Jessika Devlieghere. Il y a deux semaines, deux jeunes de 17 ans se sont fait tuer par des soldats. »

Les militaires opèrent aussi des incursions durant la nuit pour arrêter les fauteurs de troubles. « Les enfants des camps vivent dans une situation d’angoisse permanente. »

 

J’ai pu sortir tout ça de moi, transformer ce surplus d’énergie en quelque chose de constructif.

Moatta Smarit, professeur d’acrobatie et ancien élève de l’école

Moatta Smarit, professeur d’acrobatie, voit l’impact de cet environnement sur ses élèves. « Ils sont pleins d’énergie mais ne savent pas la gérer. Ils sont désordonnés. Ils ont des problèmes d’attention, de concentration. Ils sont souvent dans le conflit. »

Le jeune homme de 22 ans connaît bien ces comportements, lui-même a grandi à Hébron pendant la deuxième Intifada. Il a intégré l’école de cirque en 2008, à l’âge de 13 ans. « J’ai pu sortir tout ça de moi, transformer ce surplus d’énergie en quelque chose de constructif. »

Moatta Smarit voit aussi ses élèves changer au fil des séances : éclater de rire, sauter, s’amuser, s’appliquer, créer… se reconnecter avec leur âme d’enfant. Il est convaincu des vertus pédagogiques du cirque : « Ils apprennent à nous écouter, à écouter leur corps. »

Et puis, au cirque, on prend des risques, on a parfois peur de tomber. « Mais les entraîneurs et les autres élèves sont là pour te rattraper. Cela crée une confiance dans l’autre, et aussi en soi-même car on apprend à surmonter les difficultés, à être plus fort. »

Le jeune homme conclut : « Dans notre société traditionnelle, avoir un espace où tu rencontres des gens du monde entier avec leur culture, leurs opinions différentes, un lieu où tu peux créer, expérimenter sans qu’on te dise “Non, tu ne peux pas faire ça, c’est dangereux”, “non, ça ce n’est pas bien”, c’est… » Il sourit : « C’est un vrai bol d’air. »

BENJAMIN SÈZE

Crédits photos : ©Élodie Perriot / Secours Catholique