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Plutôt que d’admettre que leurs méthodes n’ont pas marché, experts et érudits – souvent ayant eux mêmes participé aux infructueux pourparlers de paix – promeuvent des approches épuisées qui ne font que maintenir les Palestiniens sous occupation.

 

Ben White – 19 juin 2017

 

 

Lors d’une conférence tenue en avril à Washington DC par le Conseil Politique du Moyen Orient, le professeur et politologue Ian Lustick a émis quelques fortes critiques contre ce qu’il a décrit comme « le manège permanent des négociations orchestrées par les Américains ».

 

Après avoir analysé les intérêts et les rôles joués, respectivement, par le gouvernement israélien, le gouvernement américain et l’Autorité Palestinienne, Lustick s’est intéressé à un « quatrième acteur » – qu’il a appelé « l’industrie du processus de paix ».

 

Cette industrie, selon Lustick, est constituée de « légions d’experts, d’érudits, de commentateurs, de financeurs et d’organisateurs de conférences », dont « les spéculations, les avertissements, les cartes et les avis remplissent les journaux, les sites des blogs et les ondes ».

 

Lustick a souligné en particulier le rôle « des promoteurs de la solution à deux Etats » de cette industrie, qui, « étant donné le choix entre une chance de succès infiniment faible et l’obligation de développer et d’adapter un cadre entièrement nouveau pour acquérir les valeurs de justice, de paix et d’égalité et la démocratie dans ce domaine, préfèrent continuer le combat ».

 

Il a ajouté : « Il est plus facile de lever des fonds, de préserver les institutions et de promouvoir des carrières en décrivant une dernière possibilité d’ouvrir la porte vers deux Etats que d’arriver à admettre que, en réalité, la porte est fermée. »

 

Le résultat, c’est que « et les protagonistes et les observateurs [n’ont plus le courage] d’envisager autre chose que les catégories éculées des deux Etats pour imaginer d’autres possibilités ».

 

Etude d’échantillons

 

L’industrie du processus de paix se cache en pleine visibilité. Ses membres maintiennent une présence publique extrêmement visible, dont le rôle et l’influence sont conçus comme indépendants et technocratiques.

 

Jetons un regard sur quelques exemples. Dans cinq articles publiés sur trois semaines par le Washington Post, le Christian Science Monitor, Politico, CNN et Reuters, 16 analystes régionaux ont été cités 22 fois.

 

Dennis Ross et David Makovsky ont tous les deux été cités dans trois des cinq articles – tous deux sont collègues à l’Institut de Washington pour la Politique du Proche-Orient (WINEP). Le diplomate de carrière Aaron David Miller et l’ancien émissaire américain en Israël Dan Shapiro ont été cités dans deux des cinq articles.

 

Ensemble, Ross, Makovsky, Miller et Shapiro ont constitué presque la moitié de la totalité des 22 contributions d’experts.

 

Parmi les autres analystes cités, il y a le responsable Elliott Abrams de l’ère  Ronald Reagan et George W. Bush, l’expert et vétéran de la diplomatie américaine Martin Indyk et d’anciens officiers israéliens et personnages diplomatiques comme Gilead Sher et Amnon Reshef. Sur les 22 fois où un expert a été cité, seuls trois étaient palestiniens : Jibril Rajoub, Hanan Ashrawi (la seule femme sur les 22) et Hani al-Masri.

 

Si on prend ces cinq articles comme un tout, écrit dans le contexte de la tournée du président Donald Trump au Moyen Orient, nous remarquons ce qui suit :

 

Premièrement, les voix des Palestiniens sont marginalisées, ou parfois complètement absentes ; deuxièmement, les lecteurs ne sont pas informés sur la propre vision personnelle de l’analyste ; et troisièmement, beaucoup commentent un « processus de paix » auquel ils ont eux mêmes participé (sans succès).

 

Makovsky (qui a la double nationalité américaine et israélienne) a par exemple travaillé en tant que conseiller principal de l’envoyé spécial pour les négociations israélo-palestiniennes sous le secrétaire d’État John Kerry. Cet envoyé spécial était Martin Indyk, qui a fait une pause chez Brookings pour assumer ce rôle, avant d’y retourner en 2004. Ross aussi est un ancien négociateur américain (même s’il est un de ceux qui croient que « nous devons être les défenseurs d’Israël ».

 

‘La duperie la plus spectaculaire’

 

La porte pivotante entre les groupes de réflexion et le gouvernement est un élément clé dans le soutien des approches éculées et des structures en faillite qui ont aidé à maintenir les Palestiniens occupés, colonisés et dépossédés – sans presque le moindre coût pour Israël concernant les conséquences et les sanctions.

 

La structure du processus de paix impose des « obligations mutuelles » des « deux côtés » – Isaël et l’Autorité Palestinienne (AP) – en dépit du fait que le premier est un Etat puissant et occupant, et que la deuxième est une entité autonome et provisoire pour la population occupée.

 

Les experts de l’industrie du processus de paix jouent un rôle clé en exprimant ou répétant les dernières exigences de l’AP fabriquées par Israël, les Etats Unis ou d’autres, qu’il s’agisse de « réformer » les services de sécurité ou les institutions financières, ou de mettre fin à « l’incitation » dans les médias et le système éducatif.

 

De son côté, Israël a exhorté à adopter des gestes symboliques tels que des mesures économiques « pour construire la confiance », émettre davantage de permis de travail pour passer les lignes d’avant 1967, ou lever certaines restrictions sur l’utilisation par les Palestiniens des territoires de Cisjordanie en « Zone C ».

 

Ecrivant il y a une dizaine d’années dans la London Review of Books, Henry Siegman a décrit « le processus de paix du Moyen Orient » comme pouvant être « la duperie la plus spectaculaire de l’histoire de la diplomatie moderne ». Le mois dernier, écrivant dans le New York Times, l’ancienne négociatrice palestinienne Diana Buttu a dénoncé un processus de paix qui n’a produit « aucun progrès » après « plus de deux décennies ». Elle a poursuivi :

 

J’ai passé plusieurs années à m’impliquer dans les négociations du côté palestinien et je peux attester de leur futilité… Quand nous parlions de droit international et de l’illégalité des colonies, les négociateurs israéliens nous riaient au nez. La puissance fait tout, diraient-ils, et vous n’en avez aucune.

 

Lors d’un récent séminaire à l’université Queen Mary à Londres, un auteur et universitaire palestinien Ghada Karmi à dit à l’auditoire : « Nous devons arrêter de parler de la Palestine et faire quelque chose à propos d’Israël. »

 

Cette façon de procéder a cependant peu de chance, aussi longtemps que le manège du « processus de paix » continue de tourner, habilement soutenu par son industrie d’experts, fournissant à Israël une couverture pour son occupation perpétuellement temporaire.

 

 

Ben White est l’auteur de L’Apartheid Israélien : Un Guide du Débutant, et Les Palestiniens d’Israël : Ségrégation, Discrimination et Démocratie. Il écrit pour le Middle East Monitor et ses articles ont été publiés par Al Jazeera, al-Araby, Huffington Post, The Electronic Intifada, The Guardian Comment is Free et d’autres.

 

Les idées exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale du Middle East Eye.

 

 

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

 Source : Middle East Eye