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Par Ilan Pappe, le 18 avril 2017

Des femmes retournant aux ruines de leurs maisons dans le camp de réfugiés de Jénine en Cisjordanie occupée, après le retrait des forces israéliennes qui avaient attaqué le camp presque deux semaines plus tôt, le 18 avril 2002. Kael Alford KRT/Newscom

Il y a quinze ans ce mois-ci l’armée israélienne bombardait et attaquait le camp de réfugiés de Jénine pendant plus de dix jours. Ceci faisait partie de l’Opération israélienne du prétendu « Rempart » (Operation Defensive Shield), pendant laquelle Israël envoya des troupes au coeur de six cités majeures de Cisjordanie occupée et dans les villes et camps de réfugiés alentour qui étaient censés être sous le contrôle de l’Autorité palestinienne.

Dans un rapport sur l’attaque, les Nations Unies ont conclu que l’armée israélienne a tué des douzaines de Palestiniens dans un camp de tout juste 0,4 kilomètres carrés et qui hébergeait environ 15000 personnes.

Après l’attaque un long débat eut lieu sur le nombre de victimes. L’estimation de ce nombre, dans le chaos régnant dans le camp tout de suite après l’assaut, était très élevée.

Israël empêcha les membres de la commission onusienne d’investigation mandatée par le Conseil de sécurité de conduire une enquête, mais un rapport ultérieur rédigé par le secrétaire général conclut qu’au moins 52 Palestiniens avaient été tués dans le camp de réfugiés de Jénine. Près de 500 Palestiniens furent tués et 1500 autres blessés au cours de l’attaque d’Israël en Cisjordanie entre mars et mai 2002.

Toutefois, ce ne furent pas seulement les nombres invoqués qui choquèrent le monde à l’époque, mais la nature brutale de l’assaut israélien, sans précédent même dans la dure histoire de l’occupation.

Cette brutalité s’apprécie le mieux en visitant le camp. Cet endroit surpeuplé a été attaqué depuis les airs par des hélicoptères de combat, bombardé par des tanks à partir des collines qui le dominent et envahi par de monstrueux véhicules —l’hybride entre un tank et un bulldozer que les Israéliens surnomment Achzarit, le Brutal, qui rasait les maisons et transformait les allées en autoroutes pour que les tanks puissent passer.

Les tanks revisitèrent le camp après l’opération, arrivant généralement au milieu de la nuit, traumatisant les enfants pour les années à venir avec leur grondement.

« La Géographie du désastre »

Je suis allé au camp la semaine dernière dans le cadre d’une visite à la branche de l’université ouverte d’Al-Quds à Jénine. Nous avons dû nous hâter pour atteindre la ville et en revenir, depuis ce qui était en 1948 la Palestine (maintenant Israël), car la compagnie privée qui gère le checkpoint de Jalameh devait fermer le passage pour les quelques jours à venir afin que les Juifs israéliens puissent célébrer Pâques, en oubliant les Palestiniens assiégés en Cisjordanie.

L’armée a imposé une fermeture de villages et de quartiers en Cisjordanie et enfermé des millions de personnes dans des enclaves locales pour que les colons israéliens puissent se déplacer comme si c’était une terra nullius – un pays sans population.

L’université ouverte d’Al-Quds répond aux besoins, entre autres, des enfants des prisonniers politiques et des martyrs. Elle est hébergée dans un bâtiment de location, avec l’espoir qu’un jour elle déménagera sur un véritable campus — si les millions de dollars nécessaires pour son achèvement peuvent être trouvés.

Plus de 50 000 Palestiniens utilisent les services de l’université dans ses branches de Cisjordanie et de la bande de Gaza, dans la réalité géopolitique de la fragmentation et du contrôle imposés par Israël, qui requiert que l’université aille aux étudiants, puisque les étudiants ne peuvent aller à l’université.

La ténacité et la résistance peuvent se manifester de bien des façons et en 2017 -à la différence de la résistance armée de 2002- c’est par cette sorte de détermination que l’on rappelle au régime actuel en Israël qu’il ne peut effacer, ou ignorer totalement, les millions de personnes qu’il a opprimées quotidiennement depuis 1967.

À l’intérieur de cette géographie du désastre, il y a des degrés de pauvreté et d’oppression. Il y a une division claire entre la cité de Jénine et le camp.

Vous êtes conscient du moment où vous avez quitté la ville et où vous êtes entré dans ce camp immense, qui est construit sur la pente d’une colline escarpée à l’ouest de la ville. Il est aussi très facile de voir quelles maisons dans le camp ont été démolies pendant le massacre de 2002 — ce sont celles qui ont été reconstruites avec l’aide de l’argent des pays du Golfe. Très peu de maisons sont restées intactes sous l’attaque féroce de 2002. Si vous montez au sommet de la colline, vous pouvez voir l’endroit où les tanks israéliens étaient positionnés, faisant pleuvoir leurs tirs sur le camp sans défense en contre-bas, semant le chaos et la mort, des tactiques rendues bien trop familières par les attaques israéliennes répétées sur Gaza.

Une vue dégagée

Mais il y a quelque chose d’autre que vous remarquez quand vous êtes sur la colline. Vous pouvez voir toute la région s’étendant de Jénine, au nord de la Cisjordanie, jusqu’à la mer Méditerranée. Vous pouvez voir à travers Marj Ibn Amr – la région fertile aussi connue sous le nom de vallée de Jezreel –jusqu’à la ville de Haifa sur la côte.

Les villages et les villes qui étaient là avant 1948 ont été balayés au cours de la Nakba – le nettoyage ethnique de la Palestine par les milices sionistes. Nombre de personnes qui y habitaient ont été conduites dans cette zone et elles pouvaient voir de la colline comment leurs maisons et leurs champs étaient transformés en colonies juives et en « forêts » du Fond national juif .

La connexion entre ce que vous voyez depuis la colline et les horreurs d’avril 2002 est claire. C’est pourtant un autre rappel de ce que le regretté universitaire Patrick Wolfe a si bien expliqué en remarquant que le colonialisme est une structure, pas un événement.

Dans le cas du sionisme, c’est une structure de déplacement et de remplacement, ou pour paraphraser les mots d’Edward Said, une substitution de la présence avec de l’absence. Ceci a commencé en 1882 avec les premières colonies sionistes, a atteint un certain pic en 1948, a continué avec véhémence en 1967 et c’est encore fort et bien vivant aujourd’hui.

La tentative de briser la résistance au déplacement est ce qui est arrivé à ce camp il y a 15 ans.

Des portraits des martyrs, de 2002 et des années suivantes, couvrent les murs et les rues. Au-dessous sont assis un grand nombre de jeunes au chômage — le camp de réfugiés de Jénine a l’un des taux de chômage les plus élevés des camps de Cisjordanie.

En leur parlant, il est clair qu’ils sont déterminés à ne pas succomber au désespoir ou à l’apathie. L’éducation offerte par l’université ouverte d’Al-Quds est une manière de faire face à la vie dans le camp, sous l’oppression. Mais la résistance est une option.

Après tout, ceci est la zone d’où a surgi l’effort anti-colonialiste palestinien le plus important au début des années 1930: la rebellion menée par Izz al-Din al-Qassam.

Il est symbolique qu’au cours de cette visite, j’ai rencontré son petit-fils, Ahmad. Nous avons brièvement parlé de la manière dont l’image historique de son grand-père est déformée par quiconque le compare aux prétendus jihadistes actuels. Il était loin d’en être un.

Si les Britanniques ne l’avaient pas tué en 1935, il serait devenu le Che Guevara palestinien. C’était un chef anti-colonialiste charismatique opérant au milieu de gens qui étaient les premières victimes du sionisme dans les années 1930 — les paysans et les métayers déplacés, chassés de terres qu’ils avaient cultivées pendant des siècles.

Une patrie

La géographie et la topographie du camp vous disent quelque chose d’autre : la solution à deux états est une idée absurde.

Le camp est situé près du checkpoint Salem entre la Cisjordanie et l’actuel Israël. La route de Jénine à Haifa en voiture par ce point de passage me prenait 20 minutes les années précédentes.

Avant que les accords d’Oslo ne soient signés entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine en 1993, le mouvement des personnes et le commerce étaient libres dans cette partie de la Palestine septentrionale, qui jusqu’en 1948 était administrée comme une seule région.

Même après la signature de l’accord —quand le checkpoint de Salem était l’unique sortie de Jénine vers le monde— il était évident que la région toute entière faisait partie de la même patrie.

Les architectes d’Oslo ont souhaité casser cette intégrité historique, culturelle et économique et fermer le point de passage, obligeant les gens à utiliser le checkpoint de Jalameh au nord. Cela a transformé un trajet court en un trajet très long, pendant que Salem devenait une cour militaire où, jusqu’à aujourd’hui, les Palestiniens sont envoyés en prison, sans procès, ou avec des simulacres de procès.

Oslo était supposé résoudre l’éternel problème sioniste : comment avoir le territoire sans les gens. La « solution » était de confiner les Palestiniens dans des enclaves tout en contrôlant leur espace et en usant de la force brute, comme les Israéliens ont fait à Jénine en avril 2002, chaque fois que les gens en avaient assez, demandaient des changements ou ripostaient.

Ce projet sioniste colonial continue, mais il sera combattu dans le pays d’Izz al-Din al-Qassam et dans un camp où les gens n’oublient pas, et ont peu à perdre.

Ilan Pappe, auteur de nombreux livres, est professeur d’histoire et directeur du Centre européen d’études palestiniennes à l’université d’Exeter.

 Traduit par Catherine G. Pour l’Agence Média Palestine

Source: Electronic Intifada