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Par  Mersiha Gadzo – 8 mars 2017

 


Kullab part parfois des jours et des jours en mer sans rien pêcher. (Ezz Zanoun/Al Jazeera)

Bande de Gaza – Avec 42 % de chômeurs, Gaza a le taux de chômage le plus élevé du monde – et alors que le taux des femmes dans la population active n’est que de 15 %, à comparer avec celui des hommes qui est de 71 %, beaucoup d’entre elles tentent de combler l’écart.

De plus en plus, les femmes bousculent les normes sociétales et professionnelles dans des emplois traditionnellement réservés aux hommes, car de plus en plus, elles veulent être les soutiens de leur famille. Al Jazeera a discuté avec trois d’entre elles sur la façon dont les emplois non-traditionnels ont changé leur vie.

Une conductrice de bus à Gaza


D’abord, les enfants l’ont appelée « Oncle Salwa ». 

« Les gosses pensaient que seuls les hommes conduisaient des véhicules », dit Salwa Srour à Al Jazeera. « J’ai rompu avec les traditions. Je suis la première femme dans la bande de Gaza à conduire un bus ».


Srour prend la route à 6 h 30 du matin dans son minibus Volkswagen 1989, faisant le tour de la ville de Gaza pour prendre chaque enfant, et les conduire tous à la classe de maternelle qu’elle a ouverte en 2005 avec sa sœur, Sajda.

Au début, elles engageaient des hommes comme chauffeurs, mais Srour a décidé d’assurer elle-même le travail après avoir entendu les plaintes de parents à propos de chauffeurs qui se montraient agacés par les enfants, ou qui se présentaient en retard.


La classe débute dès le moment où les enfants montent dans le bus scolaire, là, ils commencent à apprendre de nouveaux mots en anglais. (Mersiha Gadzo/Al Jazeera)

« Nous appelions le chauffeur, mais il avait toujours des excuses. Il disait toujours ‘je suis en route’, mais les gosses attendaient et il n’y avait toujours pas de bus » explique Srour.

Quand les parents ont commencé à l’appeler pour lui demander pourquoi leurs gamins n’étaient pas encore rentrés à la maison, Srour décida de prendre les choses en main et de conduire elle-même les enfants à la maternelle.

Srour conduit les enfants à l’école depuis cinq ans maintenant. La classe débute dès le moment où ils montent dans le bus scolaire, et là, ils commencent à apprendre de nouveaux mots en anglais. En montant dans le bus, les enfants saluent Srour avec des « Bonjour », tout en sortant un shekel de leur poche.

« Zain, retourne ! » dit Srour en anglais à un enfant de 4 ans, en lui montrant l’arrière du bus.

« Retourne ! Retourne ! » répètent les gosses à l’unisson alors que Zain s’en retourne vers la banquette à l’arrière du bus.

Srour est passionnée de conduite depuis l’époque elle était au lycée, rappelant en riant comment elle faisait pour se faufiler et conduire la voiture de sa grand-mère autour de Gaza, à l’âge de 16 ans.

Une fois son diplôme obtenu, elle a aussitôt insisté pour avoir son permis de conduire, à une époque où il y avait si peu de femmes à agir ainsi.

« C’était vraiment bizarre pour les gens de voir une femme conductrice, mais après avoir écouté mon histoire, ils se sont mis à m’encourager » dit Srour.

La pêcheuse de Gaza


« Chaque jour où vous sortez, vous ne savez pas si vous reviendrez » dit Madleen Kullab les yeux fixés sur la mer, dans le port de Gaza. « C’est une situation difficile. Quand nous approchons du cinquième mille, nous commençons à nous faire tirer dessus. Il y a vraiment beaucoup de risques, mais je le fais parce que je dois le faire ».

Cela fait près d’une décennie que Kullab, à 22 ans, a repris le rôle de son père comme pêcheur et soutien de sa famille, après que les médecins lui ont diagnostiqué une myélite, une inflammation de la moelle épinière qui le laisse handicapé.

Kullab et ses deux jeunes frères partent tôt le matin, entre 3 et 5 heures, ou au coucher du soleil, pour jeter leurs filets. Généralement, elle attrape des sardines.
« Vous attraperez tout ce que vous êtes censés attraper » dit Kullab, la seule femme pêcheur de Gaza, à Al Jazeera.


Cela fait près d’une décennie que Madleen Kullab, à 22 ans, a repris le rôle de son père comme pêcheur et soutien de sa famille (Mersiha Gadzo/Al Jazeera).

Le travail dépend beaucoup de la chance, car Israël a restreint les pêcheurs de Gaza à une limite de six milles nautiques – moins d’un tiers de la zone de pêche prévue aux Accords d’Oslo. Il n’y a tout simplement pas assez de poissons dans cette zone réduite ; souvent la pêche est maigre, et Kullab part parfois des jours et des jours en mer sans rien pêcher. Pour une pêche de meilleure qualité, il lui faudrait aller jusqu’à au moins 10 milles en mer.

Comme elle marche le long du bassin, on voit de minuscules sardines joncher le sol, car les pêcheurs tirent leurs cargaisons du matin dans des cageots. Le port est plein de bateaux restés à quai sous un ciel nuageux.

La situation économique qui s’aggrave à Gaza a frappé durement l’industrie de la pêche, avec un nombre de pêcheurs tombé de 10 000 en 2000 à 4000 l’an dernier. Les pêcheurs vivent généralement sur des emprunts pendant toute l’année, notamment Kullab qui ne pêche pas durant l’hiver. La mer est particulièrement agitée en hiver, et les vagues peuvent être trop hautes pour son modeste bateau en bois. Même quand elle fait du poisson, sa prise quotidienne ne lui rapporte que 10 shekels (2,5 €).

Les affaires sont devenues trop mortelles, dit-elle, et elle cherche comment s’en sortir, se rendant au collège avec l’espoir de pouvoir y devenir secrétaire.

« J’essuie des coups de feu à chaque fois que je sors (en mer)… Tout vaut mieux que la pêche, même si c’est juste pour 10 shekels » dit Kullab, rappelant l’époque où elle a vu Mohammad Mansour Baker, 17 ans, se faire tuer sous les tirs alors qu’il pêchait avec ses frères.

« Il y avait plus de 10 bateaux. Nous n’étions qu’à trois milles quand les navires israéliens ont commencé à tirer, sans aucune raison, en nous prenant pour cible » dit-elle. « Mohammad a été touché sur le côté du ventre ; la balle est ressortie dans son dos, et il est mort sur le coup ».

Une femme forgeron à Gaza


Sous une tente de fortune, dans une rue sablonneuse, à trois kilomètres du port de Gaza, Ayesha Ibrahim, 37 ans, et sa fille de 15 ans, se relaient pour marteler le fer chaud avec de lourds marteaux. Une autre de ses filles pompe avec un sac pour envoyer des bouffées d’oxygène sur le petit feu, où chauffent les barres de métal.

Voilà comment Ibrahim, la seule femme de Gaza comme forgeron, aide à subvenir aux besoins de ses sept enfants. Au cours des 20 années passées, elle et son époux ont collecté des morceaux de métal dans les rues et les maisons détruites, et ils en ont fait des haches, des couteaux, des grilles de cuisson, des ancres et autres objets en métal, qu’ils vendaient sur le marché.


Ibrahim, 37 ans, et sa fille de 15 ans, se relaient pour marteler le fer chaud avec de lourds marteaux. (Mersiha Gadzo/Al Jazeera)

Il leur faut environ trois jours pour faire un objet ; façonner le fer avec un marteau lourd requiert du temps et de la patience. Une pièce se vent habituellement aux environs 6 shekels (1,5 €) sur le marché, et elles gagnent de 10 à 20 shekels par jour.

Les étincelles volent alors qu’Ibrahim martèle le fer brûlant. Ses mains sont gonflées et son dos est douloureux ; c’est un travail dur, d’autant plus qu’elle est enceinte de huit mois.

« La partie la plus difficile est que nous n’avons pas d’endroit pour notre propre travail. Tous ceux qui passent doivent regarder » dit Ibrahim.

Son époux prend des médicaments pour les nerfs après avoir été blessé un soir quand un bloc de fer de 150 kg est tombé sur sa main.

« Ce fut une nuit horrible. Nous ne pouvions pas appeler une ambulance ; heureusement, un homme dans la rue nous a proposé son aide et l’a pris dans sa voiture », dit Ibrahim. « À l’hôpital, ils lui ont dit de rester pour la nuit, ils craignaient que sa blessure ne s’infecte, mais nous n’avions pas l’argent pour payer le séjour d’une nuit, alors il est rentré à la maison ».

C’est un combat de tous les jours pour arriver à mettre de la nourriture sur la table. Alors que plus de la moitié de la population de Gaza dépend de l’aide alimentaire des Nations-Unies, la famille d’Ibrahim n’y a pas droit car elle ne peut pas apporter la preuve qu’ils sont des réfugiés, dit-elle.

Ibrahim, dont le père était lui aussi forgeron, a passé son enfance à vendre ses objets sur le marché. Elle s’est mariée alors qu’elle avait 15 ans. Aujourd’hui, elle et sa famille vivent d’emprunts, et leur propriétaire leur permet de rester dans son appartement gratuitement. Posséder un espace pour eux-mêmes reste un rêve lointain.


« Nos conditions sont très dures, très pénibles – mais je n’ai pas d’autre choix que de continuer à travailler pour mes enfants » dit Ibrahim. « Je ne veux pas que mes enfants soient comme moi en aucune façon, et qu’ils travaillent comme je l’ai fait quand j’étais jeune. Je veux pour eux un meilleur avenir ».

Traduction : JPP. Pour l’Agence Media Palestine


Source: Al Jazeera