image_pdfimage_print

Reham al-Kahlout au Capital Mall à Gaza: ‘Je crois que je dois briser cette barrière. (Photo: Emma Graham-Harrison pour l’Observer)

Par Emma Graham- Harrison, 12 mars 2017

Reham al-Kahlout se moque bien des potins du voisinage, des trolls sur le net ou des quelques insultes proférées par des étrangers à cause de ses blagues et de son rêve hardant.

La jeune femme de 19 ans vient de la Bande de Gaza, isolée et de plus en plus conservatrice. Elle espère devenir la première femme de sa ville à atteindre des sommets en tant que comédienne.

Je crois que je dois briser cette barrière, je dois passer à travers,” dit-elle dans un rictus. “Tout le monde veut savoir pourquoi, mais je leur dis : ‘pourquoi me demandez-vous ça ?’ – Je dois avancer.”

La vie à Gaza est difficile, même pour les jeunes qui n’ont pas décidé de braver les conventions et de poursuivre leur rêve. Le territoire est en prise au manque d’eau et d’électricité et un interminable blocus paralyse l’économie, avec deux tiers des jeunes hommes et femmes sans emploi.

Pour l’instant, Kahlout apparait dans des sketchs à petit budget sur YouTube, produit par une troupe locale de théâtre. Les hommes qui y participent sont des stars à Gaza, mais pour elle la célébrité est plus compliquée.

“Je dois dire que les retours qu’on me fait sont plus négatifs que positifs. Les hommes provoquent une réaction opposée.”

Ce qui gène les détracteurs qui la pourchassent sur YouTube ou dans la rue ne sont pas les mauvaises blagues ou un mauvais jeu d’acteur – mais plutôt sa témérité à apparaitre à l’écran, souvent avec les cheveux découverts, là où les actrices locales sont très rares et où la plupart des femmes portent le hijab.

Ce qui me déprime le plus ce sont les commentaires sur YouTube. Ils sont tous négatifs. ‘Pourquoi y a-t-il une fille, enlevez-la, elle ne joue pas bien’, ce genre de choses. Très rarement quelqu’un dit : ‘Bien joué, félicitations’.”

Son rêve de devenir actrice commença comme celui de beaucoup d’autres enfants, en essayant de recréer ses scènes préférées de la télévision ou du cinéma devant un miroir, à la maison, ou en faisant rire sa famille.

Ses parents, qui la soutiennent face aux critiques de la famille, des amis et des voisins, disent qu’elle a toujours été différente de ses cinq sœurs : déterminée, plus turbulente et bruyante. “Jouer la comédie fait partie de ma personnalité, j’ai toujours aimé plaisanter avec ma famille,” explique-t-elle.

Mais elle savait bien que si elle voulait faire de la comédie sa carrière elle devrait se débrouiller toute seule. Il n’y a pas de cours de théâtre à Gaza et partir ailleurs est un rêve vain à cause des sévères restrictions de sorties du territoire et des objections culturelles qui lui seraient faites si elle voyageait en tant que jeune femme célibataire.

La Bande de Gaza, petite enclave de 365 km² de terres sur la côte méditerranéenne, est fermée sur trois côtés par les murs et les bateaux de patrouilles israéliens, avec un permis spécial pour sortir, et une frontière égyptienne souvent fermée du quatrième côté.

L’isolation physique a coupé Gaza de la culture et de l’art, nous dit Kahlout. “Je voulais étudier l’art et la comédie. Je voulais partir parce que nous n’avons pas ces [cours] ici, mais ça a été impossible à cause de la situation, et aussi parce que je suis une femme.”

Elle saisit sa chance quand elle aperçut l’une des camarades de classe de sa sœur dans une vidéo sur YouTube. Elle demanda à la rencontrer et postula pour un rôle. “Je me suis jointe à la troupe pour faire un sketch et j’ai adoré ça,” raconte-t-elle. Elle n’a jamais regretté.

Les sketchs sont faits avec des bouts de ficelles, avec très peu de temps de répétition : la troupe ne répète qu’une ou deux fois son texte le jour même du tournage. Tous les autres rôles féminins sont joués par des hommes, à la fois pour l’effet comique mais aussi par manque de femmes comédiennes.

Kahlout et sa femme furent d’abord choqués par la violence des attaques que ses petits rôles provoquaient, elle arrêta même de jouer pendant un temps. Mais elle réalisa que ça lui manquait trop. “A la fin j’ai pensé : c’est mon rêve. Pourquoi devrais-je arrêter, pourquoi devrais-je écouter les autres?”

Aussi honnête que courageuse, Kahlout est réaliste quant à la difficulté de réaliser ses rêves, et passe une grande partie de son temps à étudier le droit– un plan B si jamais ça ne marchait pas au grand écran.

L’univers théâtral et culturel est très limité ici. Je joue avec le groupe mais je ne peux pas dire que je suis une vraie actrice. Si j’arrivais à sortir de Gaza, au moins je pourrais obtenir un diplôme.”

Elle a quand même des modèles parmi les Gazaouis, bien qu’aucun d’entre eux ne soit une femme. Un compatriote gazaoui, Mohammed Assaf, a surpassé des difficultés extraordinaires pour gagner l’émission Arab Idol 2013, et devint une superstar au niveau régional.

Pour le moment, elle mise tout sur une sortie vers le Caire, la plaque-tournante régionale du cinéma et de la télévision, où une grande sœur lui a promit un logement.

Je pense que ma vie pourrait alors vraiment commencer,” dit-elle, déterminée à devenir un exemple ainsi qu’une star.

Mon vœu serait que les femmes et les filles puissent faire tout ce qu’elles veulent sans recevoir de pression de la société. C’est ça qui me pousse à continuer, pour ne pas les laisser m’arrêter.”

Traduction: Laurianne G. Pour l’Agence Media Palestine

Source: The Guardian