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Par Mariam Barghouti, lundi 13 mars 2017

Il est essentiel de reconnaître les forces – israéliennes et palestiniennes – qui ont rendu possible l’assassinat du leader populaire Basil al-Araj.

Il y a une semaine, le bruit des rues de Ramallah a été interrompu par les psalmodies des jeunes après l’assassinat de Basil al-Araj.

Sous le grondement fervent de la foule, on trouvait la colère, le chagrin et l’indignation, une implosion de ressentiment envers les pouvoirs qui continuent à opprimer et à étrangler les Palestiniens.

Alors que la police palestinienne n’était pas très présente comme elle l’est d’habitude pour ce genre de manifestation, son absence n’était qu’une façade.

« Les marionnettes d’Oslo ne sont pas là », dit une jeune femme tout en pleurant.

« Ils vont encore nous poursuivre », répliqua une autre. « Il faut qu’ils protègent Israël vous savez. »

L’assassinat de Basil

Lundi matin au petit jour, les soldats israéliens ont attaqué la maison où Basil se cachait et, après deux heures d’affrontement armé, sont sortis en traînant son cadavre.

Ne restait qu’un appartement saccagé, les vêtements de Basil éparpillés sur un lit détruit, le carrelage tâché de sang et une pile de livres sur une étagère brisée.

Après que l’Autorité Palestinienne l’ait emprisonné l’année dernière avec deux autres jeunes au prétexte qu’ils avaient des armes non autorisées et qu’ils projetaient de s’attaquer à des cibles israéliennes, Basil a été torturé et a entrepris une grève de la faim quand l’AP a prolongé sa détention pour des mois sans charges.

L’AP s’est servie de Basil et des autres jeunes hommes qu’elle avait arrêtés comme de symboles de son engagement dans la coordination sécuritaire avec Israël.

Ce n’est qu’après leur libération des prisons de l’AP que les mêmes jeunes ont été à nouveau arrêtés par les forces israéliennes et que Basil a été obligé de se cacher, coupant tout contact avec sa famille.

L’histoire du ciblage des intellectuels

Alors que les proches de Basil essayaient de faire face à cette lourde perte, il est essentiel de reconnaître les forces qui ont rendu son assassinat possible.

Basil a incarné le combattant palestinien par son intelligence et sa forte présence sur le terrain. Pour reprendre ses propres mots : « Si vous ne vous battez pas, votre intelligence ne sert à rien. »

Ce sont des intelligences comme celle de Basil qui font peur à Israël, pas seulement en tant que telles, mais a cause du potentiel qu’elles créent pour en mobiliser d’autres dans les efforts pour mettre fin à l’occupation.

Israël a traduit sa peur dans une très longue histoire de ciblage et d’assassinat d’intellectuels palestiniens engagés, de Ghassan Kanafani à Kamal Nasser. C’est une tentative pour tuer la conscience palestinienne et son désir de libération.

Le rôle de l’AP dans l’extinction des voix palestiniennes avec l’intention d’apaiser le colonialisme israélien n’a pas échappé aux Palestiniens. Très récemment, ceux-ci ont témoigné leur mécontentement en se mobilisant dimanche pour manifester devant le tribunal de Ramallah – et ont affronté les gaz lacrymogènes, les coups et la violence.

Dans ce chaos, appelant la police à cesser de contraindre le père de Basil sous les coups, une jeune femme s’est écriée : « C’est le père du martyr. »

https://www.facebook.com/QudsN/videos/1468100376600192/

Mahmoud al-Araj a finalement été transporté à l’hôpital après avoir subi des blessures. L’AP a arrêté quatre autres hommes, dont le célèbre gréviste de la faim Khader Adnan.

Oh martyr, va et repose toi

La manifestation de dimanche – et la réaction de l’AP – ont démontré une fois de plus jusqu’où ira l’AP pour préserver sa relation avec Israël et se maintenir au pouvoir, même si cela signifie qu’elle applique la même stratégie répressive que celle à laquelle les Palestiniens sont habitués avec les forces israéliennes.

Dans le passé, lorsque la population palestinienne pleurait l’assassinat de ses martyrs et de ses leaders, dont des intellectuels, il était courant de psalmodier : « Oh martyr, va et repose toi, nous continuerons le combat. »

Avant le détournement de la première intifada par les Accords d’Oslo, le combat mené l’était clairement contre un régime israélien de colonialisme. Aujourd’hui cependant, la Palestine se bat contre une multiplicité de faces du colonialisme.

La plus affligeante de ces expressions, c’est l’Autorité Palestinienne. C’est l’intérim de l’administration temporaire-devenue-permanente des Accords d’Oslo qui a donné naissance à la coordination sécuritaire que Mahmoud Abbas salue comme « sacrée ».

C’est tout à fait pertinent de qualifier Basil de « martyr de la coordination sécuritaire ». Son sang, répandu sur les vieux carrelages de son appartement, dans la cage d’escalier et sur le ciment à l’extérieur de son immeuble à Al-Bireh, est une démonstration de ce qu’Israël peut accomplir avec la coordination sécuritaire.

Le Cheval de Troie d’Oslo

Cette stratégie n’est pas nouvelle, ni réservée à l’ère Abbas. Depuis sa mise en place, Israël s’est appuyé sur le recrutement de Palestiniens comme collaborateurs pour contrer toute résistance et tout effort de mobilisation massive de la part des Palestiniens.

Et la médaille d’or de ce recrutement par Israël, son collaborateur ultime, reste l’Autorité Palestinienne. Le résultat en est non seulement une source continue d’informations, mais aussi que les Palestiniens sont dotés d’un régime autoritaire et oppressif, alimenté par la promesse du pouvoir et de l’autorité.

En alimentant les aspirations de l’AP à la gouvernance et toutes les facilités qui l’accompagnent, Oslo et ses corollaires ont été connectés pour devenir un Cheval de Troie, invité à finalement diviser la lutte.

La disparité entre les ambitions de l’AP et les Palestiniens n’est pas une division métaphorique. C’est, au sens le plus littéral, une division sanglante. La semaine dernière, c’était Basil. Cette semaine, qui sait ? Mais le résultat final sera toujours le sacrifice de notre jeunesse, que ce soit dans la mort ou derrière les barreaux.

Combattre les obstacles de l’oppression

Malgré ses crimes horribles sur sa population, face à la communauté internationale, l’AP se décrit inébranlablement comme la représentation légitime du peuple palestinien.

Pourtant, avec la Cisjordanie et Gaza en conflit, les Palestiniens en exil ou en Israël qui ne trouvent personne pour représenter leurs exigences, et le despotisme croissant dans la région, l’AP a fait descendre les Palestiniens tout en bas d’un chemin de désenchantement, de répression et d’accentuation de la division.

Après les coups endurés dimanche par les manifestants, ceux-ci se sont à nouveau réunis lundi. La foule chante des slogans à Ramallah et une pancarte de la manifestation dit : « La seule solution, c’est la dissolution de l’AP. »

Bien que l’histoire nous enseigne qu’aucune lutte anti-coloniale n’a réussi sans sacrifice et perte de vies, en tant que population qui sait comment peindre le chagrin sous mille images différentes, nous brûlons d’envie de cesser de pleurer la perte de nos êtres chers et de nous réjouir de la perte de l’oppression, ce qui inclut maintenant l’Autorité Palestinienne.

– Mariam Barghouti est une écrivaine et commentatrice palestinienne qui écrit depuis Ramallah. Ses articles sont parus dans le New York Times, Al Jazeera en Anglais, Huffington Post, Middle East Monitor, Mondoweiss, International Business Times et d’autres.

Les opinions exprimées dans cet article appartiennent à l’auteure et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de l’Oeil du Moyen Orient.

Photo : Une photo de Bazil al-Araj (Twitter/@_JuanModesto_)

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : Middle East Eye