image_pdfimage_print

Karma Nabulsi –  28 janvier 2017

L’histoire de la révolution palestinienne a longtemps été ignorée, soutient Karma Nabulsi, c’est pourquoi l’auteure rassemble des érudits pour élaborer un nouveau cours pédagogique.


Une partie de l’esprit de l’époque… Muhammad Ali visitant les camps de réfugiés palestiniens au Liban, en 1974.

Cette année est une année d’anniversaires fatidiques pour le peuple palestinien : le centenaire de la Déclaration Balfour, où la Grande-Bretagne impériale promettait de protéger les droits des Palestiniens, alors qu’en réalité, elle les abandonnait ; 70 ans se sont écoulés depuis la Nakba (« catastrophe » en arabe) commencée en décembre 1947, où la majorité des Palestiniens furent dépossédés de leur terre, et sont toujours des réfugiés aujourd’hui ; 50 ans depuis l’occupation militaire de ce qui leur restait de la Palestine, en 1967. Mais l’année dernière nous a apporté le 50è anniversaire d’un repère qui est radicalement différent : la Conférence tricontinentale de 1966, « conférence de solidarité entre les peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine », devenue un moment  phare pour la résistance anticoloniale dans le monde entier, et qui a porté la révolution palestinienne en son cœur.

L’histoire largement méconnue de cette révolution peut maintenant être étudiée dans les universités du monde avec un nouvel outil pédagogique en ligne, disponible en arabe et en anglais. Couvrant les années 1950, 1960 et 1970, ce cours de 12 semaines introduit les débats intellectuels de l’époque, la culture révolutionnaire, les méthodes organisationnelles et les évènements clés, de la bataille de Karameh en 1968 à la Journée de la Terre en 1978. Les entretiens filmés nous portent à la première réunion des révolutionnaires palestiniens avec Che Guevara, dans l’Algérie des années 1960, montrant les liens qui se sont forgés dans cette pièce.

Pourquoi cette histoire a-t-elle disparu de notre vue ? L’une des raisons est que la plupart des cours qui enseignent l’histoire de la lutte palestinienne aujourd’hui le font dans le cadre du « conflit israélo-arabe » : une histoire de deux parties, de guerres interminables, de décisions de dirigeants et de négociations (particulièrement leurs échecs). Vue de cette manière, la lutte des Palestiniens pour la libération – selon les propres termes des Palestiniens – disparaît. Noam Chomsky, professeur émérite de linguistique à l’Institut de technologie du Massachusetts, a son propre point de vue sur cette histoire :

« Peu après la guerre de 1948 et la Nakba, j’ai passé quelque temps à travailler dans un kibboutz du Mapam… Un jour où je travaillais dans les champs avec un vétéran du kibboutz, j’ai remarqué un tas de pierres. Il a dit que c’était les restes d’un village arabe amical que les membres du kibboutz avaient détruit durant la guerre. J’ai rendu visite à certaines des victimes – dans des villes et camps de réfugiés en Cisjordanie, dans des camps au Liban, et dans la bande de Gaza… Une famille vivait – survivait – dans une petite pièce dans le camp, où mes compagnons et moi-même nous sommes régalés des récits de leur existence idyllique, non loin du kibboutz où j’étais encore, et elle nous a montré son plus grand trésor, la clé de la maison qui avait été démolie et dans laquelle elle avait tant envie de retourner… le traumatisme des expulsions et des massacres était toujours profond, mais il y avait déjà des signes de la résistance qui allait suivre. »

Ce nouveau module d’enseignement commence par cette période clé qui manque, la résistance palestinienne des années 1950, forgée par la « génération Nakba » des révolutionnaires. L’objectif ici n’est pas de trouver un équilibre entre deux côtés qui s’opposent ou deux récits, mais d’examiner la question selon ses propres termes, et son lien avec la résistance tricontinentale.

Raúl Roa Kouri, ancien représentant de Cuba aux Nations-Unies, discute des fondements idéologiques du mouvement : « Ayant lutté pour notre indépendance et notre souveraineté irrévocables depuis l’occupation militaire de l’île par les USA en 1898, les Cubains ont une compréhension profonde de la recherche du peuple palestinien pour la liberté » dit-il. « Cuba a pris cette position dès le début, établissant des relations avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), accordant des bourses à des jeunes Palestiniens pour qu’ils étudient gratuitement dans nos universités, nous occupant des révolutionnaires blessés dans nos hôpitaux, et apportant toute l’aide possible aux combattants ».

Pour l’écrivain égyptien Ahdaf Soueif, comprendre cet esprit international c’est comprendre la lutte palestinienne elle-même : « La révolution palestinienne était la plus récente, semblait-il, des grandes luttes anticoloniales, enracinée dans une petite bande de terre et s’étendant pour étreindre quiconque aimait la liberté… L’esprit de la révolution palestinienne faisait partie de l’esprit de l’époque – il partageait les caractéristiques, les personnages, les vedettes, l’art et la musique avec les grands mouvements pour les droits civiques et contre la guerre au Vietnam aux États-Unis, avec la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud. Cet esprit touchait à la liberté et à la dignité, et il était mondial. »

Le cours explore les tentatives communes complexes des révolutions anticoloniales en Afrique, Asie et Amérique latine. Richard Falk, professeur émérite de Princeton et ancien rapporteur des Nations-Unies pour les droits de l’homme, rappelle comment son attachement à la cause palestinienne est venu de son engagement pour la libération anticoloniale : « Je suis venu en Palestine par le Vietnam » dit-il. « Ce fut particulièrement difficile pour moi en tant que juif et américain, car il semblait évident qu’en dépit de la lutte menée par les Palestiniens… l’équilibre mondial des forces était aligné de manière à bloquer de plus en plus les efforts palestiniens pour réaliser leur libération ».
Ce qui motive la solidarité est une reconnaissance de la souffrance et des expériences communes d’une oppression.

Les érudits des luttes anticoloniales dans le Sud ont découvert qu’une histoire collective et populaire se transmet mieux par l’expérience des gens ordinaires qui l’ont créée. La façon dont des centaines de milliers de réfugiés palestiniens privés de droits se sont mobilisés peut mieux être appréciée à travers les témoignages oraux des jeunes Palestiniens racontant quand et pourquoi ils ont d’abord rejoint la révolution. L’écrivain et cinéaste Tariq Ali décrit comment ces récits l’ont aussi attiré : « Ma première rencontre avec la Palestine a eu lieu aux lendemains de la guerre des Six-Jours en 1967. Je me suis rendu dans des camps de réfugiés palestiniens en Jordanie, en Syrie, j’ai parlé avec des survivants et des militants à Beyrouth et au Caire, photographié des enfants. Secoué par l’expérience, j’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur la Palestine. Et il n’y avait pas grand-chose ».

Le plus grand défi, c’est comment faire venir l’histoire anticoloniale dans les universités occidentales comme un sujet d’étude sérieux. Car même si les récits des injustices dans l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine coloniales commencent à y prendre pied, il y a très peu de comptes rendus de la résistance anticoloniale à ces injustices, surtout portant sur un élément de la lutte armée révolutionnaire – comme pour les révolutions tricontinentales, du Vietnam à l’Afrique du Sud.

Ronnie Kasrils, ancien chef du Renseignement militaire de la branche armée de l’ANC, l’uMkhonto we Sizwe (MK – Fer de lance de la nation), explique : « Nous, Sud-Africains, en luttant contre l’apartheid et en nous tournant vers la lutte armée en 1961, avions une affection particulière pour le peuple palestinien. Nous enseignions la lutte palestinienne dans nos camps d’entraînement ; nous lisions les poèmes et les livres palestiniens ; et nous mettions leurs affiches sur nos murs. Quand nous nous entraînions en Algérie, Égypte, Union soviétique, nos chemins se croisaient, et nous exultions de partager les mêmes histoires ».

 


Des fillettes scoutes de la Révolution, au Liban, en 1980.
Photo : Agence de presse Wafa/Creative Commons

Présenter la révolution palestinienne avec les yeux des gens ordinaires qui « font leur propre histoire » offre une révision tranchante des points de vue conventionnels sur ces décennies de libération. Gilbert Achcar, professeur à l’École des études orientales et africaines (SOAS) de l’université de Londres, réfléchit sur la façon dont un récit rapporté par ceux qui l’ont vécu est étonnamment différent de ce qui est écrit par d’autres, ou écrit des années plus tard : « 1968 a marqué un pic mondial dans la radicalisation de la jeunesse – à un moment où la révolution était dans l’air. De l’offensive du Têt de la résistance à l’invasion US du Vietnam, et du début du Printemps de Prague en janvier… au bouleversement français de mai-juin… le premier semestre de cette année-là a donné l’impression que le rêve révolutionnaire était sur le point de se réaliser ».

Pour Robin Kelley, professeur d’histoire et d’études des Noirs à l’université de Californie, Los Angeles, ces leçons historiques sur la solidarité et la résistance mondiale sont toujours pertinentes pour une nouvelle génération d’étudiants et de citoyens : « ‘De Ferguson à Gaza’ est maintenant un mantra chez les jeunes militants antiracistes aux États-Unis. Durant l’été et l’automne 2014, une vague de meurtres, par la police, d’Afro-Américains a eu lieu… et les militants palestiniens furent parmi les premiers à publier des déclarations de solidarité en soutien aux manifestations ».

Ce qui conduit la plupart de ces actes de solidarité, avance Kelley, c’est l’empathie pour la souffrance palestinienne et la reconnaissance des expériences communes de l’oppression. « C’est devenu la base d’une solidarité Noirs-Palestiniens renouvelée, qui représente une rupture avec mon expérience formatrice. Pour moi, dont la maturité politique remonte à la fin des années 1970 et aux années 1980, l’OLP exilée était indissociable du mouvement de libération du tiers-monde. Les Palestiniens n’étaient pas des victimes ; ils étaient des combattants révolutionnaires, et donc des modèles pour ceux d’entre nous qui se consacraient à la libération des Noirs… Comment sommes-nous passés d’une solidarité enracinée dans ce qui était commun à la résistance à une solidarité basée presque entièrement sur ce qui était commun à la répression ? Comment en sommes-nous venus à opposer les droits de l’homme à l’autodétermination, comme si on voulait ou l’un, ou l’autre. Répondre à ces questions, et à d’autres, requiert de s’interroger plus profondément sur les histoires mondiales des mouvements de libération palestinien et noir, et heureusement, ce projet de cours se consacre à de telles interrogations ».

Karma Nabulsi est chargée de cours en politique au collège St Edmund Hall de l’université d’Oxford. Le cours est disponible sur : learnpalestine.politics.ox.ac.uk.

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine
Source: The Guardian