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Le troisième festival international de Qalandiya dépasse les frontières pour présenter de l’art en Palestine et dans la diaspora

Mary Pelletier, 11 octobre 2016

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Un spectateur devant une œuvre d’art en vidéo, de l’installation « Inclinée » des projets MinRASY de Qalandiya International (MEE/Mary Pelletier)

HAIFA, Israël – Dans un petit coin sombre de l’ancienne mairie de Haïfa, on peut entendre le son de vagues se brisant par dessus le murmure des visiteurs de la galerie qui emplissent l’étage du bâtiment. Pour ceux qui ont une ouïe très fine, ce son conduisait à un espace isolé au milieu de la foule – une installation vidéo réaliste sur triple écran qui montre la mer à hauteur du regard et qui crée chez le spectateur un sentiment comme de bouée humaine.

Par une chaude soirée, un mardi, l’Association de Culture Arabe venait d’ouvrir « Gens de la mer », une exposition de photos centrée juste là-dessus, la mer, et sur la façon dont les gens, en particulier les Palestiniens, se relient à elle. L’inspiration des vagues était une des œuvres photographiques exposées, une vidéo en boucle de Khalood Basel Tannous, ayant pour titre « Aquifère ».

Mais l’exposition et son vernissage étaient aussi représentatifs de quelque chose de plus significatif, la célébration biannuelle, sur un mois, de l’art et de la culture palestiniens, connue sous le nom de Qalandiya International. Pour son troisième et plus important accrochage, le festival, cette année, a vraiment revêtu le caractère international que porte son nom. Tandis qu’Eyad Barghouti, responsable de l’Association de Culture Arabe accueillait tout un chacun à l’antenne de Haïfa du festival, il en allait de même à Amman, Beyrouth, Gaza et Londres, avec, dans chaque lieu, une exposition particulière qui s’ouvrait simultanément aux autres, sur le thème commun de la mer.

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L’ancienne mairie de Haïfa remplie d’invités à l’exposition de photos « Gens de la mer » (MEE/Mary Pelletier)

La mer, la Nakba et le droit au retour

Qalandiya International, ça a commencé en 2012 grâce à l’effort conjugué de plusieurs organisations culturelles palestiniennes pour promouvoir l’art palestinien contemporain, localement et dans le monde. Centré autour de Ramallah et de Jérusalem, le festival a pris le nom de Qalandyia longtemps associé au checkpoint israélien qui coupe la Cisjordanie de Jérusalem, un symbole menaçant avec son mur gris, de l’occupation israélienne.

Mais, en adoptant le nom, il adoptait aussi les autres significations de Qalandiya, le camp de réfugiés, l’ancien aéroport et le village palestinien de même nom. Qalandiya, selon ce qui se disait dans les débuts du festival, « est là où se mêlent les paradoxes ».

Quatre ans plus tard, le festival a connu une croissance exponentielle et les organisateurs ont élevé l’idée des paradoxes à un autre niveau. L’édition 2016 réunit les efforts de 16 organisations culturelles et artistiques dans la formule Cette Mer est Mienne : c’est une façon de se demander comment la mer a pu être ignorée de la narration palestinienne de la Nakba de 1948 (la catastrophe), lorsque 700 000 Palestiniens ont été expulsés de force par la création de l’État d’Israël, et du droit au retour des Palestiniens.

« Il est de notre devoir de répondre aux questions du peuple palestinien » a dit Barghouti sur ce thème, la veille de l’inauguration de l’exposition à Haïfa. « La perte de la mer, qui est une composante fondamentale de la patrie et de cette géographie spirituelle, réduit la mer à la sphère culturelle. L’idée de la mer peut extraire le « retour » de l’arène politique limitée pour la porter vers celle des êtres humains. Nous rassemblons les morceaux démantelés et séparés les uns des autres de notre peuple ».

Le droit au retour demeure central dans l’identité palestinienne et a engendré une identité visuelle bien connue : la clef, la carte d’identité, la carte antérieure à1948 sont, en 2016, des symboles palestiniens célèbres et largement répandus. Mais pour ceux qui ont organisé Qalandiya International, la biennalle de cette année a offert une opportunité de développements basés sur ce langage visuel. En se tournant vers l’extérieur, la mer était une nouvelle manière de se saisir de ce concept.

« Pourquoi avons-nous choisi le retour ? L’idée du retour se renouvelle et les Palestiniens vivent encore la Nakba » a ajouté Mahmoud Abou Hashhash, le directeur du Programme de la Culture et des Arts de la Fondation Al Qattan impliquée dans la biennalle depuis le début. « Cela rend présente et urgente la question du retour. Malheureusement, auparavant, le droit au retour concernait essentiellement les réfugiés palestiniens, mais maintenant quand nous évoquons le retour, nous parlons du droit de millions de nouveaux réfugiés dans le monde qui rêvent aussi de retourner dans leur milieu culturel et dans leurs foyers. Aussi, tout le concept de retour a été étendu et ouvert sur un caractère multi dimensionnel ».

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Une spectatrice devant des photos du Groupe Athar, formé de jeunes photographes palestiniens qui mêlent la photo et un programme de défense des droits humains, à l’exposition ‘Les gens de la Mer ‘ (MEE/Mary Pelletier)

Unir la Palestine à travers les frontières

En prenant l’idée de la mer comme point de départ, les 16 organisations engagées dans Qalandiya avaient toute liberté d’interpréter et de développer le thème commun. Des lieux tels que la Fondation Qattan et la Fondation Al Ma’mal pour l’art contemporain à Jérusalem qui ont aidé à fonder le festival, ont conseillé et appuyé des nouveaux venus, dont le Centre dar el-Nimer pour les arts et la culture de Beyrouth et le musée palestinien de Bir Zeit.

Le programme est impressionnant et divers, réparti dans huit villes différentes, l’essentiel du travail se centrant sur la photo contemporaine et la vidéo. Avec des performances, des projections de films, des ateliers et les journées de conférences des « Rencontres de Qalandiya, le festival est peut-être le projet culturel de plus grande ampleur jamais vu en Palestine.

« Rassembler seize organisations et être capable de monter un projet d’une telle ampleur, je vois cela comme une grande réussite de notre part » a dit Alice Khoury à Middle East Eye. Le jour, Khoury travaille comme coordinatrice de programmes à la Fondation Al Ma’mal de Jérusalem pour l’art contemporain, mais elle exerce aussi, bénévolement, le rôle de coordinatrice média du festival. « Je ne pense pas que quoi que ce soit d’équivalent se soit déjà produit, avec un tel regroupement de Palestiniens agissant en réseau ».

Le réseau et ses échanges d’idées, dit-elle, est en soi un moyen de rehausser le dialogue sur l’art palestinien de façons plus variée.

« Quand on prend part à Qalandiya, on est en mesure de se joindre à des luttes et à des défis », dit Khoury. Nous avons pu échanger nos expériences ; J’ai pu apprendre de mes partenaires dans Qalandiya et, d’une certaine manière, c’est un apport à Al Ma’mal.

En étendant le festival à différents lieux de la diaspora, tels Amman, Beyrouth et Londres, Hashhash espère atteindre des endroits auxquels une institution isolée n’aurait pas accès.

« Porter le thème de la Palestine et les questions qu’il pose à d’autres gens dans le monde, c’est aussi un des bons effets que nous voudrions obtenir » a-t-il dit à MEE. « Et aussi contribuer, à l’intérieur, au processus de débat et de prise de décision sur ce droit. En tant qu’institutions nous jouons le rôle qui devrait être le nôtre et nous essayons de créer une synergie pour avoir plus d’impact sur la société et sur notre contexte et aussi pour aller plus loin que ce dont nous avions coutume et que ce que nous avons pu faire individuellement ».

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Sawar Qawasmi, commissaire du programme du festival à Ramallah, donne des explications sur une installation qui fait partie de l’exposition « Lieux du retour ». Ici, le « Livre de l’exil » retrace des histoires de Palestiniens dans des camps de réfugiés post-1948

S’interroger sur le sens du patrimoine

Les présentations de plus de 200 artistes et conservateurs vont se poursuivre pendant tout le mois d’octobre, Ramallah étant le lieu ressource où se tiendront la plupart des conférences et des performances du festival. Dans la capitale palestinienne de fait, la municipalité a pris un certain nombre de bâtiments en déshérence et des espaces publics pour y accueillir Lieux du retour, avec une diversité d’œuvres qui vont de tableaux de la peintre palestinienne réputée Samia Halaby à une installation de Campus dans les camps – un programme expérimental d’éducation conduit avec des camps de réfugiés – où l’on peut voir un calligraphiste arabe illustrer des récits collectés dans des camps de réfugiés post-Nakba.

En bas de la rue où se situe Lieux du retour sous l’égide de la municipalité, la conservatrice Nat Muller a participé à un débat sur les tendances de l’art palestinien contemporain. Reconnaissance des Formes, l’exposition dont elle est commissaire au sein de la Fondation Qattan, donne à voir le travail sélectionné pour le Prix du Jeune Artiste de l’année.

« Je pense que les sujets qui traversent les pratiques artistiques palestiniennes auront toujours trait au territoire, à la mémoire, à l’exclusion, à la violence et à l’occupation, thèmes de l’identité » dit Muller.

« Si l’on se retourne quelques années en arrière, on peut voir une attention à la propre histoire des artistes, ceux-ci ne se préoccupant pas seulement de leur environnement dans leur travail mais aussi aux sources des choix esthétiques et du langage visuel qui les ont précédés. Je pense qu’une attention est également portée à la science fiction, à l’humour, à une certaine légèreté qu’il aurait sans doute été impossible d’observer dix ans plus tôt mais qui émerge comme stratégie critique vraiment intéressante ».

Le regard sur des choix esthétiques antérieurs est quelque chose que RIWAK, le Centre de Conservation de l’Architecture, pratique au quotidien. Pour sa contribution à Qalandiya, RIWAK a organisé une « Série d’événements non conservés », par exemple des randonnées dans des lieux naturels de la Palestine et des expositions tenues dans des bâtiments précédemment restaurés.

À Hosh al-Etem, à Birzeit, un Centre de Conservation Architecturale, l’architecte Youssef Taha a expliqué son projet de recréer la tour d’horloge ottomane qui s’élevait autrefois près de la porte de Jaffa dans la Vieille Ville de Jérusalem, le plus grand projet en 3D sorti de Palestine.

« L’idée est de nous interroger sur notre patrimoine de génération en génération et de voir ce qu’il reste en mémoire de génération en génération » dit-il, en remarquant que la tour d’horloge a été retirée lors du mandat britannique au motif que les représentants britanniques la trouvaient trop « moderne ». « L’idée qui préside à cette œuvre d’art est de montrer des images anciennes et de remodeler ce qui a été perdu à jamais, de façon à pouvoir véritablement interroger le sens du patrimoine – c’est cela, le souvenir qui circule de génération en génération ».

Traduction SF pour l’Agence Media Palestine

Source: Middle East Eye.net