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Par Ali Harb, jeudi 6 octobre 2016

Mohammed Qraiqae, qui a accompli son oeuvre tout en fuyant les bombes israéliennes, fait une tournée FreeBird (d’oiseau libre) dans plusieurs villes des Etats Unis.

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Mohammed Qraiqae devant l’une de ses peintures au musée national arabo-américain de Dearborn, Etats Unis (MEE : l’Oeil du MoyenOrient)

DEARBORN, Etats Unis – Des visages voilés d’un keffieh, un vieux palestinien au regard pensif, un petit enfant passé d’une femme à une autre à travers des barbelés, un enfant portant un petit chat – ces tableaux sont exposés depuis le 1er octobre au musée national arabo-américain de Dearborn, ville du Midwest américain.

Cette œuvre magistralement réalisée engendre toute une série de sentiments, de la colère au désespoir et à l’espoir.

Et l’artiste ? Un garçon de Gaza de 15 ans, sans aucune réelle éducation artistique ni accès à du matériel convenable.

Mohammed Qraiqae, surnommé le Picasso de Palestine (titre qu’il rejette), a emporté sa production artistique aux Etats Unis dans la tournée FreeBird de cinq villes américaines.

Il a été initié au dessin et à la peinture à l’âge de cinq ans par son frère aîné. Après tentatives et échecs, il a aiguisé son adresse et forgé son style.

« Nous avons un adage en Palestine, « La répétition éduque n’importe qui », a-t-il dit à l’Oeil du Moyen Orient. « Je voudrais essayer de peindre par moi-même, comme une aventure. »

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Mohammed Qrairae peint ce qu’il voit dans sa patrie (MEE/Ali Harb)

Qraiqae a dit que l’art peut influencer la pensée collective de la société.

La Bande de Gaza est sous blocus israélien depuis 2007. Le blocus n’autorise l’entrée dans l’enclave qu’aux produits essentiels et sous strict contrôle. Le matériel artistique passe en fraude et est vendu à des prix très élevés, selon Qrairae.

L’artiste adolescent a vécu les guerres successives sur Gaza, dont la guerre israélienne dévastatrice de 2014, quand son quartier de Shuja’iyya a été la cible des bombardements et attaques aériennes qui ont tué au moins 120 personnes.

Il a dit qu’il avait dû quitter son quartier avec sa famille à l’aube après le début du combat, décrivant des scènes désolantes de mort et de destruction.

« C’était une situation terrible – les bombes tombaient, les gens mouraient, les bâtiments s’écroulaient, et nous nous courrions », a-t-il dit.

Qrairae a dit qu’il s’était retrouvé avec plus de 100 enfants déplacés.  A 13 ans, sa tâche consista à calmer les peurs des plus jeunes que lui.

« J’ai peint le visage de mon cousin », rappela-t-il. Nous jouions avec les enfants pour les distraire de la guerre. Nous leur disions que les bombes étaient des feux d’artifice. »

Qrairae a dit que l’un des plus grands défis dans son travail, c’était les coupures d’électricité.

« Une fois, j’étais en train de peindre et le courant a été coupé », a-t-il dit. « J’ai continué sans voir et sans savoir ce que je faisais. J’ai terminé avec un fond vert et un renard, un lion et un coq. Je ne savais pas pourquoi je les peignais. »

Avec plus de 200.000 suiveurs sur Facebook, Qraiqae engrange des félicitations internationales pour son art. Il a rencontré des responsables en Turquie, en Tunisie et en Iran et a exposé ses œuvres dans les pays du Moyen Orient et d’Afrique du Nord.

Quant au titre de Picasso palestinien, Qraiqae a dit qu’il était un artiste avec son propre style. Il utilise des approches différentes, allant de l’abstrait à l’hyperréalisme.

« Je suis un garçon tranquille et je ne traduis ma folie que dans mes peintures », m’a dit Qraiqae au début de l’année dernière.

Oiseau libre

Qraiqae a dit que les expositions américaines étaient la continuation d’un projet démarré à Gaza.

« Il s’appelle FreeBird (Oiseau Libre) parce que je suis l’oiseau libre, et je veux faire le tour du monde avec mon exposition », a-t-il dit.

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Le jeune artiste a joué avec des enfants pour les aider à s’évader de la guerre (MEE/Ali Harb)

Au musée de Dearborn, une vieille Américaine s’est avancée vers Qraiqae, exprimant son admiration et son inquiétude pour sa sécurité.

« On a peur pour les gens qui résistent », a-t-elle dit.

Hatem Abudayyeh, directeur exécutif du Réseau d’Action des Arabes Américains basé à Chicago (AAAN – www.aan.org) a dit que Qraiqae était accueilli à Chicago grâce aux efforts des militants.

Une fois qu’il est arrivé aux Etats Unis, l’AAAN et le Centre de la Communauté Palestinienne aux USA (www.uspcn.org) se sont employés à organiser et promouvoir sa tournée.

A Dearborn, les Arabes américains, les militants et les artistes de la solidarité palestinienne ont entouré Qraiqae, prenant des photos avec lui et faisant l’éloge de son travail.

Abudayyeh a dit que le jeune artiste était également bien reçu dans les autres villes. Qraiqae est allé à Chicago, où il séjournait, Dearborn, Milwaukee, Youngstone et Cleveland.

« C’est dû, d’abord et avant tout, à l’éclat de son œuvre, mais il y a plus », a dit Abudayyeh à MEE. « Le gamin est naturellement attirant parce qu’il est d’alwatan (la patrie), il est de Palestine, il est de Gaza. Et il a 15 ans. »

Il a aussi fait l’éloge de l’intelligence et du charisme de Qraiqae.

Abudayyeh a dit que Qraiqae était un symbole de la persévérance du peuple palestinien et qu’il a aussi un talent absolument exceptionnel.

Les militants américains palestiniens ont dit que toutes les formes d’expression, dont l’expression artistique, ont un rôle à jouer dans la lutte des Palestiniens.

L’art en tant que résistance

Malek Qraiqae, le frère aîné de Mohammed qui est lui-même caricaturiste, a dit que l’art était une forme sous-estimée de la résistance pacifique.

« Aujourd’hui, le monde occidental regarde la lutte en Palestine comme s’il ne s’agissait que d’armes et de missiles et de mort », à dit Malek à MEE. « Mais le monde comprend l’art et l’esthétique. Nous devrions communiquer avec lui dans ce langage. »

Montrant l’une des oeuvres de son frère, il ajouté : « Ce tableau n’a pas besoin qu’on l’explique. Il n’a pas besoin de traducteur. »

Malek a dit que l’art suscite des émotions, qu’il peut ouvrir l’esprit à la cause palestinienne.

Le frère aîné a rappelé la période difficile de la guerre de 2014.

Il a dit que, alors qu’il fuyait Shuja’iyya, Mohammed transportait certaines de ses œuvres sur sa tête.

Malek a dit que Mohammed se servait des réseaux sociaux pour raconter des histoires de la guerre d’une façon sensible et personnelle que les journalistes ne pouvaient pas avoir dans leurs communications.

Il a dit que, alors que lui et son frère avaient eu la chance de pouvoir voyager, les restrictions de circulation en avaient privé d’autres artistes de Gaza.

Mais peut-être que l’un des plus gros obstacles créés contre l’art par le siège de Gaza, c’est l’obstacle sociétal, selon Malek.

« Les gens n’ont pas le temps de s’intéresser à l’art parce qu’ils ont des besoins plus urgents », a-t-il dit. « Toutes les organisations qui travaillent à Gaza sont humanitaires. Elles se concentrent sur les besoins essentiels, tels que la nourriture. »

Traduction : J. Ch. pour l’Agence Média Palestine

Source : MiddleEastEye