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Thayeer Hastings – Al Shabaka – 15 septembre 2016

 

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L’histoire orale a un long précédent dans la culture arabe et palestinienne qui découle d’une tradition orale plus vaste (1). Dans les années qui suivirent immédiatement la Nakba de 1948, la tradition arabe du hakawati (conteur) a été utilisée, selon Nur Masalha, pour étayer une défense contre l’effacement de la culture et de la mémoire chez les Palestiniens. Depuis lors, l’histoire orale a servi de contre-récit de premier plan dans le contexte d’un colonialisme de peuplement actif dans toute la Palestine et de la vie postcoloniale dans le monde arabe. Elle a été une méthode de première importance avec laquelle les Palestiniens ont vécu des évènements collectifs de traumatisme et de mobilisation.

Pour les Palestiniens qui sont dans leur patrie, comme pour ceux en exil, la production de l’histoire orale se concentre autour d’une expérience commune de déplacements forcés. Environ 67 % des Palestiniens sont des déplacés : les estimations les plus récentes mettent le nombre des réfugiés et des personnes déplacées internes à globalement près de 8 millions. En ramenant le processus d’histoire orale au niveau d’un espace comme celui d’un village nettoyé ethniquement durant la Nakba, les communautés déplacées se forgent un centre physique même après le dépeuplement.

Rosemary Sayigh, de par son travail sur les camps de réfugiés au Liban dans les années 1980, a été parmi les premiers à documenter systématiquement l’histoire orale palestinienne. En 1983, l’Université de Birzeit a conçu l’un des premiers programmes, dans le monde arabe, pour l’enseignement de l’histoire orale. L’Université islamique de Gaza a créé son Centre d’Histoire orale en 1998, afin de rassembler les histoires orales de la Nakba, et de la Naksa de 1967 (2).

S’il y a donc des décennies qu’une production plus officielle de l’histoire orale palestinienne a débuté, c’est aujourd’hui qu’elle connaît un brusque développement. L’historien Beshara Doumani a surnommé ce phénomène plus large de préservation de « fièvre palestinienne de l’archive ». En avril 2016, la Fondation nationale pour les humanités a accordé une subvention de 260 000 dollars aux Archives de l’Histoire orale palestinienne, situées à l’Université américaine de Beyrouth, où une équipe est en train de numériser et de codifier 1000 heures d’entretiens avec des réfugiés de 135 villages palestiniens qui avaient dû fuir pendant la Nakba.

D’autres productions récentes comprennent des articles de journaux ainsi que des thèmes pour des articles de magazines et de journaux, des conférences et des ateliers de la communauté, des entretiens audio, et le projet du Musée de la Nakba à Washington DC. Le nouveau Musée palestinien sur le campus de l’Université de Birzeit, inauguré en mai 2016, peut également devenir une institution importante de l’histoire orale. De plus, Sayigh poursuit son engagement à travers de tels projets, comme les livres d’histoire pour les enfants palestiniens dans les camps de réfugiés qui utilisent, dont le contenu est l’histoire orale – racontée par les enfants eux-mêmes.

Depuis ses origines, la production de l’histoire orale palestinienne s’est préoccupée d’enregistrer les témoignages de la génération vieillissante qui a connu la Nakba, mais aussi de créer une plate-forme pour les communautés déplacées et leurs propriétés, sur la connaissance. Dans le contexte de la dépossession des Palestiniens de leur patrie, les archives de l’État sioniste israélien étendent le colonialisme de peuplement aux espaces de préservation de la connaissance et de la production, où les récits palestiniens sont effacés ou exploités.

Trois décennies après que le début des efforts concertés pour l’histoire orale palestinienne, les projets d’histoire orale traversent maintenant quatre générations ou plus de Palestiniens déplacés. En raison de leur insistance sur l’histoire sociale et les points de vue marginalisés, les travaux d’histoire orale peuvent potentiellement créer un espace pour diverses expériences multigénérationnelles. Ceci peut être exploité comme une contre-archive envers l’effacement colonial en cours.

L’histoire orale palestinienne en tant que militantisme

Le domaine de la production de l’histoire orale a déjà vu énormément de contributions des Palestiniens dans le monde entier, donnant à ses praticiens des opportunités pour faire avancer une approche communautaire destinée à la lutte contre les déplacements forcés en cours en Palestine. Cependant, si la production de l’histoire orale palestinienne est effectivement vaste, peu d’initiatives ont été explicites sur la relation de l’histoire avec le militantisme, sauf une : Palestine Remembered (Ne pas oublier la Palestine).

Palestine Remembered, un projet digital créé par Salah Mansour, a opté pour une approche récente multimédia pour l’utilisation d’une histoire orale palestinienne pour le militantisme. Le projet de l’Histoire orale de la Nakba, lancé comme une subdivision de Palestine Remembered en 2003, contient aujourd’hui plus de 600 entretiens avec des survivants de la Nakba ou des descendants de survivants. Ces entretiens sont menés explicitement sur le terrain du militantisme et de la sensibilisation dans une section appelée « Le conflit 101 ». Cette section place la dépossession au centre du récit, et le portail de l’histoire orale est subordonné à la participation directe des communautés déplacées. Les entretiens sont assortis de cartes et photographies qui poussent à un contre-récit envers le sionisme, avec des entretiens qui apportent un contenu afin de soutenir une contre-cartographie. La plate-forme dans son ensemble organise une histoire orale, une cartographie, et un autre contenu autour d’un récit de résistance.

Si l’enregistrement des récits des aînés palestiniens qui ont connu la Nakba est plus que jamais urgent, l’histoire orale a elle aussi un potentiel pour amplifier les combats de la communauté pour se défendre contre les déplacements en cours, avec des manifestations de descriptions des évènements, des batailles juridiques, et une expression culturelle. Ceci donne un espace pour un contre-récit qui est particulièrement utile pour les communautés palestiniennes qui vivent sous la domination israélienne, que ce soit dans le Territoire palestinien occupée ou en Israël, et pour les Palestiniens marginalisés par d’autres gouvernements (3).

Une pratique en réseaux et militante de l’histoire orale peut privilégier le renforcement et l’autonomie de la communauté à partir des structures de domination de l’État israélien, tout en renforçant les liens palestiniens dans toute la Palestine morcelée et la diaspora. C’est particulièrement important à ce stade, alors que les Archives de l’État d’Israël ont annoncé des changements qui se traduiront par une restriction de l’accès aux documents, notamment à ceux qui concernent les propriétés palestiniennes confisquées, et qui pourraient faire la lumière sur les saisies de terre par les Israéliens.

La multiplication des initiatives de production de l’histoire orale palestinienne à travers le monde constitue la base pour un réseau dans lequel les campagnes pourront s’amplifier. Palestine Remembered et les Archives de l’Histoire orale palestinienne de Beyrouth sont deux des principaux acteurs récents qui réalisent ce travail préparatoire à travers la documentation et la numérisation. Ensemble et avec d’autres, ils peuvent mettre en commun des méthodes et des ressources, et mobiliser l’histoire orale d’une façon créative et puissante. Une possibilité pour un tel militantisme en réseau est de soutenir les communautés spécifiques qui assurent leur propre défense contre les déplacements forcés.

Les obstacles juridiques et les atouts locaux pour réussir

Deux communautés ayant un besoin urgent d’histoire orale en tant que pratique militante sont les villages voisins d’Attir et d’Umm al-Hiran, dans le nord du Naqab. Ces villages qui touchent au sud de la Ligne verte de la Cisjordanie sont le foyer d’environ mille habitants et se trouvent sous la menace directe d’être expulsés, à l’instar des villages proches des collines au sud d’Hébron, notamment Susiya. Une récente décision de la Haute Cour israélienne désigne Attir et Umm al-Hiran pour être détruits et qu’ils soient remplacés par une ville réservée aux juifs et par une forêt du Fonds national juif.

Les habitants et leurs alliés sont en train d’organiser leur défense, mais exercer un recours juridique sur de tels dossiers devant le système judiciaire israélien se heurte à bien des obstacles. Les tribunaux israéliens sont réputés pour rejeter tout témoignage oral en tant que justification des des revendications territoriales des Palestiniens.

Par exemple, en 2015, la Haute Cour israélienne a rejeté les témoignages oraux qui prouvaient le droit à résidence et à la propriété de la famille Al Uqbi dans le village non reconnu d’Al Araqib, dans le Naqab. Le tribunal n’intègre pas dans sa définition de la propriété, la culture juridique bédouine palestinienne des contrats oraux, un système de loin antérieur à l’État israélien. La décision de ce tribunal est significative en ce qu’elle légitime l’expropriation par l’État de la terre de la population originaire du pays, une méthode qui s’est donnée la loi comme base pour favoriser le colonialisme de peuplement, et que l’on a connue aussi en Australie, en Amérique du Nord, et en Afrique du Sud.

Si le gouvernement et les tribunaux israéliens rejettent les revendications des citoyens palestiniens d’Israël, comme des autres Palestiniens, l’importance du travail en histoire locale réside dans la production de récits non soumis aux contorsions qui s’imposent si on veut survivre à la logique d’exclusion, sur la base de l’ethnie, du système judiciaire israélien. Essentiellement, cette pratique génère une histoire alternative qui contraste avec une certaine façon de légiférer et d’autres modes de bureaucratie.

En remontant dans le passé, les récits qui ne dépendent pas du discours de l’État montrent à quel point les lois israéliennes ou les régimes antérieurs de domination (britannique et ottomane) sont précaires et temporaires, tout en renforçant l’identité communautaire. Travailler en dehors et en opposition à ce discours juridique met la lumière sur les limites de la loi, et affirme l’indigènéité face à la législation coloniale de peuplement. Cela, par conséquent, fait progresser également, en créant des récits alternatifs et en ouvrant un espace pour planifier comment mettre en œuvre le droit au retour. On peut le voir dans les conceptions de villages numériques, basées sur les souvenirs des générations antérieures à la Nakba. L’histoire orale ouvre des espaces de possibilités en mobilisant des récits multigénérationnels sur l’enracinement (4).

Dans un contexte où le système judiciaire est conçu pour rejeter l’existence des Palestiniens, si on veut réussir un travail de sensibilisation il faut promouvoir une démarche pouvant fonctionner indépendamment des institutions étatiques (5). La sensibilisation et le militantisme peuvent être destinés à renforcer la vitalité des communautés en répondant à des besoins localisés.

Une utilisation militante de la production d’histoire locale élabore un renforcement de la communauté, comme une forme d’auto-défense qui répond aux besoins de connaissances et de littératures localisées. Que ce soit dans le Naqab ou dans toute la Palestine, il existe d’autres projets essentiels incluant une documentation sur l’histoire du village, la création de réseaux pour des actions et des manifestations publiques, et le renforcement d’organisations informelles pour promouvoir la société civile.

Attir et Umm al-HIran sont des sites particulièrement importants pour le militantisme parce que, malgré des exceptions notables, les communautés palestiniennes du Naqab ne reçoivent pas l’attention, le soutien ou les ressources équivalents à celles de Cisjordanie ou de Galilée. Il en résulte que les Palestiniens, et ceux qui se préoccupent de la détresse des Palestiniens, ignorent et méconnaissent pour la plupart les conditions de la communauté du Naqab qui est confrontée à de graves tentatives de déplacements. Pour cette raison, et pour d’autres, Attir et Umm al-Hiran sont les premiers candidats à une intervention militante sous forme d’histoire orale, incluant par exemple la production d’une variété de matériels de sensibilisation, pour une communauté qui risque d’être déplacée pour la deuxième fois depuis 1948.

Orienter l’histoire orale vers la justice

Si l’acte d’enregistrer des vécus personnels – particulièrement ceux qui remettent en cause les récits et structures dominants – est bien un acte militant par nature, l’histoire orale est parfaitement adaptée à un militantisme plus organisé et systématique, et pour mobiliser la communauté. Particulièrement face aux déplacements en cours et au déni du droit au retour, un organisme collectif de production de l’histoire orale palestinienne peut être exploité par des militants pour sensibiliser sur la terre et sur les autres revendications, et pour défendre les communautés contre leur déplacement.

Il y a un besoin urgent de réorienter ce que l’on comprend par sensibilisation et militantisme vers le renforcement de la communauté à son niveau local et collectif. Les droits en appellent à des acteurs internationaux – principal mode de défense palestinienne aujourd’hui – et peuvent et doivent découler de la priorité au public local et aux besoins locaux. La production de l’histoire orale ancre nécessairement les efforts militants et de sensibilisation dans les récits propres aux communautés.

En plus de privilégier les publics et les besoins locaux, et d’exploiter un vaste réseau d’histoire orale, les militants de l’histoire orale peuvent également profiter et contribuer à des initiatives comparatives :

– Le réseau Groundswell, basé aux États-Unis, inclut un certain nombre d’organisations et de praticiens de l’histoire orale qui se concentrent explicitement sur l’exploitation de l’histoire orale afin de « renforcer le mouvement et un changement social transformateur », dans lesquels les récits personnels servent à réfuter la marginalisation. Groundswall peut fournir des enseignements sur la mobilisation de l’histoire orale pour organiser et sensibiliser à travers un réseau.

– L’AntiEviction Mapping Project, de San Francisco, et son histoire orale et son analyse des données en ligne mettent directement en cause les abus des propriétaires fonciers et les déplacements urbains. Bien que les contextes des déplacements à San Francisco et le dossier des Palestiniens différent considérablement, leur assimilation constitue un modèle qui tire avantage de l’histoire orale en tant qu’outil d’organisation, en plus de son rôle établi comme référentiel pour la mémoire. L’AntiEviction Mapping Project effectue un travail d’histoire orale au moyen de « descriptions profondes » qui fournissent des récits complets plutôt que des extraits sonores. En évitant les représentations unidimensionnelles des personnes, une telle histoire orale cherche aussi à remettre en question les cadrages normatifs du travail de sensibilisation.

La numérisation permet une histoire orale palestinienne en réseau comparative, et la meilleure possible. Parmi des dizaines d’initiatives d’histoire orale bien établies, tel le catalogue en ligne des ressources historiques par l’Université de Birzeit qui inclut des entretiens d’histoire orale, il existe de nombreuses pratiques d’histoire orale qui se basent à une plus petite échelle sur la famille ou la communauté et qui, souvent, ne vont pas plus loin que les maisons de ceux qui sont enregistrés. Le travail préparatoire pour l’exploitation d’un réseau d’histoire orale plus vaste est amorcé pour une nouvelle étape. Les deux étant réalisés, le travail de l’histoire orale palestinienne et ceux à venir, tel celui des Archives de l’histoire orale palestinienne au Liban, peuvent être orientés vers la justice et le changement social.

Notes :

1 – L’histoire orale implique des entretiens avec les personnes sur leurs points de vue à propos des évènements historiques et de leur vie quotidienne. L’enregistrement des entretiens devient un moyen pour communiquer avec les membres d’une communauté tout en documentant leurs expériences et en dotant les futures générations d’un héritage de connaissances.

2 – La Naksa ou « le revers » est le terme arabe pour se référer à la guerre de juin 1967, et à distinguer de la Nakba, ou « catastrophe », de 1948.

3 – Bien que ce soit hors du cadre du présent article, il convient de rappeler que les témoignages oraux de 23 survivants du massacre de Sabra et Shatila en 1982 furent essentiels dans la décision de la Cour suprême de Belgique pour poursuivre Ariel Sharon pour crimes contre l’humanité, dont le crime de génocide, en vertu de la compétence universelle de la Cour.

4 – Bien que le sujet du présent article, l’histoire orale va certainement au-delà du thème des déplacements forcés ou des tribunaux. Par exemple, la majorité des contributions contenues dans le magazine de BADIL, Al Majdal (Été 2007) et de la session de la conférence de 2014 sur l’histoire orale palestinienne par le Centre arabe de Recherches et d’Études politiques, à titre d’exemples, s’oriente vers d’autres domaines que celui de la loi.

5 – Dans le même ordre d’idées, B’Tselem, le Centre d’information israélien pour les droits de l’homme dans les Territoires occupés, reconnaît que d’entreprendre une défense à l’intérieur du système judiciaire est une tactique qui est tributaire du mécanisme du régime régnant si l’on espère créer de minuscules ouvertures. En mai 2016, l’organisation a annoncé qu’elle cesserait de saisir la justice contre l’armée israélienne. B’Tselem était arrivé à la conclusion que la légitimité donnée par le système judiciaire militaire israélien faisait plus de mal que de bien.

 

Thayer Hastings

Adhérent politique d’Al-Shabaka, Thayer Hastings poursuit ses études de maîtrise au Centre des Études arabes contemporaines de l’Université de Georgetown à Washington DC, où il étudie principalement la citoyenneté critique, le déplacement et le colonialisme de peuplement. Après l’obtention de son diplôme universitaire en lettres et sciences humaines à l’Université de Washington à Seattle, il est revenu en Palestine, où il effectue des recherches et un plaidoyer en droit et en droits de l’homme. Thayer a travaillé localement avec des organisations non gouvernementales palestiniennes et internationales, notamment le Centre de ressource BADIL et le Comité américain du Service des Amis. Ses recherches et ses écrits continuent d’être guidés par un engagement pour des initiatives sous l’égide de la communauté et des méthodes de décolonisation.

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine

Source: Al Shabaka