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Ryan Rodrick Beiler – The Electronic Intifada – 10 février 2015

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Yonatan Shapira est né dans une base militaire israélienne, un an avant que son père ne pilote des avions de combat dans la guerre d’octobre 1973. Trente ans plus tard, dont douze qu’il a passés lui-même comme pilote de l’armée de l’air, Shapira rejetais l’armée. En 2003, il écrit une lettre où il s’engage à ne pas voler au-dessus de la Cisjordanie et de la bande de Gaza occupées.

Shapira est l’un des rares Israéliens à avoir déclaré soutenir l’appel des Palestiniens pour le boycott, le désinvestissement et les sanctions (BDS) contre Israël. Il a également été attaqué par l’armée israélienne pour avoir essayé de prendre la mer pour briser le siège de Gaza.

Il s’est récemment entretenu avec un collaborateur de The Electronic Intifada, Ryan Rodrick Beiler.

Ryan Rodrick Beiler : Qu’est-ce que ça fait de grandir dans une famille de militaires ?

Yonatan Shapira : L’éducation que j’ai reçue a été très bien s’agissant de la paix, de l’égalité, de la liberté et de beaucoup de valeurs socialistes – se soucier de l’autre, se soucier des pauvres – mais en même temps, il y a eu un grand mur de négligence à l’égard de la Palestine. Dans les mêmes moments où je faisais l’apprentissage de ces belles valeurs, l’armée israélienne était engagée dans l’occupation, le vol des terres, les colonies, les massacres, la déportation des militants palestiniens.

Mais je ne savais rien de cela. Je croyais vraiment que je devais défendre mon pays. Je voulais être comme mon père. Je voulais être pilote dans l’armée de l’air et mon rêve s’est réalisé quand j’y ai été accepté. Je suis devenu pilote d’hélicoptère et j’ai effectué des missions de sauvetage et de transports de commandos.

RRB : Quand avez-vous commencé à mettre en doute les actions de l’armée ?

YS : J’ai réalisé qu’il y avait quelque chose de pourri quand le gouvernement israélien a commencé ce qu’on a appelé la « politique d’assassinat », en 2001-2003. La résistance palestinienne n’avait pas réussi à obtenir la libération et des actes extrêmes avaient lieu, comme les attentats-suicide et d’autres (formes de) lutte armée. Le gouvernement pensait assassiner toute personne qui aurait à voir avec la résistance armée.

Les pilotes devaient être envoyés avec des missiles pour les tirer sur la voiture d’une telle personne. Au début, cette voiture pouvait se trouver en train de rouler à l’extérieur de la ville où là, elle était touchée. Par la suite, ils ont autorisés les tirs sur les suspects alors qu’ils étaient à proximité de la ville. Et finalement, l’assassinat a eu lieu même en plein marché, ou dans la maison du suspect, ou la nuit au milieu de sa famille.

En juillet 2002, Salah Shehadeh, chef de la branche armée du Hamas à Gaza, a été bombardé en pleine nuit par un F-16 qui largué une bombe d’une tonne sur sa maison, où il était en train de dormir avec ses enfants et son épouse. La bombe a tué quinze personnes, pour la plupart des enfants, et fait environ 150 blessés. Si j’avais besoin de réponses à mes questions et mes doutes, là c’était clair : c’est une attaque terroriste. Et je fais partie d’une organisation terroriste.

Le commandant de l’armée de l’air a dit que tout s’était déroulé parfaitement, et que les pilotes pouvaient dormir tranquilles cette nuit. Cela a été le quelque chose en plus qui nous a aidés : quand quelqu’un dit que vous pouvez dormir tranquille la nuit, peut-être qu’alors il est temps de se réveiller et de commencer à penser. Pour moi, et pour plusieurs de mes amis, c’est à ce moment-là que nous avons décidé d’agir.

RRB : Quand vous et 26 autres avez publié « La lettre des pilotes » condamnant les attaques d’Israël contre les civils, comment l’opinion publique a-t-elle changé à votre égard ?

YS – Cela a été comme une naissance pour nous. Nous en avions terminé avec un chapitre de nos vies et nous étions devenus, à notre avis, des militants de la paix, des militants des droits de l’homme, des militants de la liberté. Aux yeux de beaucoup dans notre société, nous étions devenus des traîtres.

Nous n’étions pas les premiers soldats israéliens à agir selon leur conviction. En 1982, il y en a eu beaucoup à refuser de participer à la guerre au Liban et ils ont été envoyés en prison. Un autre groupe, en 2002, était prêt à aller en prison plutôt que de faire leur service militaire en Cisjordanie et à Gaza.

Plus récemment, 43 soldats de l’unité d’élite des Renseignements, appelée l’unité 8200, ont déclaré qu’ils ne voulaient pas participer à ces actions criminelles. Nous avons eu huit élèves de terminales à décider qu’ils ne pouvaient pas rejoindre l’armée israélienne parce qu’elle était engagée dans un terrorisme contre des civils. Nous avons maintenant des gens en prison, ils y passent généralement entre six mois et un an.

Il faut beaucoup de courage pour agir comme cela quand vous avez dix-huit ans. Je n’avais pas ce courage. Je n’avais pas cette information. Je n’avais pas cette prise de conscience. Il m’a fallu douze années dans l’armée de l’air pour réaliser que je ne me battais pas pour la bonne cause.

RRB : Si vous ne vous battiez pas pour la bonne cause, comme vous dites, comment vous y êtes-vous pris pour changer ?

YS : Il ne suffit pas de ne pas faire partie de quelque chose que vous pensez être une erreur. Ensuite, il vous faut passer à une autre étape, et devenir une partie de la solution.

Nous avons pensé que la nouvelle étape serait de rencontrer des anciens combattants palestiniens et de trouver avec eux un terrain d’entente. En 2005-2006, nous avons créé une organisation appelée les Combattants pour la paix. Ça été l’une des expériences les plus importantes que j’ai jamais faites dans ma vie. Nous entrions dans une salle avec des gens qu’auparavant, nous craignions à mort – ils étaient censés vous tuer, et vous étiez censés les tuer. Et soudain, vous vous asseyez dans une salle et vous discutez de votre histoire et de votre famille et des amis. Quand vous quittez la pièce, vous êtes une personne différente. Le « nous » et le « eux » que nous disions auparavant ne peuvent plus exister. Nous avions réalisé que nous sommes en réalité beaucoup plus semblables que différents.

Cela a été quelque chose de très important pour nous, Palestiniens et Israéliens. Mais plus tard, néanmoins, j’ai compris que le cadre posait problème parce ce qu’il ne s’agit pas d’un conflit entre deux parties égales. On n’est pas dans le cas où vous avez deux pays combattant l’un contre l’autre. Il s’agit d’une lutte coloniale – colonisateur et colonisé. Donc, il y a un problème conceptuel quand vous venez pour créer quelque chose qui se fonde sur un équilibre des forces, ce qui n’est absolument pas le cas.

RRB : Quel est votre rôle comme militant israélien quand les deux parties ne sont pas à égalité ?

YS : Devenir un refuznik, un objecteur de conscience, c’est faire un grand pas. Maintenant, celui qu’il faut faire, c’est réaliser qu’il n’est pas question de vous. Qu’il n’est pas question de moi. Ma vie, à tous égards, avec ses petits problèmes ici et là, est belle comparée à celles des gens qui sont massacrés à Gaza. La nouvelle étape pour moi – pas pour tout le monde dans ces organisations, beaucoup ne voulant pas faire ce pas – est de réaliser qu’il nous faut vraiment rejoindre la lutte pour la libération.

RRB : Avec les problèmes que vous mentionnez, le dialogue peut-il être encore une force de libération ?

YS : J’essaie de ne pas lâcher cet outil parce que je sens qu’il s’agit d’un mécanisme de production pour créer de plus en plus de militants. Et nous avons besoin de plus de militants. Donc, même à l’intérieur d’un cadre problématique, j’essaie de poursuivre le dialogue, mais – et c’est un très grand mais – nous devons nous assurer que le contexte apportera à la salle le déséquilibre des forces et la réalité du terrain. Je pense vraiment qu’à ce stade, le dialogue ne peut être un outil légitime dans le contexte israélo-palestinien que s’il existe un programme subversif radical accepté par tous les médiateurs.

Si des gamins viennent et jouent et chantent et parlent entre eux, et qu’ensuite les gamins israéliens s’en vont rejoindre l’armée et les gamins palestiniens s’en vont en prison pour avoir participé à une manifestation ou pour autre chose, vous n’êtes arrivés à rien. Vous avez juste aidé, surtout les Israéliens, à se sentir un peu mieux, à l’instar des donateurs européens ou américains.

Maintenant, nous abordons les problèmes de normalisation. Nous essayons de naviguer avec nos partenaires palestiniens (à l’intérieur des frontières de 1948) pour voir comment ne pas devenir des outils permettant au courant dominant israélien de se satisfaire de l’occupation. C’est un processus délicat, mais nous avons un programme clair. Nous n’avons pas besoin de dire ce que nous pensons – cela se passe dans la salle parce que nous essayons d’élever la voix pour être sûrs que les questions ultra sensibles de l’injustice, comme celle de la Nakba qui se poursuit, sont présentes, et cela a un effet surprenant.

RRB : Vous avez dit normalisation, mais selon certains, toute coopération avec les Israéliens – même des militants – est une forme de normalisation.

YS : Certains Palestiniens ne veulent aucun contact avec les Israéliens parce que tout est normalisation, dès lors vous ne pouvez pas lutter ensemble. D’accord, je peux vivre avec ça. Et je peux voir d’où ça vient. Je peux voir la douleur. Je peux voir la colère.

Il y a aussi une base philosophique que je respecte. Vous pouvez lire Steve Biko et Frantz Fanon : les Blancs ne comprendront jamais ce que les Noirs endurent et toute participation de leur part à la lutte servira en partie à apaiser leur sentiment de culpabilité et nuira plus qu’elle n’aidera.

Ce sont des préoccupations pertinentes. Toute chose a des avantages et des inconvénients, et je vois les avantages de la lutte commune. Je crois que ça concerne l’injustice, à laquelle nous devons remédier pour toutes les populations impliquées.

RRB : Quelle est votre relation avec le mouvement BDS ?

YS : Je suis membre du groupe pour le Boycott de l’intérieur – des personnes de la société israélienne qui soutiennent le boycott tout comme les militants blancs d’Afrique du Sud ont soutenu le boycott contre l’apartheid. Nous ne sommes pas un grand groupe mais nous sommes la graine d’une coexistence future. Maintenant le mot coexistence semble vous rendre… mal à l’aise. Parlons de co-résistance. De lutter ensemble. De résister à la politique de l’apartheid. De résister à la politique de racisme, ensemble – et alors, nous pouvons coexister.

J’observe les lignes directrices du mouvement BDS et je me sens tout à fait à l’aise. Elles ont trois principaux objectifs : mettre fin à l’apartheid pour les Palestiniens à l’intérieur des frontières de 1948 : mettre fin au contrôle sur Gaza et la Cisjordanie ; et promouvoir le droit au retour des millions de réfugiés palestiniens à travers le monde.

C’est dans un accord commun que toutes celles et ceux qui sont de gauche considèrent que l’occupation est une mauvaise chose, et qu’elle doit finir. Pas besoin d’être un Israélien très radical pour soutenir cela. Il est aussi courant de croire qu’il n’existe aucune égalité réelle pour les citoyens palestiniens d’Israël. Mais promouvoir le droit au retour touche à la notion même d’un État juif. Même pour les Israéliens de gauche très progressistes, c’est quelque chose de difficile. C’est presque comme s’il vous fallait subir un effort affectif pour combattre un sioniste qui reste au fond de vous-même afin de réaliser que vous ne pouvez pas avoir la paix et la liberté quand quelqu’un vaut plus qu’un autre. C’est pourquoi nous n’attendons plus personne à l’intérieur d’Israël.

RBB : Vous avez passé maintenant presque autant d’années comme militant que comme militaire. Qu’est-ce qui vous soutient ? Y a-t-il des signes encourageants ?

YS – Même si je fais des choses comme par exemple, participer à la flottille pour Gaza et payer un petit prix en passant quelques jours en prison, il est surprenant de voir combien de fois, en marchant dans la rue, je rencontre des gens que je n’ai pas vus depuis des années qui viennent vous serrer dans leurs bras et vous remercier. Nous représentons des choses que pensent les gens, mêmes ceux qui ne sont pas pleinement radicalisés. Donc, il ne s’agit pas seulement d’un petit groupe de personnes démentes.

Et si vous vous rendez sur les campus aujourd’hui aux États-Unis, l’atmosphère y est totalement différente de celle qui existait il y dix ans. J’ai tourné à différentes reprises dans les États depuis 2004, et à chaque fois j’y ai trouvé une attitude différente, et ça changeait en bien. Beaucoup des militants dans les comités Palestine sont des étudiants juifs. Leurs parents soutiennent l’AIPAC et les lobbies juifs de droite, mais la deuxième génération est avec les Palestiniens, agissant ensemble côte à côte.

En 2005, alors que je faisais une tournée de conférences, le groupe une Voix juive pour la paix avait sept chapitres, aujourd’hui ils en ont plus de quarante. Ils représentent l’avenir et la nouvelle génération de juifs aux États-Unis.

Le mouvement BDS n’attend pas après les politiciens. Des millions de personnes en Europe, aux États-Unis, et dans le reste du monde, nous soutiennent. Peut-être que par rapport aux juifs israéliens, je suis toujours minoritaire, mais dans l’ensemble, dans le monde, il y a un soutien qui grandit. Et ce n’est pas contre les juifs, et ce n’est pas contre les Israéliens. C’est pour une existence mutuelle future dans ce morceau de terre. Et quant à la question d’un ou deux États – il y a déjà un État. La seule question est de savoir s’il restera un État d’apartheid, ou s’il sera un lieu d’égalité pour tout le monde.

Ryan Rodrick Beiler est photojournaliste indépendant, et membre du collectif ActiveStills. Il a vécu en Palestine de 2010 à 2014. Il vit maintenant à Oslo, en Norvège.

Source: Electronic Intifada

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine