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Jérusalem : une ville d’apartheid meurtrie

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Ben White – al-Araby – 7 novembre 2014

Dans les semaines et les mois qui ont suivi l’inauguration du tramway de Jérusalem, les autorités municipales se sont vantées d’une réalisation concrète et d’un symbole puissant de la modernité et de l’ « unité » de la ville. La critique prétendant que la ligne servait des colonies illégales a été rejetée comme inconsciente. Les photos de passagers juifs et palestiniens constituaient, ont suggéré certains, la preuve positive de l’imposture de l’accusation d’apartheid.

Toutefois, dans les semaines explosives de l’été, cette année, le JLR (Jerusalem Light Rail – tramway de Jérusalem) est devenu une autre sorte de symbole, alors que les Palestiniens concentraient leur rage sur ses stations et sur ses trains, représentatifs de la domination coloniale d’Israël.

Cette « capitale » d’apartheid est meurtrie, et le mensonge de l’unité dévoilé. Les extrémistes juifs ciblent l’enceinte de la mosquée d’Al-Aqsa. Régulièrement, il se produit des affrontements entre les habitants palestiniens et les forces d’occupation dans tout l’est de la ville. À Silwan, les colons radicaux renforcent leur présence et les maisons palestiniennes sont ciblées pour démolition.

La Jérusalem, ouverte et unifiée, de start-up de haute technologie, de marathons et de tourisme international, est devenue une ville-forteresse de ballons d’observation, de batailles rangées et de manifestations. Face à la résistance palestinienne, le maire a montré qu’il en fallait peu pour que ses clips médiatiques à l’attention de l’Occident soient balayés par un discours – et une politique – de répression.

Ces derniers jours, le gouvernement d’Israël a mis en avant une législation qui vise à infliger des peines draconiennes aux manifestants palestiniens à Jérusalem. L’amendement au code pénal prévoit jusqu’à une peine de prison de 20 ans pour les lanceurs de pierres – dont une période de 10 ans pour les contrevenants même s’il n’existe aucune preuve de leur intention de nuire.

Peu après, des informations ont été diffusées dans les médias israéliens selon lesquelles le ministre de l’Intérieur était en train d’examiner des options pour interdire temporairement l’importation des feux d’artifice, lesquels sont actuellement utilisés par les Palestiniens contre les forces d’occupation. Pierres et pétards constituent la nouvelle menace existentielle.

À noter que c’est en réalité en juin que le gouvernement israélien a apporté son soutien à un projet de 86 millions de dollars US, dont l’objectif est de contrecarrer, selon le quotidien israélien Ha’aretz, « toute possibilité que (Jérusalem) soit divisée dans le cadre d’un futur accord ». Les origines de ce projet proviennent de discussions ministérielles qui remontent à 2013 suite à une recrudescence des « jets de pierre motivés par le nationalisme » et d’autres incidents à Jérusalem-Est.

Le projet se concentrait beaucoup sur la « sécurité », et évoquait une « exécution et une punition sans compromis contre ceux qui cherchent à saborder le contrôle israélien à (Jérusalem-Est) ». Outre qu’il recommandait d’adapter le code pénal à des codes pénaux applicables actuellement, le projet préconisait également un renforcement de la présence policière et des mesures de surveillance.

Puis, après l’enlèvement et l’assassinat de Mohammad Abu Khdeir en juillet, les Palestiniens sont descendus dans la rue à Jérusalem-Est, d’une façon que l’on n’avait pas vue depuis quelques temps. Fin septembre, la police israélienne a déclaré avoir arrêté plus de 700 Palestiniens à Jérusalem-Est, dont au moins 250 mineurs. Les troubles palestiniens se sont trouvés alimentés, bien sûr, par la colère face au bombardement par Israël de la bande de Gaza.

Cette campagne systématique de harcèlement et de détention menée par les forces de sécurité était la marque frénétique d’un homme qui tente de disperser une herbe sèche où couve le feu : mais l’étincelle n’a pas jailli, pour l’instant. Et ce, en dépit – ou à cause – de la punition collective infligée aux quartiers palestiniens, comme à Issawiya ou dans le camp de réfugiés de Shuafat. Brutalité policière, conditions incroyables de libération sous caution et raids nocturnes : Jérusalem ressemble plus à Jénine qu’à Tel Aviv.

S’agissant de la Cisjordanie, ici aussi l’impact de l’occupation « éclairée » d’Israël a été ressenti dans les villes et villages au cours des derniers mois où des jeunes, désarmés, ont été abattus de sang-froid, blessés, tués. La campagne d’arrestations de l’été à Jérusalem-Est est allée de pair avec une opération de très grande envergure en Cisjordanie qui a fait des centaines de détenus – dont beaucoup condamnés à l’emprisonnement sans procès – en réponse à l’enlèvement (et, nous l’avons appris plus tard, au meurtre) de trois jeunes Israéliens dans le territoire occupé.

Puis, alors que la bande de Gaza était martelée par les drones, les F-16, l’artillerie et les chars d’assaut d’Israël, les manifestations populaires en Cisjordanie ont été accueillies par des tirs à balles réelles. Selon les Nations-Unies, entre le 12 juin et le 31 août, Israël a tué 27 Palestiniens en Cisjordanie – dont 5 enfants, le plus jeune n’ayant que 11 ans. Selon un article de l’agence d’informations Ma’an de mi-octobre, le nombre de morts pour cette année en Cisjordanie monte à plus de 40, et le nombre de blessés à plus de 4300.

Les méthodes de répression d’Israël dans Jérusalem-Est et en Cisjordanie sont adaptées aux circonstances. Lors de la Première Intifada, aux jeteurs de pierres, on leur brisait les bras ; aujourd’hui, ils sont jetés dans des cachots (s’ils n’ont pas d’abord été abattus). La résistance palestinienne force l’occupation israélienne à abattre son jeu. Un jeu qui n’est pas celui de la main tendue mais plutôt d’un poing fermé qui exige soumission ou punition.

À Jérusalem, le catalyseur pourrait être la menace contre al-Aqsa, mais ne vous méprenez pas : les jeunes qui affrontent les fusils de l’occupation le font après avoir passé toute leur vie à observer leurs quartiers se faire morceler et coloniser, et on attend d’eux qu’ils se montrent reconnaissants pour les miettes qui tombent de la table. En l’absence d’une direction politique, il s’agit d’une résistance populaire dont les racines remontent à travers les luttes des générations passées.

À Jérusalem-Est et en Cisjordanie, les Palestiniens, particulièrement les jeunes, affrontent les forces d’occupation et les colons israéliens dans un nouvel esprit de confiance et de défi. Les méthodes de répression d’Israël, qu’elles viennent de la Knesset, du ministère de l’Intérieur, ou par le canon d’un fusil, ont montré leurs limites – et elles pourraient, en réalité, se révéler contre-productives.

Cette semaine, je me suis rappelé ces vers célèbres de Langston Hughes. Il demande :

Qu’advient-il d’un rêve reporté ?

S’assèche-t-il comme un raisin au soleil ?

Ou suppure-t-il comme une blessure pour ensuite dégoutter ?

Empeste-t-il comme une viande putréfiée ?

Ou se couvre-t-il d’une croûte et de sucre comme un bonbon sirupeux ?

Peut-être qu’il s’affaisse simplement comme une lourde charge ?

Ou qu’il explose ?

Ben White est journaliste, et l’auteur de Apartheid Israélien : un manuel du débutant.

Source: Alaraby.co.uk

Traduction : JPP pour l’Agence Média Palestine