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Par Moe Ali Nayel on Tue, le 14/10/2014

VIDEO : https://www.youtube.com/watch?v=ymweKAmoQ5c

Il existe encore un piano qui survit aux cotés des Palestiniens dans le camp de réfugiés assiégé de Yarmouk près de Damas.
Plus tôt cette année, le piano est apparu dans la Vidéo YouTube ci-dessus ; c’était la première fois que j’apprenais son existence. Instrument de musique favori, mes oreilles étaient absorbées et mes yeux suivaient chacun des coups frappant les touches.
Le piano décrépit de Yarmouk, à l’écran devant moi, devint un être vivant, qui respire. Alors que je regardais, le piano chantait, dirigé par des doigts froids, secs, qui me semblait presque fossilisés.

Un jeune pianiste palestinien de Yarmouk baissait sa tête sur le clavier et sa musique parlait. La mélodie du piano n’a pas eu pourtant le même effet qu’elle déclenche habituellement sur mon psyché ; la mélodie créa un sentiment de malaise, des mains moites et de sourde inquiétude, ma mâchoire se crispant tout au long des quatre minutes de la vidéo.

Cette joie habituelle dans le piano a cédé la place à la mélancolie alors que je regardais la réalité dystopique se dérouler : cinq jeunes hommes, épaules contre épaules faisant face au piano ; ils chantent ensemble malgré le froid glacial parcourant leurs corps mal nourris. Ils replient leurs mains dans leurs poches et chantent sur les notes en colère du piano : « Ô déplacés revenez, le voyage a été bien trop long. »

VIDEO: https://www.youtube.com/watch?v=gi4PzuOI10w

Le piano de Yarmouk a refait surface dans les médias sociaux, le 3 octobre, dans une vidéo intitulée « Blue ».
Tout comme la première fois, ma seconde rencontre avec le piano fut une coïncidence alors que je faisais dérouler sans but la timeline d’un média social. Produite par Bidayyat and Rad Fael (Reaction), le travail de cette courte vidéo est l’histoire personnelle de son réalisateur, Abo Gabi, qui déplacé, essaye de joindre par Skype son ami resté à Yarmouk.

La vidéo commence dans une rue grise du camp de réfugiés de Yarmouk sur les sirènes hurlantes d’une ambulance. La caméra emmène le spectateur à travers la sinistre réalité du camp assiégé et s’installe devant le pianiste accompagné par plusieurs jeunes qui chantent « Promesses, promesses, promesses ! Alors que ton peuple meurt. »

A la minute 9:39, lors d’une scène montrant une procession funéraire, la caméra s’arrête sur une pancarte manuscrite accroché au pare-brise d’une ambulance sur laquelle on lit « Je suis la 80ème personne à mourir de faim à cause du siège oppressif de Yarmourk. » La vidéo se termine sur une note écrite « le camp de Yarmouk subi un siège depuis 450 jours », suivi par Aeham Ahmad jouant du piano, la destruction en arrière-plan.

Dans le descriptive de la video sur YouTube, Abo Gabi décrit son intention lors de la création de la vidéo :

« Je fais ce rêve récurrent depuis que j’ai fui le camp de réfugiés de Yarmouk pour Beyrouth. Le rêve me ramène dans le Yarmouk assiégé, où la mort et la destruction ont trouvé leur place de la manière la plus détaillée. Je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’un rêve ou d’un cauchemar. Mais je vis dans un état d’attente illimité avec les images de ce lieu et la difficulté de l’abandonner. Peut-être que la mélodie du piano de mon ami Aeham a transformé ce cauchemar en un rêve et ce lieu en légende. Ici, il n’y a pas de géographie, un endroit suspendu entre deux réalités, la première est une tente et la deuxième, un sac fait pour d’autres conquêtes. Ces conquêtes motivent la dureté et l’amertume de nos catastrophes et de nos déceptions passées. Nous faisons nos bagages pour seulement trouver notre mémoire qui raconte l’histoire de notre relation avec le vent. Nous, les témoins de la déception et de l’espoir. »

VIDEO: https://www.youtube.com/watch?v=v3jkpwL2slA

Le pianiste de Yarmouk est réapparu il y a trois jours. Cette fois il est seul, son piano est peint en blanc, décoré des couleurs aux couleurs palestiniennes et marqué du personnage emblématique de dessin animé de Naji Al-Ali, Handala. Dans cette troisième vidéo, Aeham joue son dernier morceau « Ends ». Sur Facebook, il décrit la musique comme « une mélodie du Levant mélangée aux rues misérables de Yarmouk compressées en trois minutes. »

Cette dernière vidéo me força à trouver et communiquer avec le pianiste de Yarmouk. Je ressentais le besoin de le rencontrer, virtuellement au moins, et savoir comment pouvait-il survivre. J’écrivis à Aeham et il répondit. Le réfugié palestinien de 27 ans de Yarmouk partagea un peu de son histoire :

« Au début du siège dans le camp, j’ai décidé de m’isoler de la musique, j’ai décidé de rester neutre dans le conflit syrien. J’ai vendu des fallafels pendant 6 mois, et j’ai gardé la musique dans mon âme. Mais je ne pouvais m’en empêcher. Alors j’ai pris mon piano, je l’ai attaché au chariot à légumes de mon oncle et j’ai commencé à parcourir les quartiers déprimants du camp. 

Les rues du camp étaient désertes, tous ceux que l’on aime et qui auparavant remplissaient les rues de leur bruit et de leur joie étaient partis. J’ai commencé à jouer de mon piano, sillonner les rues de Yarmouk pour ramener l’espoir. C’est pourquoi je parcourais les rues, parce que je ne pouvais garder la musique silencieuse. Je nourrissais mon corps de fallafels, mais je devais nourrir mon esprit et ce malgré la faim et ce malgré le siège, j’ai continué à jouer de mon piano.
J’ai commencé à jouer du piano à l’âge de cinq ans ; j’ai étudié la musique au conservatoire arabe depuis l’âge de 6 ans jusqu’à 16 ans. Je joue habituellement des morceaux académiques mais les circonstances actuelles m’ont poussé à composer une musique qui parle du siège et de la crise dans un camp assiégé durant deux ans et demi. »

Lorsque nous avons fini de discuter, je suis resté à souhaiter que je puisse prendre cette course de 2h de taxi, si familière, entre Beyrouth et Damas, rencontrer Aeham en personne et l’inviter à prendre une tasse de thé dans les vieilles rues sinueuses de l’ancienne capitale de la Syrie.

Un jour, les palestiniens et le syriens qui ont survécus à la guerre raconteront des histoires sur ce qui s’est produit à Yarmouk. Les gens se rappelleront comment ils ont dû manger de l’herbe pour rester en vie durant le siège. Dans la mémoire collective des survivants, Aeham et son piano vivront. Dans le futur, certains diront peut-être que le piano Aeham était une légende.

Lorsque les gens se rappelleront de Yarmouk, peut-être diront-ils :
Te souviens-tu, alors que les snipers tiraient sur tout ce qui bouge et qu’au milieu de cette destruction un jeune homme brisa le silence, accrocha son piano au chariot de légumes de son oncle et roula à travers le camp pour jouer de la musique dans les rues sombres ? Te souviens-tu, lorsqu’un seul jeune homme a défié la mort, faisant retentir les notes de son piano sur le son assourdissant des bombes et des balles ?

Traduction: Charlotte D. pour l’Agence Média Palestine

Source: The Electronic Intifada